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NOVEMBRE

Par |2018-10-21T08:06:34+00:00 31 août 2014|Catégories : Blog|

 

     Mon Je s’est éva­dé de moi dans un sou­pir. Derrière la fenêtre, l’haleine rete­nue du brouillard stagne dans le jar­din : avec la plus fine des laines, la nuit a car­dé sa chry­sa­lide autour des bou­leaux, des rosiers déchar­nés et du buis­son à rêves. A l’arrière de la mai­son, je sais la cor­beille aban­don­née au gel sous le poi­rier malingre, mais mon regard ne peut se détour­ner des méandres stag­nantes et hyp­no­tiques du blanc suaire, que le las métier des branches arach­néennes des saules rend impé­né­trable.

     Les der­nières feuilles des arbres incu­nables, folios jau­nis d’un registre mil­lé­naire, reçoivent de bru­maire leur maigre écri­ture. Cette charge des let­trines et des contre­poin­çons, risible mais décli­née par la lec­ture magis­trale du vent, suf­fit à en dénouer la ligneuse reliure. Dans un der­nier frô­le­ment d’ocre dédo­ré, par­mi leurs sem­blables elles chutent. La per­fec­tion des pommes elle-même n’y puis rien, lais­sant aux annales chré­tiennes la cure de leur pro­cès : les orbes ver­millons couvrent la terre de furoncles séden­taires.

            D’où vient ce feu de contre-jour qui, aux clar­tés chères pré­fé­rant l’amertume des reflets, donne à la vapeur la demi-réa­li­té du voile ? Sous l’étoile caduque toute entière de sel, sous l’écharpe glauque de la forêt ou encore plus proche, par­mi la suie souillant le faî­tage, jeune phé­nix aux plumes de cendre ? Est-ce mon âme qui, à la tiède lan­terne brû­lant les cris­taux de camphre comme de l’encens, recherche dans ce pay­sage ni vivant ni mort la cause de sa meur­tris­sure ? Tentative bien vaine – la pré­face au livre de mon exis­tence aura brû­lé dans l’autodafé de la déli­vrance, à l’incipit de ma vie ter­restre.

            Alors que le bou­leau expire sa der­nière feuille sur le lin­ceul de brume, déjà la pre­mière voix du chœur des pas­se­reaux inter­pelle l’aube, dont la lèvre sou­dain rou­git sur l’horizon. Mon Je se fige, aper­çoit l’affolement tran­quille des vola­tiles, et dou­ce­ment rabat le col de sa veste, avant de retour­ner auprès de moi dans la mai­son, sous les huées piaf­fantes des pelotes à la calotte lazu­lite.

 

 

(extraits de Fulminations, hiver 2011, inédit)

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