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On ne s’est jamais parlé

Par |2018-10-18T07:53:09+00:00 13 mars 2014|Catégories : Blog|

 

On ne s’est jamais par­lé, vous et moi,
tout au plus un : – Grüezi, Mademoiselle
Lüscher. – Grüess di wohl..., je n’étais alors
qu’un maigre gamin blême et blond ardent.

Je vous aper­ce­vais, vous regar­dais
venir de loin, à pas petits et lents,
je vous atten­dais au bord de la rue.
Vous alliez. Toujours tout de noir vêtue,
en grand deuil eût-on dit mais deuil de qui ?
– vous étiez bien Fräulein Lydia Lüscher –,
votre para­pluie ouvert appuyé
sur l’épaule, en milieu d’après-midi,
vous alliez droit devant vous, sous le ciel
bleu d’un jour de soleil – c’était l’été,
c’était tou­jours l’été –, vous che­mi­niez,
pliée en deux par le far­deau de trente
mille et quelques autres mil­liers de jours,
seule ombre entre les mai­sons espa­cées.
Vous appro­chiez, tou­jours vos pas fai­saient
chu­cho­ter les gra­villons gris et secs.
Vous étiez là, devant moi, de pro­fil,
men­ton col­lé, cloué sur la poi­trine,
vous pas­siez. Je vous regar­dais pas­ser
et sous votre para­pluie en ombelle
pas à pas vous éloi­gner, dis­pa­raître.

Morte, enter­rée au vil­lage.
Peu visi­tée ou jamais, sa tombe
avec la croix de bois noire
est le lieu de ren­contre des herbes
(que dans les autres petits jar­dins
on voit d’un sour­cil fron­cé)
et d’un peu de mousse à la Toussaint.
Il est loin d’être éter­nel,
le grand som­meil de Mademoiselle
Lydia L., un matin on lui dit :
– Hé ! vous, en bas, levez-vous,
allez où vous vou­lez, c’est fini !
Ainsi fait-elle, ain­si marche-
t-elle au soleil en fai­sant cris­ser
le gra­vier tout au long d’un poème.
 

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