> Nœud noué par personne, de S. Nunez Tolin

Nœud noué par personne, de S. Nunez Tolin

Par |2018-11-16T09:27:16+00:00 15 février 2013|Catégories : Critiques|

 

Le livre s’ouvre sur une cita­tion de Juarroz, et l’on sai­sit immé­dia­te­ment le rap­port du poète à la vie spi­ri­tuelle. Ce choix de citer Juarroz en ses poé­sies ver­ti­cales dit tou­jours  beau­coup du poète qui le fait. Le posi­tion­ne­ment en ver­ti­ca­li­té est archi­tec­tu­ral, posi­tion en dedans de la recherche spi­ri­tuelle mais – et pour­quoi pas ? – en dehors de concep­tions déistes, reli­gieuses, ecclé­siales et cete­ra. Juarroz, qu’on le veuille ou non, cela situe. Et Recours au Poème ne peut qu’aimer le tra­vail de Nunez Tolin écrit à l’ombre de la cathé­drale Juarroz. Tout est pro­fon­deur ici, chez Juarroz comme chez Nunez Tolin. Nous sommes en terres de poé­sie, autre­ment dit de sacra­li­té, au sens de ce qui est bien plus impor­tant que ce que nous, nous sommes, non en un sens reli­gieux – ce qui est sacré car cela fait plus sens dans le réel, plus de réel. De ce point de vue, la rela­tion au sacré n’est pas obli­ga­toi­re­ment « reli­gieuse », elle peut même être plei­ne­ment athée. À cette échelle, les petites guerres de cha­pelle n’ont aucune espèce d’importance. Nous sommes en terres de poé­sie, donc, avec les mots /​ sons de ce poète /​ homme, lisant et vivant en dedans la poé­sie d’autres poètes /​ hommes. Il y a de l’écoute dans les sons de Nunez Tolin. Et ce n’est pas si fré­quent fina­le­ment.

La poé­sie de Nunez Tolin par nombre de ses aspects fait pen­ser aux grands textes des théo­lo­giens dits néga­tifs, Silésius ou Eckhart, ain­si du reste qu’aux maximes des sagesses de l’orient. Une même quête de la pré­sence dans le concret de la matière vivante ici-bas. Et cette volon­té acé­rée d’être soi-même pré­sent au réel de l’instant, la chose la plus dif­fi­cile en fait pour un homme. Etre .

Et là, être.

 

Il y a cette opa­ci­té de la matière où l’être est à
son plein ren­de­ment d’être.
 

Et dès l’entame du recueil :

 

L’homme n’est pas une uni­té.
 

Le monde n’est pas une uni­té dont on ne serait
pas même un frag­ment qui lais­se­rait sup­po­ser le
remem­bre­ment pos­sible.

 

Nous nous sen­tons bien enten­du en contra­dic­tion, au sein de Recours au Poème, avec une par­tie de cette concep­tion mais, et c’est cela qui prime, cette contra­dic­tion se noue au niveau du com­plé­men­taire.

Serge Nunez Tolin, poète rhé­nan, héré­tique contem­po­rain. Cela me plaît. Mais aus­si poète de l’orient :

 

Cette chute qui nous entoure et nous rap­proche
du néant sans fond de tom­ber.
 

Le pré­sent déta­ché de toute école du pré­sent, il
reste ce mou­ve­ment qui détache l’eau de la rive.

 

Une poé­sie de la pré­sence, presque une médi­ta­tion ser­vie par la lita­nie récur­rente du titre, reve­nant sou­vent dans le corps du livre. Méditation :

 

S’immobiliser, jusqu’à être l’immobilité ; par­ler
jusqu’à être le mot que l’on dit ; être ce retrait,
cette abs­trac­tion du monde, cette des­sic­ca­tion de
l’être : nœud noué par per­sonne.

 

On pense alors au der­nier Daumal.
Ce recueil est un face à face serein avec la res­pi­ra­tion qui nomme ce monde.

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