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Pierre Grouix : Appelé à disparaître. Poème

Par | 2018-05-21T18:37:46+00:00 13 septembre 2015|Catégories : Critiques|

 

Peut-être parce que nous sommes de la même géné­ra­tion (j’ai croi­sé Pierre Grouix à l’E.N.S.-Fontenay, et nous avons un moment tra­vaillé ensemble la pho­né­tique de l’ancien fran­çais pour l’agrégation de lettres), je retrouve dans Appelé à dis­pa­raître ce goût et ce tra­vail de l’intertextualité et de la « réfé­ren­cia­li­té » qui fai­sait sens, dans les années 80 et 90, non pas comme obli­ga­tion ou coquet­te­rie uni­ver­si­taire liées à la culture struc­tu­ra­liste et aux grilles d’analyse des textes que four­nis­saient Roland Barthe et Gérard Genette, mais comme un élé­ment de construc­tion du lien social et du lien euro­péen qui, pour le pre­mier se défai­sait alors (en Angleterre plus qu’ailleurs, en Suède et en Norvège moins qu’ailleurs) et pour le second se fai­sait, au contraire, mais dans une pers­pec­tive qui était davan­tage celle des langues, des gens et des lit­té­ra­tures que celles des actuelles conver­gences éco­no­miques … De cette espé­rance morale du lien entre ceux qui parlent, entre ceux qui écrivent et par consé­quent entre ceux qui lisent, Pierre Grouix est un témoin pra­ti­quant, comme le signale la der­nière page de son texte : « le texte com­porte des cita­tions, par­fois très légè­re­ment modi­fiées, de René d’Anjou, Guillaume Apollinaire, Christian Bobin, » (suivent 22 autres noms encore, dont le sien même). Car il s’agit pour lui de construire sa parole avec celle des autres, de pra­ti­quer l’écho, la gemme secrète, l’amoureux embras­se­ment, l’hommage, l’appui peut-être (comme j’ai fait moi-même et essayé d’en théo­ri­ser le sens). Il ne s’agit pas pour le poète de prendre en otage ni de s’accaparer de la beau­té qu’on serait inca­pable de pro­duire soi-même, loin s’en faut ! Mais d’afficher la richesse secrète d’un espace lyrique, qui fait comme une chasse à l’objet conte­nu et, comme sou­vent chez Pierre Grouix, à l’être à qui le poème est offert.

Car, en effet, ce poème est offert. Ces 90 pages d’éloge et d’élégie sont adres­sées, mani­fes­te­ment, à la belle dame sans mer­ci, tout en l’étant à toute fémi­ni­té. Peut-être parce que j’ai sui­vi un peu, jadis, et que je peux témoi­gner de la « réa­li­té vécue » de son « tour­ment du chèvre­feuille », de la grande et défi­ni­tive his­toire d’amour isol­déenne et scan­di­nave de l’auteur, je sui sen­sible à cet esprit de constance et d’inconsolable durée qui fait de Pierre Grouix un de nos actuels grands et authen­tiques poètes de l’amour abso­lu. Mais cela dépasse la dimen­sion anec­do­tique d’un « tiré d’une his­toire vraie » : sa poé­sie s’ensource intui­ti­ve­ment autant que cultu­rel­le­ment dans l’amplitude de « l’allégresse et mélan­co­lie » du chant médié­val, des laisses et des lais de Marie de France ou des poètes cour­tois, à quoi un Apollinaire fut lui aus­si sen­sible, à quoi a pui­sé aus­si Saint-John Perse, sinon Claudel. Mais cette poé­sie élé­giaque et ample proche de l’ancien, est aus­si, par la forme, la scan­sion, la pos­sible lec­ture dis­con­ti­nue ou redis­tri­buée, de celles qui appar­tiennent plei­ne­ment à la poé­sie moderne et post-moderne : celle de la déstruc­tu­ra­tion et de la restruc­tu­ra­tion, comme on a par­lé en pein­ture de l’abstraction et de la refi­gu­ra­tion, ou de la nou­velle figu­ra­tion.

De ce tra­vail de la forme réus­si, il faut lais­ser par­ler la musique et les vers, l’hymne et les sens, les leçons pour les hommes : pour les hommes en par­ti­cu­lier, car c’est ici un amou­reux des femmes qui parle, des femmes solaires du nord, lui pour­tant héri­tier du sud et connais­seur de Fès, mais ambas­sa­deur des cultures et des poé­sies scan­di­naves, tra­duc­teur de Bo Carpelan et de bien d’autres (comme le rap­pe­lait un numé­ro récent des HSE).

 

« nous n’aimions rien de nous que nous n’aimions d’abord en elles
nous devions aux femmes le meilleur de nous-mêmes, ce que nos mères naguère avaient aimé de nous
elles nous aimaient davan­tage qu’elles-mêmes, nous ne savions com­ment nom­mer l’île où elles devaient nous conduire
nous n’aimions de nous que ce que les femmes aimaient, bruis­se­ment léger des feuilles ou messe basse de l’eau des rivières
l’eau sous l’eau et comme son ombre claire, l’eau seconde, arté­sienne, sou­ve­raine sou­ter­raine »

 

« ce que les femmes nous disaient, les mots de leur amour, nous en avions besoin pour vivre
ce dont nous rêvions en silence, la lumière à nos yeux, là où le monde allait, les femmes nous l’offraient d’un bai­ser aux lèvres »

 

« les femmes ouvraient le chant qui n’entend pas périr, ligne de feu, hymne grave, voix de beau­té
à moins d’une note de la fin de leur chant, la libel­lule repre­nait son vol, l’espace sa liber­té
les femmes ne disaient nul­le­ment mille et une choses et leur contraire, leurs lèvres se rame­naient à la ligne pré­cise, exacte et une, le chant, aimer tou­jours, aven­ture belle »

 

« nous n’imaginions pas de seconde vie après celle-ci, de ter­ri­toire secret au-delà du taquet de la mort
nous n’opposions pas de résis­tance au déchi­ré de nos cœurs fibre à fibre, au pillage de nos sangs par les soins de la foudre
nos cœurs ces­se­raient et la lumière pour finir per­drait nos yeux, notre vue, le monde »

 

« les femmes ces­se­raient les der­nières et le monde avant elles »

 

« à tout prendre nous aimions mieux lais­ser
nous ne dirions plus que la légende de l’amour, cette idylle ou cette fable
qu’on ne nous cherche ailleurs qu’au cœur détruit de la lumière
dis­pa­raître, dis­pa­raître sur­tout »

 

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