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Poétique du Petit Corps

Par |2018-08-17T11:46:47+00:00 27 novembre 2013|Catégories : Blog|

[1]Le corps-en-vie est quelque chose
de plus que le corps qui vit[*1]

 

 

 

Cet exer­cice de lan­gage est une fan­tai­sie poé­tique écrite à l’usage de ceux qui s’interrogent sur le corps, notam­ment les acteurs, les dan­seurs et toutes per­sonnes dési­reuses d’approcher le théâtre et la danse.

Ce texte peut être conçu comme un exer­cice dont le but serait d’aider l’acteur/danseur à acqué­rir la connais­sance du corps en repré­sen­ta­tion. Il peut aus­si don­ner lieu à un spec­tacle.

Cette pièce poé­tique peut être inter­pré­tée par deux acteurs ou par deux groupes d’acteurs.

Le tra­vail des acteurs/​danseurs consiste à se l’approprier ; c’est-à-dire à le tra­duire en sen­sa­tions et à les  offrir au spec­ta­teur.

Dans le pre­mier cas, l’accent por­te­ra sur le dépouille­ment. Dans le second, l’aspect cho­ré­gra­phique sera mis au pre­mier plan.

Le sexe et l’âge sont indif­fé­rents.

Le texte sera enre­gis­tré et dif­fu­sé pen­dant le jeu, soit simul­ta­né­ment, soit en dif­fé­ré selon le degré d’étrangeté recher­ché.

Il peut être éga­le­ment dit par un réci­tant pré­sent sur scène.

 Le corps, dans la vie quo­ti­dienne, est pro­ba­ble­ment ce qui nous est le plus fami­lier. Nous l’utilisons pour vaquer à de mul­tiples tâches. Il est rare­ment nom­mé, rare­ment pen­sé.

Dès que nous en par­lons, dès que nous l’écrivons, il devient étran­ger, « extra-quo­ti­dien ». Il est cet objet com­plexe qui se défi­nit par rap­port à l’espace et au temps qui l’environnent. Les deux cri­tères qui per­mettent l’approche du corps sont le mou­ve­ment et l’immobilité. Le corps est dyna­mique.

Le corps, pour exis­ter, fait un long voyage. Il est l’objet de mul­tiples tra­duc­tions.

Le lan­gage dilate le corps, lui rend ses dif­fé­rents niveaux de per­cep­tion, en fait un objet poé­tique. De cette poé­sie naissent des images, celles d’un corps-en-vie.

Ce texte est une invi­ta­tion à éprou­ver phy­si­que­ment ce corps dila­té, à le réécrire dans l’espace.

 Le corps qui est pro­po­sé ici est double. Il s’agit de deux pro­fils. Celui de gauche est une des­crip­tion du mou­ve­ment. Celui de droite fait réfé­rence aux sen­sa­tions que peut pro­vo­quer un tel mou­ve­ment.

Le corps crée les condi­tions de sa propre pré­sence, conscient de ses poten­tia­li­tés. Le corps est actif parce que récep­tif.

 

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Bouger… Ne pas bou­ger
Ne pas bou­ger
Se dire bou­geant

Immobile
Se dire immo­bile
En attente d'un trem­ble­ment si preste
Ou si long à venir…

Longue déri­sion de l'espace rebelle
Apte qui pour­tant se veut doux lim­pide lucide trans­lu­cide

Immobile figé inerte
Comme les sta­tues d'antan qui déni­graient les mers incon­nues.

Immobile par peur du mou­ve­ment
Qui abî­me­rait les jar­dins inon­dés de rosée                                   

Immobile
Le corps est dans le sépulcre des ans
Immobile
Le corps est là où tout n'est que tumulte jaillis­se­ment et tem­pête
En attente en ten­sion
Il prête atten­tion au silence de l'aube

Bouger : s'autoriser à bou­ger
Puis crier
Rayer le silence d'un cri

Changer la sur­face du monde
En esquis­sant un tout petit mou­ve­ment
Lâcher une pul­sa­tion
Là où il est

Ouvrir une béance
Et regar­der la béance
Se voir dans la béance
Ne pas la refer­mer tout de suite
Y lais­ser s'installer l'oeil
Qu'il capte l'étendue du vide
Provoquée par le si petit mou­ve­ment

Laisser réson­ner le cri
Jusqu'à ce qu'il se brise…
Et refer­mer
Ne pas bou­ger
Etre immo­bile
Arc-bou­té sur l'espace refer­mé

Rétention

Se taire aus­si
Laisser le silence recou­vrir le corps immo­bile

La lumière est blanche ou grise
On ne choi­sit pas
C'est selon
Mais sûre­ment pas les deux
Même alter­na­ti­ve­ment

"ohé, remue-toi"
Le corps entend
Il tré­saille
La tête pivote légè­re­ment…
Mais non espoir en sus­pens

Très len­te­ment elle se replace comme avant
Le corps s'endort

Un peu plus loin un peu plus tard
Dans l'obscurité un cri

Aigu bref
Comme une déchi­rure
Une lame tran­chante dans le vide de la nuit

Encore le silence
Revenu bru­ta­le­ment comme
Le plomb qui scelle le mys­tère
Des jours et des nuits
Inquiétant comme
Une menace d'éternité

Le temps est long
Nul ne peut savoir
S'il pour­suit encore son cours

Le rythme s'accélère
Extension rétrac­tion exten­sion   rétrac­tion…
Puis…
Très vite ça s'ouvre ça naît

Fragment de corps

Loin du corps un frô­le­ment
Presque imper­cep­tible presque inau­dible
Qui tente de repous­ser le silence
Là nu posé sur le vide
Naissant du rien

Comme au début
Un trem­ble­ment de l'espace
Une zébrure du silence

Trois secondes
Puis un nou­veau frô­le­ment
Audible cette fois-ci
Il se pro­longe se répète s'étale
Il occupe main­te­nant tout le champ sonore

L'immobilité est défaite décons­truite
Le frô­le­ment brouille l'espace le découpe le hache menu
Il freine le silence
Ca avance

Le bruit de la res­pi­ra­tion
Ça prend de l'air et le rejette

Le rythme
D'abord sac­ca­dé s'apaise
Devient lisse régu­lier

Ca bouge
Naissance du mou­ve­ment
Ca  s'agrandit se rétré­cit
On dirait un coeur
L'intérieur d'un coeur
Un coeur dans un corps ouvert

Le mou­ve­ment vient du coeur
Et le corps le fait exis­ter dans l'espace.                                    

