> Ouvrir le 21e siècle, anthologie

Ouvrir le 21e siècle, anthologie

Par | 2018-05-24T23:32:12+00:00 10 mai 2013|Catégories : Critiques|

des ciels des livres et des visages
voi­là ce que j’aurai vécu

Monique Deland

 

Rapprocher en poé­sie la France et le Québec, l’idée est belle et fra­ter­nelle. Le livre est une réus­site, aus­si bien en ce qui concerne sa forme que son fond. Evidemment, c’est une antho­lo­gie et cha­cun trou­ve­ra là les grains de poème qu’il veut, selon son ou ses uni­vers (s) de pré­di­lec­tion. Reste que l’ensemble est de belle fac­ture. On pour­rait trou­ver le pro­jet… ano­din. Après tout, France et Québec sont proches pro­vinces de la langue fran­çaise. Ce n’est pour­tant pas le cas : il n’est pas si fré­quent de lire côte à côte des poètes des deux rives de l’Atlantique.
Le volume com­mence par une pré­sen­ta­tion col­lec­tive des édi­teurs, expli­ci­tant le pro­jet : « « Ne nous racon­tons pas d’histoires ! Les rela­tions lit­té­raires, et en par­ti­cu­lier les rela­tions poé­tiques, entre la France et le Québec n’ont pas lais­sé beau­coup de traces jusqu’à aujourd’hui. » (…) Depuis la dis­pa­ri­tion de Gaston Miron – monu­ment incon­tour­nable en son temps –, les lec­teurs fran­çais sau­raient-ils nom­mer de mémoire quelques poètes qué­bé­cois contem­po­rains (autres que Nelligan et Saint-Denys Garneau) : Claude Beausoleil, bien sûr, Hélène Dorion, sans aucun doute, ou Jacques Rancourt encore, le pas­seur de longue date. Denise Desautels, sou­vent mêlée à des édi­tions d’art, et quelques autres. Mais c’est bien peu. Et du côté des lec­teurs outre-Atlantique, on salue­rait Aragon, Desnos, René Char, Cocteau, Eluard, Leiris, Prévert, Michaux, Ponge, Queneau, Seghers… Nous voi­là déjà en retard de deux géné­ra­tions ».  Les choses sont claires, et plu­tôt vraies. Rétablies, aus­si. Place aux poètes de main­te­nant, main­te­nant. Un des effets de l’augmentation de l’espérance de vie étant de pro­lon­ger aus­si celle des poètes /​ édi­teurs, on croise par­fois de drôles d’individus qui devraient avoir la décence ou l’éthique de prendre un peu de recul, cela revi­vi­fie­rait sans aucun doute le pay­sage poé­tique fran­çais contem­po­rain.
Le volume de cette antho­lo­gie publiée conjoin­te­ment par la revue qué­bé­coise Moebius (édi­tions Triptyque) et la revue fran­çaise Les Cahiers du Sens (édi­tions Le Nouvel Athanor) est divi­sé en deux par­ties. La pre­mière pré­sente 40 poètes qué­bé­cois contem­po­rains, la seconde pro­pose 40 poètes fran­çais contem­po­rains. 80 poètes d’aujourd’hui, donc, repré­sen­ta­tifs, d’un cer­tain point de vue, de ce qui s’écrit poé­ti­que­ment, actuel­le­ment. Les édi­teurs qué­bé­cois (autour de Robert Giroux) et fran­çais (Danny-Marc et Jean-Luc Maxence) pré­sentent leurs choix, au début de chaque par­tie, par une pré­face appor­tant des pistes de réponses à la ques­tion « Où va la poé­sie ? ». Ainsi, Claude Beausoleil écrit qu’ « elle va où la conduisent les lueurs d’une vie décou­vrant l’art de confier au poème tour­ments et réflexions », et que, fina­le­ment, quels que soient ses che­mins de tra­verse, la poé­sie che­mine tou­jours, hier comme main­te­nant. Jean-Luc Maxence, quant à lui, ne délaisse pas un ton sai­ne­ment pro­vo­ca­teur, aper­ce­vant « un nou­veau regard se refu­sant à cares­ser dans le sens du poil et des mots les nobles ancêtres du mil­lé­naire pré­cé­dent, les abon­nés de la Subvention d’Etat garan­tie (… ) ». L’homme/poète/éditeur ne manque pas de cran, citant quelques noms. Plus loin : « Ce dont je suis sûr, cepen­dant, c’est que l’initiative rend force et audace à l’insurrection poé­tique éter­nelle des créa­teurs contre le confor­misme et l’ordre, et au goût mer­veilleux de l’échange des rêves et des révoltes ». On entre alors avec bon­heur dans cette « mosaïque métisse » (JL Maxence) que forment les poé­sies ici pro­po­sées.
L’anthologie des poètes s’ouvre sur les textes de José Acquelin, en réso­nance forte avec l’aventure de Recours au Poème, nous ne croyons aucu­ne­ment au hasard :

et lâchez-moi avec vos his­toires
de mau­vais dieux et de bons diables
la fic­tion est un can­cer qui se croit immor­tel

