> Poèmes de Myriam Montoya choisis par Stéphane Chaumet

Poèmes de Myriam Montoya choisis par Stéphane Chaumet

Par |2018-08-18T22:42:45+00:00 22 juin 2014|Catégories : Blog|

 

MÉTISSE

Á Carmenza Prieto

Il y a dans mon sang une lutte ances­trale
Qui trans­pa­raît dans les sour­cils arqués de mes enfants
Dans la com­mis­sure secrète de leur rire
La lon­gueur de leurs os
Le retour pesant de leurs rêves
Il y a dans mon être une dis­pute
Le malaise d’un vieil affront
L’attente d’autres géné­ra­tions
Qui se pro­longe en moi et dans mes frères
Un désir de ven­geance de qui refuse le par­don
Le déchi­re­ment qui com­bat pour échap­per
Entre le rire et la danse
Un désir de res­sus­ci­ter les morts
En détres­sant leurs voix et les autres lan­gages
Et de me recon­naître dans leurs peaux
Et dans la décou­verte inat­ten­due de la mémoire.

      [Traduction Claude Couffon]

 


I

Doucement mon doigt prend ton pouls
gong répé­té
et je compte des mil­lé­naires de ges­ta­tion
l’errance des conti­nents
la goutte qui revient
ouvrant le pas­sage à la mémoire
une pro­fu­sion d’images de cet ani­mal qui se dres­sant
le regard vers l’horizon jette la lance
écoute l’écho de son cri

 

 

II

Il y a dans tes bat­te­ments les jours de pénu­ries
les accou­che­ments sans fin peu­plant le monde
les années ponc­tuelles de migra­tions et d’oublis
le pié­ti­ne­ment des trou­peaux
les rivières qui débordent
l’appréhension des fuites pré­ci­pi­tées
les rapts et les incestes de théo­go­nies loin­taines
les ascen­sions d’abrupts
la faim et la soif sous la cani­cule
le feu et la clep­sydre
la pleine mer annon­çant les nuits de nau­frages

 

 

III

De ton sang me par­viennent
les voix rauques des tam­bours
les empires bâtis sur l’échine esclave
les pré­ludes de guerre et de mort
les sabots fer­rés les cri­nières ruti­lantes
les mes­sa­gers du dieu de la ven­geance

 

 

IV

Tes pul­sa­tions annoncent
les enclumes les mar­teaux
les engre­nages les pou­lies
n’arrêtant pas de se mul­ti­plier
les rafales d’assauts
la res­pi­ra­tion des sur­vi­vants
le compte à rebours de la fin
le son
le silence
des foules s’aimant pour le der­nier risque
les corps en muta­tion
qui cherchent l’accord
le pas­sage vers l’infini

 

 

 

La parole de la nuit monte
au-des­sus des arbres et des murs
au-des­sus du chant des oiseaux
au-des­sus du grouille­ment de la foule

La parole de la nuit
s’enfonce der­rière les mon­tagnes

Les lèvres de la nuit
scellent d’un bai­ser la fatigue
la mort tran­si­toire
la dou­leur qui pal­pite dans les tempes

La parole de la nuit
fait taire les villes
étouffe le bruit des trains
apaise les choses

Des lèvres de la nuit
sifflent les mous­sons
se lèvent les vagues
s’écoutent des voix majeures

 

 

 

Le rhi­zome griffe un réduit de lumière
La chair dans une der­nière trace de vie
repose dans les tiroirs de la Morgue
Les racines per­fo­rées avec de doux fils de fer
offrent la magie du bon­saï
Un gène bom­bar­dé révèle le mys­tère de l’humanité
le spasme du cobaye la réus­site de l’expérience

La lumière filtre l’orbe déli­néant
des routes de mar­chan­dises d’armes et de nar­co­tiques
Une femme kami­kaze s’immole
le Jour du Pardon

 

 

La lumière se filtre dans l’hémisphère
entre les fis­sures de la nuit
fêtant
des corps immo­biles et four­millants

Dans la pro­fon­deur de la bles­sure renaît le temps
Aurores ignées du chaos pri­mi­tif
Silhouettes de l’exil
dévo­rées par les mâchoires de la pla­nète
La fleur du feu
Musique de baleines
Morsure du fauve
L’intrépidité de siroc­cos
sur des villes à peine pous­sées

La lumière se filtre entre les bois
des rayons obliques entre­croisent l’ombre
de la plan­ta­tion
Une épingle immo­bi­lise en plein vol
le papillon
D’indolents can­tiques célèbrent
les corps trem­blants qui gisent après
les batailles d’un cré­pus­cule san­glant

 

 

La trace indé­lé­bile d’un rituel ini­tia­tique
tra­ver­sées de mers ora­geuses
sur les peaux tan­nées des marins
sur les cica­trices d’amours et de luttes

Affaire de lignée
trans­per­cer un car­ti­lage avec la plume d’un oiseau mythique
une intime véné­ra­tion et répa­ra­tion aux dieux
offrir le sacri­fice
se clouant des crocs de ser­pent
pra­ti­quer des inci­sions sur la langue
sur les géni­tales
Avec des pointes de cou­teaux et des épines se sca­ri­fier
avec des éclats tra­cer le par­don ren­du au corps et à l’esprit

Courage et audace de reclus
se faire un calen­drier sur la peau
abaque où comp­ter les jours de sa condam­na­tion

 

 

 

La parole avec ses tran­chants aigui­sés
dis­sèque la poi­trine de la bête

Avec un dé à coudre en or et des cordes de gui­tare
on rac­com­mode la bles­sure

La parole avec ses tran­chants émous­sés
et son ventre de ténèbres
nous perd dans l’oubli

 

 

 

Je reviens au jar­din de l’enfance
Au sexe des fleurs

À leurs cavi­tés leurs fila­ments
Aux secrets du dedans
que nous avons explo­ré

La per­sé­cu­tion d’une lune
trop pleine
assié­geait nos pas

Dans la corolle abrupte de la fleur
déme­su­ré l’œil
capte le ver­tige

Je reviens à la fleur impu­dique
À son cli­gne­ment de papillon
Au sucre liquide de son sépale
À son cadavre de tulle
de dan­seuse épui­sée

Je reviens au rut de la fleur
Au fré­mis­se­ment de la guêpe
Au venin qu’elle injecte
dans le ver­rou de mon sang

 

 

 

 

Nous assis­tons
à une irréa­li­té
où nous croyons pal­per
le visage d’un ancêtre

Les entrailles de ma mère
res­ti­tuées chez ma fille et en moi
ou c’est ton sperme
cette force obs­cure et ancienne
qui m’incite à la rébel­lion
jusqu’à dési­rer les armes
par jus­tice et par cruau­té

Il existe un trans­monde
où par moments j’habite
qui m’empêche le pré­sent
J’embrasse la plaine
la paume d’une main

Dans la semence du verbe
je me retrouve

[Version fran­çaise de l’auteure]

 

 

J’irai encore
dans des endroits cachés
qui m’ont appar­te­nu
et que pour des rai­sons claires
j’ai aban­don­nés

Balbutier avec peu de mots
les ravages du déra­ci­ne­ment
me fait pous­ser des ailes
et dimi­nue l’oubli

Tronquée mon errance
tron­çons de vie enter­rés
visages et pay­sages per­dus

Je suis sur­vi­vante
par­fois tor­tue mil­lé­naire
par­fois oiseau de proie

Trucages et astuces
j’ai appris
sur des embar­ca­dères et des quais

J’ai croi­sé des fron­tières
et semé de l’amour
dans les mau­vais pas

[Version fran­çaise de l’auteure]

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