Le corps s'étale
Il occupe l'espace mil­li­mètre par mil­li­mètre
Ca s'étire se pro­longe
Se rétracte puis s'élance de nou­veau dans le vide demeu­ré intact

Le rythme s'accélère
Extension rétrac­tion exten­sion rétrac­tion
Puis…
Très vite ça s'ouvre ça nait

Fragment de corps

L'espace est ovale
Comme une coupe rem­plie des fruits rouges de l'été
Il est là atten­dant qu'on le sai­sisse
A plein oeil
A plein nez
A pleine bouche
A plein cou
A pleine épaule
A plein bras
A pleine main
A pleine poi­trine
A pleine taille
A plein ventre
A pleine hanche
A pleine jambe
A plein dos

La moi­tié gauche de la tête est éclai­rée
L'autre est pour l'instant inexis­tante

L'oeil  d'abord glauque devient lumi­neux
Il est gris-bleu
Gris plu­tôt que bleu en rai­son de l'absence de soleil
En cette fin d'après-midi d'hiver
Il fixe l'espace nu qui est devant lui
Lentement il se ferme

Il s'ouvre à nou­veau dou­ce­ment

Lorsqu'il est ouvert il se pro­mène
Scrute la lumière avec avi­di­té
Millionième de mil­li­mètre par mil­lio­nième de mil­li­mètre
Centième de seconde après cen­tième de seconde

Il ne voit nulle ombre
Mais découpe l'espace en fines lamelles phos­pho­res­centes
Il attrape chaque rai de lumière
Comme s'il était le pre­mier et le der­nier
Qu'il lui soit don­né de per­ce­voir

L'oeil bleu-gris sou­rit
Fragment de corps qui s'invente…

L'aile gauche du nez seule est éclai­rée
L'autre est inexis­tante pour l'instant

La narine petite ouver­ture du visage
Qui monte vers le cer­veau
Nuit caver­neuse où s'alanguissent
Les heures de nos vies

La narine fris­sonne au gré de l'air
Le nez est le lieu de l'échange
Le lieu vide d'un miracle
Il consume l'espace au bruit d'air
Il ins­pire et expire
Compte le temps
Transforme l'air en  secondes
Et ins­crit le corps tout entier dans son onde mor­telle

Le nez aux cris de vie
Le nez aux silences de mort
Transpire les jours et les nuits
Il sou­pire le poids du temps
Le nez fait tou­jours face
Il ne se replie pas ne s'absente pas
Témoin muet pré­sence constante
Le nez regarde devant lui
Les confins étouf­fés du monde
Il ne se trompe pas
Ne vole pas ne rêve pas d'une fausse appa­rence

Il draine le par­fum des étoiles
Et le dif­fuse à l'intérieur d'un corps qui espère
Il hisse des pro­fon­deurs la moi­teur des entrailles
Et expulse l'espace qui meurt de seconde en seconde
Au fond de notre enfer
Il mêle et démêle les odeurs du ciel et de la terre
Le nez fait tou­jours ce qu'il a à faire
Il n'est jamais dans l'ignorance
Et il a l'arrogance de ne jamais se tenir au repos

Mais le jour où  lui vient cette ten­ta­tion
Il ins­pire la mort
Et il expire la vie
Alors il res­pire du cadavre

Fragment de corps irré­vé­ren­cieux
Où naît et meurt le miracle

La moi­tié gauche de la bouche est éclai­rée
Pour l'instant l'autre est inexis­tante

Deux lèvres minus­cules minces et roses
Douces comme deux pétales
Sont  posées là dans l'espace immense
Closes pour l'instant

Elles fré­missent de temps à autre
Déjà prête à s'ouvrir
Peut-être déjà prête à dire
Les sons si loin­tains encore

Très len­te­ment elles se décollent l'une de l'autre
Étonnées de leur sou­daine uni­ci­té
Elles tremblent légè­re­ment
Elles blê­missent imper­cep­ti­ble­ment
Affolées d'être ain­si sépa­rées
Elles inventent un cri un tout petit cri
Minuscule pont qui reli­rait
Ces deux conti­nents condam­nés à la dérive

Un tout petit cri
Infime presque inau­dible

Un souffle à peine tein­té de voyelle
Murmure mini-explo­sion de l'espace

Puis sou­dain l'air se gonfle
Il s'engouffre dans la petite cavi­té ronde
Qui s'agrandit
Eloignant  de plus en plus les deux petites lèvres minces et roses
Douleur
Nul espoir de réuni­fi­ca­tion immé­diate
Désespoir de suc­cion

Le cri monte
Comme un arti­fice
Il défie l'air et le temps
Immense béance où un oeil peut regar­der
Vibrer la langue
Elle aus­si mince et rose
A peine plus fon­cée que les lèvres
Un peu plus loin la luette
Qui tremble au son furieux de cet unique cri

Le cri agace l'espace
Long et conti­nu
Maintenant audible de toute part
La  bouche est ten­due ver­ti­cale
Jusqu'à se rompre
Comme à son maxi­mum

Les mâchoires sont lourdes
Les intenses vibra­tions du cri
Les rendent dou­lou­reuses
L'intérieur des joues se gra­nule
La salive se retire en petites vagues suc­ces­sives
Les dents se réclament les unes les autre
Leurs hur­le­ments silen­cieux déchirent les secondes invi­sibles

Tout à coup le cri se rompt
Le silence s'épaissit
Le silence entre dans la bouche
L'air frôle les joues
Aplatit  la langue
Caresse les dents

Immobilise les lèvres
Tout se résorbe en un bâille­ment sourd
Et la bouche se referme dou­ce­ment
Dans la cha­leur d'une fin de jour­née

La bouche est close comme avant
Les dents fondent les unes dans les autres
Les lèvres minces et roses se recollent en un bai­ser silen­cieux
La nuit tombe

Fragment de corps qui se recons­ti­tue                                       

Le côté gauche du cou est brus­que­ment ren­tré dans la lumière
Le côté droit n'existe pas pour l'instant

Le cou relie et sépare
Il est lien et pro­messe de liber­té
Maintenant la tête est hors d'atteinte
Elle est déliée du corps par ce long frag­ment de chair
Souple et majes­tueux
Rameau d'arbre au coeur du prin­temps

Le cou sup­porte et trans­porte
Il est le trans­fuge du corps vers le ciel
Il est voyage
Il est  nau­frage
Le cou fait perdre la tête
Et la rive en une pro­messe faite à la terre
Il est indo­lence
Il est inso­lence

Droite ligne tel un her­cule
Il per­met de gar­der la tête haute
Le cou est fier
Le cou est le tiers
Unissant le jour qui pointe des entrailles de la terre
A la nuit qui tombe d'un pos­sible fir­ma­ment

Parfois il s'incline
A droite
A gauche
Oblique il change d'univers

Il joue à cache-cache avec l'espace
Il retient le temps
De haut en bas
Il se ren­verse
Avant arrière
Arrière avant
Il danse le cou
Il tourne le cou
Se ride se lisse
De seconde en seconde
Dans la longue suite des tout petits ins­tants
Il roule le cou

Fragment de corps immo­bile qui bouge

L'épaule gauche est en pleine lumière
L'autre est inexis­tante pour l'instant

L'épaule est le bord du corps
Elle s'en échappe
Elle est la fugi­tive humant l'espace
Tout près d'elle le vide

L'épaule est rete­nue
Du bout de la cla­vi­cule
Petit os à la dure­té de den­telle
L'épaule crie et se meurt de vou­loir s'en aller
Vivre là-bas au-delà du corps
Elle ne peut pas
Elle se débat

