> Paul QUÉRÉ – Suite bigoudène effilochée

Paul QUÉRÉ – Suite bigoudène effilochée

Par | 2018-02-25T12:45:29+00:00 11 novembre 2016|Catégories : Critiques|

 

 

Les Editions Sauvages font bien de res­sor­tir de l'oubli l’œuvre du poète Paul Quéré. Malgré la mort, c'est comme une sur­vi­vance arra­chée à un futur tenace qui nous est pro­po­sée avec la réédi­tion aug­men­tée de Suite bigou­dène effi­lo­chée.

Paul Quéré fait par­tie de ces poètes dis­crets qui, pré­fé­rant « Tout sim­ple­ment : être ! Le reste n'étant que fio­ri­tures : pen­ser, écrire, ou faire quoi que ce soit. », ne sur­vivent que dans la mémoire de ceux qui l’ont connu. C'est injuste et c'est pour­quoi l'initiative de ses amis bre­tons des Editions Sauvages est non seule­ment louable mais éga­le­ment néces­saire.  Pour que le tra­vail de cet artiste com­plet (poète mais aus­si peintre, céra­miste, créa­teur de revues de poé­sie) soit remis dans la lumière.

Bretagne, car Paul Quéré y trou­va la terre de l'harmonie de sa pré­sence au monde. Bretagne en ses sols insou­mis, dans son quo­ti­dien de créa­tion : « Création, créa­ti­vi­té, pour­quoi pas sim­ple­ment Créiture ? ».

Mais créer, c'est faire par­ler son âme. Et l'attachement à un pays se mesure à la qua­li­té de l'âme qui s'en dégage. « Bretagne. Ici on ne pense pas, on chante, on danse la pen­sée. On ne pèse pas les mots, les argu­ments, on les laisse s'accorder à une mélo­die, une musique interne sus­ci­tée par le lieu, l'élément, pluie et vent. Le corps la joue, comme les branches de l'arbre, la voile du bateau, le conduit de la che­mi­née, le rocher bat­tu de la vague. L'âme caisse de réso­nance ? ». Alors la terre comme âme de la créa­tion, c'était sans doute évident pour lui, d'autant qu'il tra­vaillait la terre dans son ate­lier de « poè­te­rie » du sud Finistère. « Comme le rai­sin en vin, l'âme se conver­tit. En "poé­sie" ».

Paul Quéré nous ramène aus­si à la Bretagne de Xavier Grall qui écri­vait « Les vieux de chez moi ont des îles au fond des yeux » et à qui il semble répondre : « Et pour com­bien de temps encore les vieilles de ce pays por­te­ront-elles sur leur tête la viri­li­té des monu­ments aux morts ? ».

Tout le recueil est mar­qué par une quête de l'harmonie entre l'auteur, le lieu (la géo­poé­tique de son ami Kenneth White n'est jamais loin) et les mots : « Être en har­mo­nie avec l'espace vécu comme une célé­bra­tion : nous nous sen­tons, ici, plus près d'un Orient même extrême, que d'un Occident bavard, rai­son­neur, ratio­ci­neur, dont nous ne pou­vons sai­sir les paroles tant leur flot nous sub­merge, nous étouffe, nous noie. »

Cette recherche d'une terre-écri­ture, de ces « lieux-disants » qui portent en eux la trans­pa­rence des sen­sa­tions à écrire en poèmes, tra­verse toute cette suite bigou­dène effi­lo­chée. Paul Quéré cher­chait sur ces « écri­terres » de nou­velles voies pour dire la mort, l'absence, le cos­mos, le silence, l'âme, et l'âge qui effi­loche la pen­sée.

Recherche de l'harmonie, l'équilibre, la zéni­tude orien­tale, mal­gré le quo­ti­dien agi­té « Nous n'en pou­vons plus d'être en équi­libre sur la crête des nerfs… ». Expression qui conserve tout son sens encore de nos jours…Trouver dans la terre bre­tonne ce point d'équilibre. Mais Paul Quéré n'est pas l'homme d’une seule terre, il est aus­si du ter­ri­toire de l'écriture, de la créa­tion : « J'écris /​ pour mar­quer le ter­ri­toire /​ de ma vie ? De ma mort ? ».

A tra­vers ce livre, l'on découvre éga­le­ment le com­pa­gnon­nage de Paul Quéré avec cer­tains auteurs :  Kenneth White et Xavier Grall (lui aus­si n'a eu que des filles…) déjà évo­qués mais aus­si Georges Perros (la forme de la pre­mière par­tie inti­tu­lée Meil Boulan n'est pas sans rap­pe­ler Les papiers col­lés), Bernard Noël et Paol Keineg dans l'exigence lit­té­raire, d'où ce côté par­fois her­mé­tique rele­vé par cer­tains lec­teurs. Mais plu­tôt qu'hermétisme, je par­le­rais plus volon­tiers de recherche d'une nou­velle écri­ture avec une petite dose de mys­tère pour enno­blir plus encore la poé­sie.

Les mots de Paul Quéré res­tent d'une moder­ni­té cer­taine. C'est pour­quoi cette réédi­tion par Les Editions Sauvages méritent de trou­ver un lec­to­rat impor­tant. Lisez Paul Quéré et par­ta­gez Paul Quéré.

 

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