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Nouvelles nouvelles de Poésie (5)

Par |2018-11-17T22:32:31+00:00 22 septembre 2013|Catégories : Blog|

           

   Seamus Heaney et la poésie irlandaise d’aujourd’hui

 

  L’Anthologie bilingue consa­crée à la Poésie irlan­daise contem­po­raine de Martine Chardoux et Jacques Darras, édi­tée cette année par Le Castor Astral (*) avait été l’occasion, dans le cadre du trente-et-unième Marché de la poé­sie, d’un émou­vant réci­tal en plein air, au Centre Culturel d’Irlande, près du lycée Henri IV. Je me sou­viens avec émo­tion de cette soi­rée et j’avais été sur­pris par la richesse spi­ri­tuelle de cette poé­sie déchi­rée et de grand large, notam­ment repré­sen­tée par Seamus Heaney, Prix Nobel de Littérature en 1995, qui vient de mou­rir à Dublin, fin août 2013.

   Il faut par­cou­rir sans hési­ter cette antho­lo­gie. On y découvre les pay­sages verts d’une sin­gu­la­ri­té plu­rielle qui déniche sou­vent ses sources sub­tiles aux puits de mythes ances­traux. À ce pro­pos, la pré­face signée Jacques Darras est bien ins­pi­rée et met en valeur avec talent ce « puis­sant sen­ti­ment d’humanité »  qui se dégage d’un tel pano­ra­ma poé­tique. De Eavan Boland chan­tant « L’heure du chan­ge­ment, de la méta­mor­phose, /​ des insta­bi­li­tés aux formes chan­geantes. /​ L’heure, pour moi du sixième sens, de la seconde vue /​ lorsque dans les mots que je choi­sis, les vers que j’écris /​ appa­raissent devant moi telles des visions : /​ les femmes labo­rieuses, oisives, taci­turnes, vêtues de soie cou­leur de suie, de den­telle, ou nues… » au viru­lent  Tom Paulin, qui pas­sa sa jeu­nesse à Belfast et se consi­dère comme barde d’Irlande du Nord fon­çant « sur la route d’Inver/ implo­rant la paix si lente à venir… », chaque auteur, par delà le duel fra­tri­cide irlan­dais, rejoint l’universel et donne le change de la fra­ter­ni­té.

   Quant à Seamus Heaney (1939-2013), c’est avec ten­dresse que nous le reli­sons ici. La célé­bri­té post­hume de ce paci­fiste enga­gé,  n’est nul­le­ment usur­pée, à nos yeux. Son long  poème lyrique titré The loose Box (Le box d’écurie) gran­dit l’âme et illustre bien un haut talent, un cer­tain génie même. Il dit l’énigmatique « chute dans la chute » de Michaël Collins, « tom­bé dans une embus­cade à Beal na Blath », « cette des­cente dans le plan­cher des fleurs », « les pieds dans une géné­ro­si­té sou­ter­raine /​ Préférable à n’importe quelle image d’actualités /​ Le mon­trant sur son lit de mort /​ Ou cer­cueil posé sur l’affût d’un canon /​ Ou quelque autre cor­tège sinistre ».

  Dans l’Anthologie du Castor Astral, les poèmes de Seamus Heaney tra­duisent une grande luci­di­té de cœur. Seamus Heaney n’oublie jamais que « Tout peut arri­ver, les plus hautes tours /​ S’écrouler, les puis­sants être rabais­sés, /​ Les humbles res­pec­tés… ».

  Bien sûr, la dis­pa­ri­tion récente de Seamus Heaney risque d’occulter quelque peu le rayon­ne­ment de quelques autres poètes repré­sen­tant ou non l’identité de l’Irlande du Nord. Mais voi­là sans doute une rai­son de plus pour retour­ner à une antho­lo­gie bien pen­sée pour dépas­ser les éloges ponc­tuels et retrou­ver des moments de grâce.

  Comme Leontia Flynn « che­vau­chant l’océan », ou même Vona Groarke par­se­mant sa médi­ta­tion vitale « d’un soup­çon de rêve de la nuit pas­sée », la poé­sie irlan­daise contem­po­raine évite l’abstrait et l’obscur et demeure pro­fon­dé­ment tra­gique dans sa den­si­té lyrique même. Sans roman­tisme facile, sans miè­vre­rie, elle sur­plombe les souf­frances onto­lo­giques et les cruau­tés du Réel et sait main­te­nir l’humilité des mou­choirs après les guerres civiles. Pour cela, aimons-la sans rete­nue.

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