Haute
Elle caresse la joue
Avide de ten­dresse
Peureuse elle cherche à se blot­tir se cacher
Se chauf­fer
Elle a froid de son impos­sible liber­té
Elle demande à ren­trer
Dans la joue
Dans le visage
Dans la bouche

Mais non
Elle doit res­ter là à sa place
Mais rebelle
Fuyant l'immobilité
Elle des­cend
Profil bas
Là aus­si elle doit s'arrêter
Ne pou­vant des­cendre plus bas
Par là non plus elle ne peut s'échapper
Elle est en berne

Alors
Elle se rétracte
Regarde en arrière
Visant le dos
Voulant enla­cer sa soeur
L'omoplate
Là encore
Profil bas échec
Elle s'arrête
Immobile muette de mou­ve­ment elle attend
Puis tout dou­ce­ment
En  cati­mi­ni
Elle monte
Voulant tou­cher les che­veux de l'arrière de la tête
Mais là encore limite

Limites échecs et dou­leurs
Ramènent l'épaule à sa posi­tion ini­tiale
Horizontale regar­dant l'espace vide à côté d'elle
L'épaule sou­pire

Fragment de corps empri­son­né
Petit rouage en mal de liber­té

L'éclairage se porte main­te­nant exclu­si­ve­ment sur le bras gauche
L'autre est inexis­tant pour l'instant

Le bras seg­ment majus­cule du haut du corps
Lourde immo­bi­li­té qu'attirent les pro­fon­deurs de l'espace d'en-bas
Il est lourd au repos
Il pend le long du corps immo­bile
En attente de mou­ve­ments plus amples il se balance imper­cep­ti­ble­ment
Arrière avant
Avant arrière
Et revient au milieu
En un point fixe il frêle le corps
Délicatement sua­ve­ment

Puis lorsque l'immobilité ne lui convient plus
Raide il part en com­pagne
A la conquête de l'espace
Il fait le grand
Il fait le beau

Le voi­là déjà à l'horizontale
Il s'est éloi­gné du corps
Il est par­ti là-bas dans l'espace
Joyeux il s'est élan­cé vers la gauche
Il découpe l'air
Le fend en deux
Il y a main­te­nant l'air du des­sus
Et l'air du des­sous

Le bras est libre
Il régit le monde à sa fan­tai­sie
Ivre de son indé­pen­dance
Il se met à tour­noyer
L'espace devient volutes
Grandes ou petites
L'espace devient trouées d'air
Myriades de bulles

Le mou­ve­ment se ralen­tit
Devient nul
Le bras décide
Il veut explo­rer d'autres contrées
Lentement                                                                    
Majestueusement
Il monte
Il grimpe aus­si haut  qu'il le peut
Il revient dans l'axe du corps
Frôlant l'oreille
Se frot­tant contre les che­veux
En toute quié­tude
Il res­pire le ciel

Il est la ten­ta­tion du géant

Le bras devient lourd
L'espace se referme sur lui
L'espace reprend ses droits
Il réclame la vir­gi­ni­té des hau­teurs

Le bras tombe
Il s'immobilise à l'horizontale
Devant le corps
Autre déchi­rure de l'espace
Autre pro­lon­ge­ment du corps
Fuite en avant
Toujours pour se déta­cher
Toujours pour res­pi­rer
Illusion d'infini
Marcher droit devant soi avec son bras
Saisir l'avenir
Attraper le temps

Le bras est souple
Il sou­rit au temps qui passe
Le bras est lumière
Il devient pro­messe du loin­tain
Présence d'un là-bas
Soudain le bras se rai­dit
Il désigne il crie
Il n'en peut plus d'attendre
Là immo­bile
Que quelque chose veuille bien se pas­ser

Alors il s'enfuit le bras
Jusqu'à la dou­leur
Il se retourne
Jusque loin der­rière le corps
Là où il ne peut plus être vu
Là où il ne peut plus rien voir
L'espace est aveugle
L'espace est sourd
Le bras se perd
Le bras s'étonne
Il est moins sûr d'exister

Il est retour­né au temps d'avant
D'avant le corps
Il se cache der­rière ses peurs

Le bras au bout de sa fuite
N'ayant rien décou­vert dans le temps des ombres
Le bras revient faible épui­sé
A force d'avoir été ten­du
Il se plie
Il se case
A force d'avoir été un
Il devient deux
A force d'avoir été ligne droite
Il devient seg­ments per­pen­di­cu­laires

Le coude désar­ti­cule le bras
Il a le pou­voir
On ne voit plus que lui
Le coude devient boule
Il fait dan­ser l'avant-bras
L'envoyant
En bas
En haut
A droite
A gauche
Il mul­ti­plie les bri­sures
Il orchestre les cas­sures
La boule tourne
Le bras choi­sit son deve­nir

Le bras devient fon­taine
Le bras devient cas­cade
Le poi­gnet devient rivage
Il ourle le bras
Ultime parure du bras
Le poi­gnet est un cous­sin soyeux
Sur lequel le bras s'endort
Il est le silence du bras
Son point de fini­tude

Le bras frag­ment de corps mul­tiple
Dévoreur d'espace

La main gauche est sor­tie de l'ombre
L'autre est pour l'instant inexis­tante

D'abord un point fer­mé
Petit galet rond cou­vert d'un duvet blond
Cachant un secret sous les doigts repliés
Au creux de la paume lisse encore déro­bée au regard

Le poing tremble légè­re­ment
Il se sou­lève du sol presque imper­cep­ti­ble­ment
Une petite excrois­sance appa­raît
Il pousse le pouce
Il a déjà bou­le­ver­sé toute la petite struc­ture dure et homo­gène du poing
Une béance s'est créée
Les quatre autres doigts lâchent prise
Ils se détendent
Ensemble ils s'allongent sur le sol

Le mou­ve­ment est déri­soi­re­ment lent
Il prend un temps infi­ni
Les ongles raclent le sol
Tout petit cris­se­ment qua­si-inau­dible
D'abord les pre­mières pha­langes se dressent
Comme quatre immenses mon­tagnes

Au fur et à mesure que les doigts s'étirent
D'autres mon­tagnes appa­raissent
Repoussant les  pre­mières qui déjà appar­tiennent au pas­sé
Elles occupent déjà ce point recu­lé de l'espace le loin­tain

La paume est main­te­nant col­lée au sol
Le secret s'est répan­du
Plus rien ne le retient
Sauf l'extrémité des doigts
Serres d'oiseau
Agrippant leur proie

Soudain comme dans un souffle
L'ultime extré­mi­té des doigts se retourne
Les ongles sont enfin à l'air libre
Quatre petits miroirs reflé­tant le ciel

Les cinq doigts des mains s'écartent
L'espace nu appa­raît entre eux et autour d'eux
Le poi­gnet se détend et s'aplatit sur le sol
La main est là toute entière prête

