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Passant l’été de Jean-Baptiste Pedini

Par |2018-08-14T21:39:01+00:00 23 février 2014|Catégories : Blog|

Les planches étouffent le bruit de nos pas.

Une estompe.

L'homme va se faire dis­cret et celui qui parle res­ter englo­bé dans un « nous/​on » dont il ne sor­ti­ra pas.

On avance à tâtons. On essaie de mar­cher sur les taches de lumière qui appa­raissent çà et là.

D'une écri­ture nette et sans recherche d'effet, le poète marche dans des cli­chés bien aimés, la vil­lé­gia­ture, le rivage, la pro­me­nade médi­ta­tive au bord de la mer hors-sai­son, loi­sir ou motif très pri­sé des classes intel­lec­tuelles supé­rieures (je pense à l'importance dra­ma­tique et sym­bo­lique de ce lieu dans bon nombre de films d'art et essai). Une lec­ture pres­sée pour­rait même prendre ce livre pour un petit bré­viaire de zéni­té… si on ne cher­chait à se convaincre de cet ins­tant léger.

Voici une étrange cho­ré­gra­phie dont les dan­seurs sont les élé­ments, l'océan, le vent, l'air frais. Une lumière aus­si, annon­cé par le titre, ces quelques jours du pas­sage de l'été à l'automne. Temps innom­mé et cepen­dant, dans la trace pré­caire de ces nota­tions au pre­mier abord insi­gni­fiantes ou anec­do­tiques, peut-être bien innom­mable. Écoutons :

Les eaux viennent mor­diller les doigts de pied qui traînent là. Et per­sonne ne recule. Personne ne tente d'échapper aux dents de lait des vagues. Aux mor­sures humides qui brillent au cré­pus­cule.

Il n'y a pas de menace, ni vrai­ment d'inquiétude, juste de minus­cules dépla­ce­ments ou chan­ge­ments de lumière qui, d'un ins­tant à l'autre, ins­til­lent dans la séré­ni­té une sourde pul­sa­tion. Relisons pour nous rendre compte que la phrase de Jean-Baptiste Pedini pro­gresse elle aus­si, pas à pas, hési­tant par­fois.

Marquée par d'à peine sen­sibles dis­pa­ri­tions, comme ces cou­leurs que les nuages ont éga­ré(es),le pas­sé, l'enfance (pho­tos aux cou­leurs dégra­dées) que l'on ne raconte pas et, dans le matin où rien ne se passe, ces per­siennes fer­mées qui, pour­tant incluses dans un cli­ché (far­niente, détente), laissent adve­nir, plus qu'un manque, un englou­tis­se­ment.

La pluie tombe dans l'eau. On regarde les petites auréoles qui se forment juste après l'impact. Qui s'élargissent tout dou­ce­ment et avalent la mer d'une seule gor­gée.

Il convient de bien sen­tir cette écri­ture, d'en scru­ter, en par­ti­cu­lier dans ses néga­tions, les ombres sub­tiles : même les oiseaux ne se battent plus pour pico­rer les miettes de soleil… nous sommes dans une vie vio­lente que notre lan­gage qui a la dou­ceur d'un voile de brume a presque diluée.

Des mots res­sur­gissent sou­dains d'expressions qui les tenaient cap­tifs : le châ­teau de sable (…) se laisse empor­ter. Curieuse insis­tance. Observons la puis­sance du verbe « empor­ter », elle gran­dit le châ­teau, élar­git l'étroit champ du poème. Jusqu'à l'histoire du monde. On se réjouit de la page blanche de demain, lit-on à la fin de cet effon­dre­ment qui avait com­men­cé dans les piaille­ments d'enfants joueurs. Mais quel drame se joue donc ? Non pas par méta­phore, cette poé­sie en fait un usage éco­nome, on pour­rait même les croire labo­rieuses (p 41…), mais c'est comme si la langue ten­tait de se sor­tir… mais de quoi ? D'une usure peut-être, d'une las­si­tude… Et puis c'est moins un drame qu'une tra­gé­die, tra­gé­die d'un monde qui se dérobe. L'odeur âcre du déluge lui donne sou­dain une forme, un coup de trom­pette. Égarement sans carte ni bous­sole(…) sans cap. De toute façon, on ne va nulle part. Sans comp­ter qu'on retire dou­ce­ment la terre de nos yeux. Je pense au vers ter­rible de Celan : « Die Welt ist fort », « le monde est par­ti ». (1) Mais là, le on retire nous signi­fie que l'homme en est res­pon­sable.

Cet automne qui arrive, dans un pre­mier élan, je l'interprète comme l'automne de la civi­li­sa­tion, la fin défi­ni­tive du « je/​tu » huma­niste. Peut-être, moins escha­to­lo­gi­que­ment, s'agit-il de péné­trer les failles du lan­gage poé­tique même. Pour miner ? Saper ? Non, l'auteur n'a pas de compte à régler, il assiste, arrière-petit-fils de Maldoror tota­le­ment des-affec­té, au nau­frage. Un humour, même pas iro­nique : Un tube de rouge à lèvres qui se débat au bord de l'eau.

Pourtant il arrive que : tout à coup, on (soit) ému, certes par des odeurs de frites et de crèmes bon mar­ché. Ils sont vivants ces presque spectres en congés, nos sem­blables… Acteurs sans rôle véri­table, témoins au regard las. Et je n'ai pas cité le vers de Celan en entier : « ich muß dich tra­gen », « il faut que je te porte » (1).

Vers la fin du recueil : Au fond de l'arrosoir l'eau a des reflets de rivières. On sou­rit à cette chose pon­gienne, aus­si pauvre qu'un cageot et où pal­pite le vaste monde. Après que notre appé­tit d'infini a été ridi­cu­li­sé, la méta­phore, au terme d'une sourde remise en ques­tion, retrouve vie.

 

(1) Paul Celan, Atemwende, 1967, tra­duit par Jean-Pierre Lefebvre : Renverse du souffle

 

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