 

Debord aurait appré­cié la por­tée pro­fon­dé­ment révo­lu­tion­naire de ce der­nier vers, comme nous appré­cions la vision qu’il com­porte, en si peu de mots, si forts et vrais, de notre monde, cette fic­tion qui se pré­tend réa­li­té. La poé­sie, cela parle de ce qui est réel­le­ment visible, ain­si Claude Beausoleil :

c’est L’Age de la parole et du Réel abso­lu
tout se méta­mor­phose tout me mur­mure un chant
des Siècles de l’hiver qui se changent en prin­temps
Montréal est une ville de poèmes vous savez

 

La poé­sie, en « soleil noir » (Michel Côté), c’est une poli­tique de libé­ra­tion des pro­fon­deurs de l’homme/être :

Il arrive encore à la cou­leur de nous libé­rer
des com­men­ce­ments.

 

On attend avec impa­tience que les poètes alchi­mistes de ce monde s’emparent de toutes les formes de pou­voir, que l’on puisse enfin vivre, res­pi­rer – être.
Car la poé­sie et la vie, c’est cela, sans doute, peut-être, espé­rons : « Le son­net du fau­con », signé de la plume de Yolande Villemaire :

L’homme à tête de fau­con debout dans la nuit
M’a ten­du une lettre illi­sible, cryp­té.
J’étais, je crois, encore à moi­tié endor­mie,
Le rêve avait l’aspect de la réa­li­té.

 

Stupéfiée, j’ai sur­sau­té, hap­pée par la peur.
J’ai vou­lu tou­cher le fan­tôme pour le faire fuir.
Sous ma paume, j’ai sen­ti son plu­mage fré­mir
Et j’ai cru recon­naître l’oiseau gué­ris­seur.

Lui ! C’était lui ! Le Horus du temple d’Edfou,
Le dieu mys­té­rieux venu d’un loin­tain pas­sé
Me rap­pe­ler que tout est déjà déci­dé.

 

Il signi­fiait que l’Ancien Monde sera dis­sous,
Que le rayon d’or d’Egypte baigne la Terre
D’où sur­gi­ra un Nouveau Monde de lumière.

Ceux qui ont vécu (car la poé­sie est expé­rience vécue, rien d’autre et sur­tout pas « lit­té­ra­ture ») sen­ti­ront ou revi­vront ce dont parle la poète. Une « réa­li­té » telle que le film qui défile quo­ti­dien­ne­ment sous nos yeux s’apparentant quant à lui, au mieux, à une mau­vaise série tirée des stu­dios ciné­ma­to­gra­phiques de Corée du Nord. On peut se sen­tir poète en dehors de cela, bien sûr, on peut se sen­tir tout ce que l’on veut par les temps qui courent. Des temps d’immensité de la liber­té de… de quoi au juste ? Ah oui ! De consom­mer à toute heure, pour peu que les sous soient là. Et alors ? Après le pro­chain Déluge, il res­te­ra peu de ces objets qui paraissent si essen­tiels à tant et tant, presque tout un cha­cun.
On décou­vri­ra nombre d’autres écri­tures fortes dans cette par­tie consa­crée aux poètes du Québec, dont : Audet, Bélanger, Brossard, Fulvio Caccia, Cotnoir, Daoust, Deland, Desautels, Des Rosiers, Dorion, Gagnon, Giroux, Jutras, Nepveu, Ouellet, Pourbaix, Roger, Ross… De la belle et bonne œuvre. Tout comme la par­tie consa­crée aux poètes fran­çais, laquelle s’ouvre sur les mots de Salah Al Hamdani :

 

La forêt éci­mée dans l’immensité
nue face à la mer
témoi­gne­ra plus tard
que le vent a humé les pierres
et dis­per­sé les nuits bri­sées de la femme au visage d’argile 

On lira, entre autres : Ayres, Alyn, Bancquart, Baumier, Berthier, Bouret, Boulanger, Boulic, Brunaux, Caroutch, Cerbelaud, Dauphin, Delaveau, Charpentier, Emorine, Garnier-Duguy, Giovanonni, Jakobiak, Lemaire, Maxence, Thieck, Thomas, Orsini, Perroy, Reuzeau, Sorrente, Velter…
Il ne sau­rait y avoir de hasard, disais-je. On retrou­ve­ra déjà ou bien­tôt nombre de ces poètes dans nos pages : http://​www​.recour​sau​poeme​.fr/​R​u​b​r​i​q​u​e​/​p​o​e​s​i​e​_​c​o​n​t​e​m​p​o​r​a​ine
Le volume se ter­mine sur les superbes poèmes de Jacques Viallebesset, et ses mots : « Et vous, mes sem­blables, que la poé­sie vous garde ».
Alors, où va la poé­sie ?
Elle va là : dans le monde des hommes frères, les yeux levés vers le soleil noir du réel. Au creux du réel, l’Ame du monde.

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