Fragment de corps étale

Dans la lumière la poi­trine est là
Seule la par­tie gauche est visible
L'autre est inexis­tante pour l'instant

La poi­trine s'impose
Territoire qui s'étale
Trapèze d'en haut
Elle est large pleine
Supérieure
Elle est active riche inven­tive
Elle est mou­vance interne
Protectrice du secret
Elle a la beau­té de la vie ardente
Siège du départ et de l'arrivée des flux san­guins
Elle résonne
Caisse de réso­nance du tumulte de la vie
Elle explose
Elle com­pose la mul­ti­pli­ci­té des chants du monde

Tranquille
Elle se sou­lève et s'affaisse
Comme une mer en attente de son rythme lunaire
Elle est astre fixe
Chambre nup­tiale des flux et reflux
La poi­trine contient le soleil de l'hiver
Et les étoiles de l'été
La poi­trine est ins­pi­rée
La poi­trine est tra­ver­sée
La vie et la mort tour à tour s'y engouffrent
S'y que­rellent
Y coha­bitent
Un temps

La poi­trine est une bat­tante
Elle est vic­toire

Elle expire du sang noir comme de l'encre
Pour se rem­plir de l'air trans­pa­rent de l'aube
La poi­trine se bombe
Elle se bande comme un arc

Elle affronte le dehors
S'installe au coeur de l'espace
Et attend
Au creux de la nuit
Que le corps se ras­semble et pal­pite
Tout entier
Alors la poi­trine est arri­vée
À irra­dier la terre-mère

La poi­trine frag­ment de corps flam­boyant

La taille s'offre à la lumière
Seule la par­tie gauche est éclai­rée
La droite est inexis­tante pour l'instant

La taille est mobile fine fière élé­gante
Elle ploie
Pivote
Se cambre
Elle visse
Elle dévisse
Axe hori­zon­tal
Liaison de l'axe ver­ti­cal
Elle est la croix du tronc
Elle est mariage
Elle est mirage
Elle est anneau
Elle est ber­ceuse
Fragile elle élance le haut du corps
Vers la gauche
Vers la droite
Vers  le haut
Vers le bas
Elle détient le pou­voir du sens
Elle déroute l'espace
Le lais­sant libre de tour­ner autour d'elle
Ou l'interrompant dans sa ronde

Alors le tronc est à l'oblique
A l'horizontale
Vers la gauche
Vers la droite
Vers l'arrière
Vers l'avant
Et retour
Tours et détours
Telle est la taille
Espiègle experte rieuse moqueuse

Fine elle a des allures de fla­mant rose en semi-liber­té
Elle connait ses limites
Celles que le reste du corps lui a impo­sées
Elle ne va ni en deçà ni au delà
Elle ne renonce pas
Elle ne se met jamais en péril
Elle est la jus­tesse du corps
Fière elle s'oublie dans sa ver­ti­ca­li­té
Elle prend des allures de roseaux
Qu'aucun vent ne peut faire cour­ber
Alors elle devient arbre
Et s'invente des racines dans le ventre
Ses branches s'égarent dans la lumière du coeur
Ainsi elle résiste aux tem­pêtes du temps
Elle attend que le ciel s'apaise
Et que la terre fasse taire ses fan­tômes
Elle est seule vivante en ce moment d'éternité

Lorsque l'espace rede­vient lisse
Lorsqu'il s'abreuve à nou­veau de silence
La taille prend des poses
Elle fait des mines et veut qu'on l'admire
Elle se tourne se détourne se retourne
Elle brouille l'espace
Le prend dans son tour­billon
Elle annule toute pen­sée
Et devient ten­dresse
La taille appelle
La taille devient ivre
Attente d'un autre pos­sible
Elle devient cri
Le silence se meurt
L'espace s'agrandit
Et la soli­tude demeure
La lumière advient puis s'éteint
La taille est mou­rante d'absence

La taille frag­ment de corps qui se brise à la fron­tière du désir

Le ventre est en avant en pleine lumière
Presque entiè­re­ment visible
Seule une petite par­tie est res­tée dans l'ombre à droite

Le ventre s'étale
Paresseux et majes­tueux
Il se gonfle et se dégonfle len­te­ment
Le ventre est habi­té de nuit
Il ren­ferme les pro­fon­deurs de la terre
Il gronde sour­de­ment
Il est le ton­nerre des enfers

Il est une vaste caverne
Où les dieux se reposent

Le ventre est l'aube et le cré­pus­cule du corps
Le ventre est deux
Il se rem­plit
Et se vide
Il pro­tège les allées et venues
Du monde
Il est un gouffre
Il est une mon­tagne
Il est le soleil des aurores boréales
Il est ciel et terre
Sang et eau
Ami et enne­mi du corps
Il est rémi­nis­cence
Transcendance et repen­tance
Il est fatigue
Il est désir
Chant et silence

Le ventre avance
Il  tourne il vire dans l'espace
Sûr de lui
Il est le pis­til du corps
Il est l'arrogance éga­rée du monde
Il est la droite
Il est la gauche
Il est le haut
Il est le bas
Il est union de la poi­trine et des jambes
Il est la tête à l'envers
L'ombre inver­sée de la pen­sée
Le ventre pense avec les mots d'avant
D'avant la nais­sance
Avec les mots du silence
Le ventre tisse la lumière
Il rit avec les rayons d'un soleil en construc­tion
Le ventre res­pire la pous­sière des étoiles
Il se tord de jouis­sance
Il crie au delà de dieu
Il est la tur­bu­lence de la mémoire

Il abrite les fris­sons de l'oubli

Le ventre frag­ment de corps du pas­sage

La hanche gauche est main­te­nant dans la lumière
L'autre est inexis­tante pour l'instant

La hanche cavi­té blanche au milieu du corps
Posée là quelque part en un point de l'espace
Où nul ne peut atteindre
Le creux
Un plein qui est creux
Abri où l'on peut flot­ter
Intérieur blanc et sombre
Sombre blanc du dedans

Carapace dure et saillante
Solidaire et fuyante
En attente de bri­sure
Avançant recu­lant
Avançant recu­lant
Pivotant
Au rythme lent du reste du corps
S'ouvrant se fer­mant
S'ouvrant se fer­mant
Au gré des déam­bu­la­tions dans l'espace incom­men­su­rable

Petit îlot sombre
Où le bruit conti­nu de la cir­cu­la­tion des liquides
Arrive assour­di en quête de silence
De repos de douces incli­nai­sons
Chambre de cal­caire
Montagne inso­lente de soli­tude
Où naissent les excès du mou­ve­ment

Imperméable aux cris
Et pour­tant assaillie par eux
Dès l'aube du corps
La hanche bour­donne de frot­te­ments
Lents et sourds
Comme les années
Rapides et bru­taux

Comme les sou­bre­sauts d'un ciel en tem­pête

Siège d'un tumulte aux allures de silence
La hanche se prend de convul­sions
Tout en elle se grippe se contor­sionne
Sans bruit
Sans aube flo­ris­sante
Ni spasmes dis­so­lus
Tout se déroule dans la blan­cheur
D'une nuit sans com­men­ce­ment ni fin

Fragment de corps éter­nel
Élan du mou­ve­ment immo­bile

La jambe gauche entre dans la lumière
L'autre est inexis­tante pour l'instant

Longue fine mus­clée par endroit
La jambe est là en équi­libre sur la  terre
Dans l'espace incer­tain

On la voit de face
Du pied jusqu'à la hanche
Fragment lon­gi­ligne d'espace occu­pé
La plante du pied légè­re­ment arquée repose sur le sol

Les orteils joints blancs et nacrés brillent dans la lumière
Comme ceux d'une sta­tue
Le talon est rond lisse et dur
Empreinte soli­de­ment ancrée dans la terre

Apparemment inof­fen­sif le talon grogne mugit
Il vou­drait fendre la terre
S'incruster en elle
S'inscrire en son centre
Prendre racine en son sein

Pour cela rien que pour ça
Le pied se cabre s'arc-boute
Se déforme
Il devient flèche inci­sive
Mordant le sol

S'enfonçant un peu plus à chaque pas
Sur place

Le talon pense
Le talon crie
Il entre en terre
Il tri­ture une matière vis­queuse
S'accroche en elle jusqu'à en éprou­ver le poids

La che­ville casse se brise
Elle se recro­que­ville
Le pied se referme
Comme une hélice à la ver­ti­cale

Le mol­let se dégonfle comme une pompe
Il devient lisse et s'amenuise dans l'espace de la jambe
La jambe s'étire le genou se tend
Tous deux à l'extrême de la ten­sion
Le genou petite boule ovale et spon­gieuse
Entrelacs de muscles et de nerfs
Dédale de cir­con­vo­lu­tions vei­neuses
Visant l'harmonie par­faite
Ca se plie ça se tend
Ca se tourne aus­si
Étrangeté  ronde entre deux espaces

Ou petit nodule entre deux lignes infi­nies

La cuisse est là bour­geon­nante de ron­deur
Enrobée de phan­tasmes amères
Elle n'est plus per­cep­tible au sens com­mun
Ni dans sa roton­di­té  ni dans sa flui­di­té sup­po­sée

Pourtant elle attend que la jambe entière se tende
Secouée des spasmes de l'impatience
Elle se résout à une immo­bi­li­té pro­vi­soire
Elle est la dési­reuse empê­chée  de la jambe
Attachée au genou et à la hanche
Elle parle sa cap­ti­vi­té ram­pante en une langue bégayante et sub­tile

Verticale la cuisse crie son immo­bile pos­ture
Elle res­pire l'espace immé­diat et rêve

D'une incer­taine hori­zon­ta­li­té à venir
Pilier en ten­sion elle ren­ferme
Le secret de l'imprévisible de l'être sur la bête

La jambe toute entière résiste dans l'espace
Lourde d'une his­toire cent fois répé­tée
Elle enrobe les méandres d'une huma­ni­té bal­bu­tiante

Légère et lourde la cuisse fati­guée
Se repose dans le cocon de la hanche
Dans le noir elle tourne imper­cep­ti­ble­ment
Plongée dans un som­meil de som­nam­bule
Elle se frotte au mur de son refuge cal­caire

Fragment de corps en ten­sion
Fini dans l'espace infi­ni

Le dos entre à son tour dans la lumière
Seule la moi­tié gauche est visible
L'autre n'existe pas pour l'instant

Le dos est le mys­tère du corps
Il est celui qui n'est pas vu
Le mécon­nu
Objet de la non-voyance

Il échappe à la connais­sance du regard
Il n'est pas image
Il est ima­gi­né

Le dos est alliance
Il est colonne
Tension vers le ciel
Et appel de la terre
Il est omo­plates
Surfaces planes
Masses immo­biles et mou­vantes tour à tour
Se rap­pro­chant s'éloignant
Il est ver­tèbres
Cervicales dor­sales ou sacrées
Petites sur­faces d'os trouées
Petits coquillages agglu­ti­nés à leur rocher

Mouvants et criants
Dans la tem­pête des mou­ve­ments brusques
Paisibles et lan­gou­reux
Au repos dans les bras des étoiles
Les ver­tèbres sont sacrées
Lorsqu'elles se nichent au creux des reins
Là elles retrouvent les anges
Et s'endorment au son de leurs louanges
Il est sacrum
Quand il s'offre aux dieux
Et qu'il s'enfonce dans la terre
Pour y pui­ser la force de la rec­ti­tude

Le dos est l'arbre du corps
Large long et puis­sant
Il est le Maître Sensible qui sou­tient et pro­tège
Il est la parole et le silence
Pensée muette et sen­sa­tion vive
Le dos est vieux
Il a mille ans
Seul il connait les siècles pas­sés
Sur lui les années ont des­si­né les che­mins de joies et de souf­frances
Il est la mémoire des tyrans et l'ombre des fées

 

Un peu plus loin un peu plus tard
Un autre espace
Une autre lumière
Blanche ou grise
Un demi-corps
Un autre demi-corps

La moi­tié droite de la tête est éclai­rée
L'autre s'est éloi­gnée pour l'instant

L'oeil est humide
Comme l'aube d'un été
Il passe et repasse
Sur les images d'avant
Au fil de l'eau
Au  fil d'avant
L’oeil est en dedans
Il agace les sou­ve­nirs

Il pleut
L'oeil se noie en cas­cade
Il tourne dans la trans­pa­rence du temps
Et se nour­rit de son ventre
L'oeil du dedans est éclos
Oeuf de la pen­sée
Il visite un à un les nerfs rouges du silence
Chemins aqua­tiques
Où remontent les ondes de la mémoire

L'oeil s'agrandit
Il boit le cer­veau liquide
Ivre il danse
D'image  en image
Tel un soleil humide
L'oeil du dedans
Aperçoit la lueur de l'âme

L'oeil du dedans sou­rit
Légende qui s'écrit

L'aile droite du nez est seule éclai­rée
L'autre s'est éloi­gnée pour l'instant

La narine droite ins­pire la nuit du monde
Elle hume le par­fum de l'hiver
Aspire le sel de la mer
Et s'étale dans la voi­lure dorée
D'une loin­taine cara­velle

La narine
Se dilate
S'agrandit
Se rétré­cit
Comme un coeur en plein visage

Tendue d'algues fré­mis­santes
La narine s'enfonce dans la nuit sinueuse du Mystère

Des perles d'eau vive
Se sus­pendent aux branches de sa faune sau­vage
La narine est inté­rieure
Elle s'étire en un long cou­loir obs­cur
Fille de l'oeil
Et com­pagne de la joue
Mère de la gorge
Elle soude le visage en plein par­tage

Le nez du dedans
Se contracte
Se rétracte
Se plisse
Il parle aux nuits de l'hiver
Il râle
Grondement sourd
Colère toni­truante
Ou plaintes aigus
Il pleure des mots liquides
Souvent il se répète
Noyant l'espace de ses humeurs aqueuses

Le nez de dedans
Se retire
Respirant sa honte
Fumant de fatigue
Il se ferme au jour

Entrant dans l'espace noir de ses fan­tômes
Il empri­sonne l'air du soir
Le malaxe
Le tri­ture comme une terre déro­bée
Vacarme com­bat
L'air s'assèche
Se dur­cit se cabre
La narine se res­serre
L'air crie à l'étranglement
Il monte des­cend tourne
Se détourne se retourne
Claustrophobie
Sa détresse n'a de limite que le son rauque de l'expire
Déchirant la nuit de son cri indomp­té

Le nez du dedans s'apaise
Il res­pire sa légende

La moi­tié droite de la bouche est éclai­rée
L'autre s'est éloi­gnée pour l'instant

Derrière les dents de devant
Vitrine de la bouche du dedans
S'étale la langue
Apre secret du silence
Grains de beau­té
Des mots en deve­nir de ten­dresse

La langue est aux aguets
Elle s'enroule dans tout ce qui la frôle
Surface bour­geon­nante de ter­reur

Elle est aven­tu­rière
Elle se laisse empor­ter
Par le sel de la mer morte
Par l'humus sucré des fleurs d'été
Par le poivre du soleil noir
Par l'amertume d'une lune rose

La langue s'étire comme un chat lan­gou­reux
Elle est l'âme humide du jour qui décline
Elle se fait belle de nuit aux allures d'hortensia

Qui gémit de plai­sir quand l'aube verte défait le minuit triste

La langue se tor­tille
Quand la salive la recouvre
De ses perles fines
Elle se baigne dans sa mer inté­rieure
Nue et vierge
Heureuse dans son prin­temps
Offerte à sa soli­tude bien­heu­reuse

La langue danse
Dans la bouche du dedans
Elle s'appuie sur les dents
En haut
En bas
A droite
A gauche
Elle bon­dit
Se colle au palais
S'arc-boute
Fait le gros dos
Bonheur du mou­ve­ment
Elle s'arrête
Etourdie par la musique de son propre silence

Elle cherche de la com­pa­gnie
La langue
Alors telle une fillette ensom­meillée
Elle se blot­tit contre la joue droite
Celle qui l'a tou­jours pro­té­gée
L'a tou­jours conseillée

La joue est un rivage
Large et longue
Humide et chaude
Imbibée de ten­dresse
La joue est mère
Hors du temps
Elle est le secret  de la bouche
Elle est la vibra­tion interne du monde
Et la chair du silence
Elle ondule

Elle fris­sonne
Se gonfle
Se dégonfle
Elle ren­ferme la racine du sou­rire

La bouche du dedans
S'arrête au seuil du mal­heur
Bonheur humide d'une nuit révé­lée

Le côté droit du cou est éclai­ré
L'autre s'est éloi­gné pour l'instant

Le cou du dedans
Gazouille
Oiseau ver­ti­cal
Qui s'étire au grand soleil cer­vi­cal
Le cou ges­ti­cule bas­cule
En un gar­gouillis de gorge
Qui remonte
Qui redes­cend
Boule de cinabre qui se serre et se des­serre
Petit trou haché d'air
Gorge ser­rée
Angoisse d'air
Douleur d'enfermement
Déesse égor­gée

Le cou est une che­mi­née qui fume les soirs d'été
A l'heure où le monde s'endort
Conduit tapis­sé de suie rouge
Échafaudage fou qui s'enroule
Et se déroule
Au rythme du temps
Au rythme des sai­sons
Le cou rou­coule
Il est chute des sangs noirs de l'aube
Il est tor­rent lim­pide de salive blanche
Gerçure du son étouf­fé
Le cou bat comme un pouls tumé­fié par la peur
Le cou craque comme un arbre mort
Le cou à la face d'hercule
Et aux jeux bon­dis­sants du tau­reau

S'enlise dans la moi­teur d'un corps à naître

Le cou du dedans
Est pas­sage des dieux
Il est Inspiration et Expiration
Coeur et tête
Il est espace d'en haut
Il est espace d'en bas

Le cou du dedans
Est la trace d'un soleil brû­lé

L'épaule droite est en pleine lumière
L'autre s'est éloi­gnée pour l'instant

L'épaule du dedans
Est ronde comme un soleil
Chaude comme la mer de l'été
Douce  comme un bai­ser oublié

L'épaule du dedans
Palpite sous le vent de sa peau
Elle tremble
Elle a le coeur sur les lèvres
Lorsqu'elle veut vol­ti­ger dans l'espace
L'épaule hurle
Lorsqu'elle se brise
Elle craque
De ne pas vou­loir reste à sa place

Envol de dou­ceur
Espoir de cha­leur
Urgence de liber­té à venir
L'épaule s'enivre de colères défuntes
Sans cesse elle se cabre
Assoiffée de tem­pêtes sidé­rales
Qu'aucun dieu ne lui a offertes
Elle aimante les pièges du pas­sé
Et capte les spasmes d'un futur inven­té
Elle hante la mémoire d'en haut
Elle se frotte aux étoiles d'en bas
Et renifle les par­fums sur­an­nés des temps

L'épaule du dedans
Est à la dérive
Affolée par les vents chauds
De l'autre rive invi­sible
Dont elle rêve les contours
L'épaule sou­pire
Prise d'un sou­dain ver­tige
Elle se rétracte
Elle se contracte
Poulpe aga­cé de lumière
Elle se cache dans son étoffe rose
Comme une grande dame bou­deuse
En mal de caprice
L'épaule des­cend
Solitaire dans sa nuit sans lune
En attente d'un autre jour
D'un autre rêve
D'un autre ciel
Sous lequel elle pour­ra recom­men­cer
Recommencer à vou­loir être libre
Recommencer à espé­rer
Recommencer à attendre
Attendre l'autre
Une autre
Une autre aube trem­blante

L'épaule de Dedans
Est une presqu'île
Sur laquelle
L'espace s'assoit à cali­four­chon

Le bras droit est seul éclai­ré
L'autre s'est éloi­gné pour l'instant

Le bras droit du Dedans
Est rem­pli de sable blond
Qui des­cend len­te­ment
Vers le centre de la terre
Des mil­liers de grains de sable blond
S'égrènent len­te­ment
Image fluide d'une éter­ni­té fuyante
Le bras mur­mure le temps

Petit écou­le­ment inces­sant
Et douce mélo­pée
La chair rose chante des chants
Que nul n'apprendra jamais
Connus par elle seule
Chants de lotus verts
Qui résonne de haut en bas
De bas en haut

Les soirs d'orage
Où l'été tombe dans son abîme
Le chant devient stri­dent
Il s'élance vers l'espace d'en haut
S'endort dans le coeur noir d'une étoile filante
Le bras du Dedans devient lumière

Puis à l'aube rouge de la terre
Le chant s'apaise
Il est main­te­nant mur­mure
Il rôde en avant du corps

Le sable blond a bou­gé
Longue langue dorée
Qui caresse l'espace
Doucement
Lentement
Le bras du dedans tombe
Épuisé à force de chan­ter
A force de mur­mu­rer
Il tombe dans des silences
Ruisselants de mer
Le bras du dedans se repose
Dans la cha­leur blonde du temps
Il devient un soleil immo­bile

Rond jaune et rose
Qui brise l'horizon
Sable lunaire
Petite île qui émerge des flots
Rocher cou­vert de goé­mons
Le coude danse
Et le chant tourne

Et le chant grince
Le sable blond se sépare de la mer
La mer des­cend
Le sable se creuse
C'est l'heure de la bri­sure
L'instant de la musique des tem­pêtes tro­pi­cales
Le bras du dedans fait nau­frage
Se coupe en deux

Il y a l'avant
Il y a l'après
Et tou­jours ce sable blond
Qui coule de bas en haut
Et bute sur le poi­gnet
Dernière digue avant la mer
Là où le temps se sépare
Trou noir

La main droite est seule éclai­rée
L'autre s'est éloi­gnée pour l'instant

Le poing du Dedans est dur
Comme une pierre
Sauvage comme la terre noire des pro­fon­deurs
Solitaire et amer
Comme un hiver pré­coce
Le poing est dense
Il est lourd comme les jours de détresse
Immobile nu oublié

Carpe et méta­carpe
Se balancent enla­cés
Ce sont les pois­sons de la terre
La joie et le bon­heur des soirs d'été

Phalanges
Phalangines
Et pha­lan­gettes
Se jettent les unes sur les autres
Joyeuses
Alors le poing du dedans éclate
De rire

La paume est chaude
Comme un vol­can qui s'éveille
Comme une ten­dresse qui se sou­vient
Douce et lumi­neuse
Elle gran­dit
Doucement dou­ce­ment

Les doigts ajou­rés de den­telle
S'étirent  comme cinq longs fleuves d'argent
Ils appellent cha­cun leur hori­zon
Ils explorent cha­cun leur mys­tère

Les doigts du dedans se racontent
Des his­toires de cou­rants d'air
Et dansent au grand vent d'hiver
Ils tres­saillent sur le pia­no du temps
Humecté de pluie
Flic floc

La main du dedans
Est une pou­pée gigogne

Seule la par­tie droite de la poi­trine est éclai­rée
L'autre s'es éloi­gnée pour l'instant

La poi­trine du dedans
Est une vaste caverne ombreuse
Où  pal­pitent les ondes du temps
Elle est le miracle de l'amour
Liquide et solide
La poi­trine s'amuse
Entre ciel et terre
Elle est pou­mons
Coeur
Seins
Sang
Rond
Carré
Rectangle
Un oiseau pour­rait s'y cacher
Un oiseau pour­rait y chan­ter

La poi­trine du dedans
Est un orchestre mul­ti­co­lore
Le coeur bat dou­ce­ment cal­me­ment
Son colo­ré du temps qui passe
Son aux airs de sau­te­relle
Le coeur bon­dit dans la lumière de l'aube
Le coeur s'affole en  plein midi
Regrettant l'heure des cer­ti­tudes
Le coeur s'apaise lorsque le soir revient

Il croise le sang avec ses petits frères artères
Il croise le fer avec le pou­mon rose et noir

Le pou­mon chante dans la poi­trine du dedans
Il parle de la terre des arbres et du ciel
De la mer qui s'étire au-delà de lui
Le pou­mon parle les mots de l'air
Il entend les mots du silence
Il est l'oreille qui se tait

Le pou­mon crache le feu noir de l'enfer
Il est la flamme rouge qui irra­die la poi­trine du dedans
Lieu des messes noires
Où le diable danse avec ses muses
Le pou­mon blas­phème

Dans la poi­trine du dedans
Aux pre­mières heures de l'automne
Quand revient la dou­ceur de la lampe allu­mée
Dans la caverne ombreuse
Règne le silence des meutes apai­sées

La poi­trine du dedans
Est un long prin­temps qui s'endort

Seule la par­tie droite de la taille éclai­rée
L'autre s'est éloi­gnée pour l'instant

La taille du dedans est une forêt
Qui se balance dou­ce­ment
Au détours d'un prin­temps
Enchevêtrée de lianes roses

Cachées sous une mousse bleue
Des rai­nettes pal­pitent au bord de quelque étang secret
Des libel­lules dia­phanes dansent dans le silence d'un soleil bri­sé

Le temps bas­cule dans la taille du dedans
Il se vrille
S'enroule
Se déroule
Tombe
A gauche
A droite
En haut
En bas
Le temps devient goutte de pluie
Dans la taille du dedans
Le temps résonne
Se tisse
Se lime
S'épouvante

La taille du dedans
Devient lilas mauve
Aux contours de mai
Framboise
Dans les landes de l'été
Raisin aux fleurs de sep­tembre
Noix
Orange dans le soleil noyé de l'automne
Rose de noël dans le hulu­le­ment de décembre

La taille du dedans
Est un tuli­pier d’Amérique
Un bao­bab d’Afrique
Un gin­go­bi­lo­ba du Japon

La taille du Dedans
Sent le jas­min et le résé­da
Le camé­lia et la clé­ma­tite

Des cris de cor­beaux et d'oies sau­vages
Déchirent le ciel rose et blanc
De l'intérieur de la taille

Ils embrassent ce pays de mys­tère
Où l'âme des fées se tisse
Et se sus­pendent à la can­deur des matins oubliés

Ce pays du fond du temps
Aux allures de mémoire engour­die
Où le secret reste intact
Il est là flam­boyant calme et joyeux
Il est l'ombre qui danse
De fruit en fruit
D'arbre en arbre
De fleurs en fleurs
Il est l'onde de l'eau
Silencieuse et pure
Ruban d'aube qui attache la nuit au jour

La taille du dedans
Est un voyage de perles d'eau
Qui s'étirent
Vers la droite
Vers la gauche
Vers le bas
Vers le haut

La par­tie droite du ventre
Est en pleine lumière
L'autre s'est éloi­gnée pour l'instant

Le ventre du dedans
Est un vaste vais­seau lunaire
Où se reposent de tout petits soleils
Posés sur la nuit rouge
Ils sont ber­cés par l'apesanteur

Leurs danses res­semblent à celles des pois­sons
Inconnus d'eux
Ces tout petits dieux au pro­fil de cré­pus­cule
Habitent des cathé­drales noyées
Où le temps bas­cule dans la joie des jours d'avant
Avec un bruit de tor­rent arti­fi­ciel

Dans le ventre du dedans

La voi­lure d'un grand navire blanc
Se gonfle et se dégonfle
Au gré des ten­ta­tions de l'air
Le ventre s'agrandit
Se rétré­cit
S'enivre
Et s'endort
Se pâme
Se meurt
Se bous­cule
Et se jouit

L'estomac  s'ouvre
Il est béant de chair
Il admire la saveur des liquides tièdes
Il tombe en pâmoi­son devant les régals de la terre
Et se tord dans les abîmes de l'abondance

L'intestin au laby­rinthe de soie
Et aux sen­teurs d'héliotrope
Se vrille au moindre cha­grin

Ses branches sur­char­gées de givre
S'endorment dans la froi­deur de l'hiver

Le foie aux lames roses
Gorgé de sucs
Respire la pure­té légère d'un prin­temps
Aux fla­grances de san­tal
Aux relents de figues fraîches
Le foie digère la lumière de toute pen­sée
Il est le sceptre pourpre du ventre du dedans

Le ventre du dedans
Est le chant du corps
Musique pro­fonde des entrailles
Sons bon­dis­sants de la galaxie
Arpèges en ut majeur
Epousant des mi bémol

Le ventre du dedans
Est la faran­dole sucrée des mondes à venir

La hanche droite est main­te­nant éclai­rée
L'autre s'est éloi­gnée pour l'instant

La hanche du dedans
Est fron­tière
Elle sépare le haut et le bas
L'un et le deux du corps
Elle est pliure
Aux raies de pluie fine
Qui dégou­linent
Le long de ses murs de cal­caire
Son silence est l'envers d'un cri de dou­leur

La hanche du dedans
Est un mau­so­lée de marbre rose
Aux allures de coeur essouf­flé
En attente d'un impro­bable bat­te­ment
Demeure secrète et douce
D'un pha­raon hors du temps

La hanche
Se dévoile
Se des­sine
Se griffe
S'échancre
Balbutie
Le désir de quelque époux incon­nu

La hanche du dedans
Danse aux sons d'un tam­bour bri­sé
Elle monte
Elle des­cend
S'ouvre
Et se ferme
Elle prend des airs de vir­gule
D'accent  cir­con­flexe

La hanche du dedans
A des faux airs de vic­toire
Elle s'enivre des batailles
Qu'elle n'a pas mené
Elle se veut folle

Exubérante
Alors qu'elle n'est que sagesse
Et silence

La hanche du dedans
S'érode
Il pleut des étoiles den­te­lées de brouillard
Au dedans d'elle
Elle se cra­quelle
Elle se brise
Se frac­ture
S'immole
Se consume dans les flammes
De son propre autel

La hanche du dedans s'apaise
Elle est entrée dans la jouis­sance éter­nelle

Seule la jambe droite est éclai­rée
L'autre s'est éloi­gnée pour l'instant

La jambe du dedans
Est un cylindre de chair rose
Où se ren­contrent le ciel et la terre

Le haut et le bas
L'avant et l'après
Le proche et  le loin­tain

La jambe du dedans
Aspire la terre
Elle suce la moelle des enfers
La langue d'Héphaïstos titille le talon
Elle cha­touille sa sur­face trop tran­quille
La picote
L'agace
Lui fait pous­ser des sou­pirs d'outre-tombe
Espérant recueillir  son cri
Mais le silence blanc du talon
Règne en maître sur la terre
Le talon tombe et retombe à chaque pas
Muet et pesant

Il com­bat l'Ange des ténèbres
L'enferme dans le sein noir de la terre

Alors la che­ville craque
Comme du bois mort
Elle se com­prime
Se déchire
Se fend
Elle brûle avant de se tendre
A l'aube d'un autre pas

Les orteils se crispent
Petits anges har­gneux
Petits dieux trom­peurs
Aux colères mul­tiples
Et irrai­son­nées
Ils reniflent la pous­sière d'en bas

Le mol­let s'étire
Jusqu'à se rompre
Il devient lourd
Comme une bar­rique
Remplie de mau­vais vin
Il est l'oiseau de chaux vive
Englué dans les maré­cages

Le genou nage
Il s'ouvre
Et se ferme
Comme les bran­chies
D'un requin d’Océanie

La cuisse se contracte
Elle tient bon
Elle tient fort
Jusqu'à la dou­leur lourde
D'un soir d'orage
La cuisse se détend
Elle est une goutte de pluie
Longue et effi­lée
Qui tombe
Au milieu d'un désert

Elle est espé­rance liquide
Harmonie retrou­vée
Soupir de satis­fac­tion
Au bord d'une jouis­sance à venir
Elle tremble
Elle fris­sonne d'aise
Enrobée d'une peur déli­cieuse
Molle et sou­ve­raine

La jambe du dedans attend
Elle vient de com­prendre
Qui elle est
La sur­prise bien­heu­reuse
D'un mou­ve­ment pos­sible
Bloc de gra­nit sombre
Devenu plume de geai rouge
La jambe s'étale
Au soleil rose de l'aube

Le dos est main­te­nant éclai­ré
On ne voit que la par­tie droite
L'autre s'est éloi­gnée pour l'instant

Le dos du dedans
Est l'île déserte de la pen­sée
Il est l'onde mécon­nue de la lumière
C'est  un ciel d'orage mena­çant et silen­cieux
Gris perle et jaune d'avant la tem­pête
Vaste plaine où l'écho se perd
Là où se nouent les dou­leurs de la rai­son

Paysage déso­lé de gra­nit mauve
Où fré­tillent encore les crabes noirs
Qu'une mer ancienne a négli­gé d'engloutir
Débris d'un cau­che­mar vain­cu

Mais le dos du dedans
Essaie d'être fier
Il se veut mur de sou­tien
Rempart
Arbre solaire où se cachent
Les grands rapaces de la nuit

Au petit jour
Ils dansent dans une allée de galets roses
Et prennent leur envol
Poussant des cris d'oiseaux de mer bles­sés

Dans le dos du dedans
Il y a des soleils qui s'ennuient
Et des étoiles qui crient
Des nuages qui filent vers demain
Il y a des silences qui s'étranglent
Des mur­mures qui s'épuisent
Des hoquets désen­chan­tés
Le dos du dedans
Est plat comme une aurore
Long comme un mys­tère
Large comme l'amour
Courbe comme l'hiver

Au creux des reins
Se cache le déses­poir des jours
Et la noir­ceur des nuits sans som­meil
La fièvre des rêves inac­com­plis
Et le cri des goé­lands noirs

Dos du dedans
Au coeur de sou­cis
Aux sons de nuits
Aux trem­ble­ments de ciel rose
Aux ailes rognées
Aux aven­tures déjouées
Aux mille lunes en pleurs
A l'heure des secrets éven­trés
A l'accent de dérai­son
Faune sau­vage aux allures d'hippopotame

Sois en paix avec les étoiles des grandes mers
Et les bai­sers du vent de l'hiver

13juin 2000
 

[1] Eugénio Barba "Le Corps Dilaté" in "Un Dictionnaire d'Antropologie Théâtrale L'ENERGIE QUI DANSE – L'Art de l'Acteur" p. 34 Bouffonneries n° 32-33


 [*1]Eugénio Barba "Le Corps Dilaté" in "Dictionnaire d'Anthropologie Théâtrale L'ENERGIE QUI DANSE – l'Art de l'Acteur" p 34 Bouffonneries n°32-33

 

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