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Portrait du père en travers du temps, 2

Par |2018-08-16T22:26:21+00:00 13 septembre 2015|Catégories : Blog|

 

Strasbourg, rue du Bain-aux-Plantes, sur le côté droit de la Grand-rue en allant vers la cathé­drale.
L’Ile ou un canal, le bruit d’eau de l’écluse.
Façades  pans de bois, blanches, et le mar­ron brun des colom­bages,
Plusieurs étages, le plus haut
En avan­cée sur les autres. Parfois  mai­son vert sul­fate, ou seule­ment ses contre­vents.
Une en fra­gile ocre rose.
Petits rideaux rouges d’une autre qui fait res­tau­rant :
Maison des Tavernes, 1572,
Et la ran­gée de géra­niums flé­tris tout en haut.
Le sys­tème d’écluses, avec che­naux pré­ci­pi­tant drue l’eau vers la rivière,
Fait comme si quelque chose d’une gare
Etait là posé, sans mener nulle part.

Si peut-être pas­sant vite un matin  par Strasbourg, j’ai sui­vi tes pas ?
Sans savoir où te por­taient ces pas.

Petite rue des Dentelles, rue du Four-des-Tanneurs,
Me voi­là sur la place Benjamin Zix
Avec d’assez grands pla­tanes, bran­chages nus, et les petites boules d’akènes
Donnent du léger au gris du ciel, aux bâtisses quelque peu cos­sues.

Rue des Serruriers
Une étroite façade mais quand même
Trois fenêtres dans la lar­geur, cer­taines
Avec des volets verts à découpe d’un cœur,
Sur le fond rouge du tor­chis irré­gu­liè­re­ment
Parcouru par la boi­se­rie en gros mar­ron.
Le tra­pu d’une église à côté, place Saint Thomas :
Le vert sombre de ses toits, et traces de mousse sur des par­ties de ciment.

Si peut-être pas­sant vite un matin  par Strasbourg, j’ai sui­vi tes pas ?
Sans savoir où te por­taient ces pas.

La cathé­drale en gothique com­pli­qué, mais son élé­va­tion res­sen­tie fine
À cause de minces colon­nettes de pierre, à cause de la pré­sence
De cette mai­son en façade vitrée
Sur un coin de la place devant.
Dedans la haute nef et l’abside en rose mauve du chœur,
Double gale­rie de vitraux lar­ge­ment lumi­neux
Dans le bas-côté droit.
L’orgue comme une confi­se­rie, boi­se­rie rouge et or, accro­ché dans la nef à gauche.

Si peut-être pas­sant vite un matin  par Strasbourg, j’ai sui­vi tes pas ?
As-tu mieux que moi com­pris
Tout le détail de cette archi­tec­ture de ville ?

Encore quatre pla­tanes sur la place fer­mée presque du Marché neuf.

(Strasbourg,  le 24 jan­vier 2009)

                                                 *

En longues cou­lées douces dans la Death Valley,
Parcours bien vivants des voi­tures, plai­sir
Parmi tant de cou­leurs dans la roche nue, tant de formes.
Quelques bâti­ments pour le confort des tou­ristes
Des pistes qui sont deve­nues des routes, allure tran­quille des voi­tures :
Même si le pay­sage est grand per­sonne qui va s’y perdre.

Vallée pour­tant qui porte
Le nom de la mort. La mort, on la voit presque
Dans les ruines et restes d’anciennes mines, dans
Le vil­lage qu’on a fina­le­ment ins­tal­lé (pas loin du Visitor Center)
Pour les Indiens tim­bi­sha sho­shone (beau­coup d’autres dis­pa­rus).

La mort et les tra­vailleurs chi­nois pour l’extraction du borax
Leurs cha­peaux coniques sur d’anciennes pho­tos, leur pelle à la main
Près d’un petit tom­be­reau mon­té
Sur de grandes roues métal­liques, me voi­là por­té par celles de la râte­leuse autre­fois pour le foin, aujourd’hui
Je par­cours bien vivant l’histoire autant que de l’espace,
Touriste du pas­sé, dans le confort de l’écriture
Et l’ombre de grands tama­ris, ma chaise de toile
Avec dans l’après-midi (les oiseaux se sont tus)
L’immobilité par­faite de la mon­tagne dans la Death Valley, et par­fois
Le bruit de pneu d’une voi­ture qui passe, comme lasse et qui ne sait pas
Ce qu’elle est dans la cha­leur de ce 27 avril, ni
Dans les sou­ve­nirs qu’on efface, en les écri­vant.

(Le 27 avril 2011, aux Etats-Unis)

                                   *

Parfois le désir d’écrire me vient
Parce que je pense, plu­tôt qu’à mon père,
À ce livre que je veux conti­nuer,
Portrait du père en tra­vers du temps,
Avec le peu de contrainte que je me suis don­né :
Garder les poèmes dans l’ordre chro­no­lo­gique de leur appa­ri­tion
Ce qui n’empêche pas que peu à peu se pré­cise
Une sorte de com­po­si­tion, chaque nou­veau poème
Se sou­ve­nant à l’occasion
Des autres qui l’ont pré­cé­dé, et le sou­ci d’écrire un livre
Te chasse hors du poème bien plus qu’il ne t’y main­tient.

(Le 20 sep­tembre 2012, à Zagora)

                                  *

Qu’étot qu’te t’imagines que te dirais,
Pas si grand-chose,
Mais livre ou sen­ti­ments pour toi me portent ;
Et j’ai bien vu ton plai­sir à me lire
Avant que toi
La mort t’emporte.

(Le 20 sep­tembre 2012, à Zagora)

                                 *

Je n’aurai pas tou­jours sui­vi ce conseil que don­nait Rilke :
Il faut avoir beau­coup vu, sen­ti, éprou­vé ;
Il faut être res­té assis auprès des morts.
Paroles que rap­porte Jean-Claude Pinson : Mais à quoi bon
La poé­sie aujourd’hui ?

Je n’ai pas vu ton visage apai­sé
Comme a dit quelqu’un, parce que sur­tout je vou­drais
Rester dans ta com­pa­gnie de frère vivant.

Il n’y a pas d’apaisement dans la mort, il y a
Que tu as quit­té la cou­leur et les bruits du monde
Comme a fait le père.

À quoi bon ce poème dont main­te­nant les mots
Sont si peu que j’ai vu, si peu que j’ai sen­ti
De votre vie, et seule­ment
Vaine dou­ceur au désar­roi d’aujourd’hui ?

(Pensant à mon frère Rémy, le 4 jan­vier 2014)

                                *

Barro était un che­val qu’a eu Jean-Jacques Audubon
Constance Rourke en parle dans un livre tra­duit en fran­çais,
« Un che­val bai avec des jambes qui tour­naient au noir », et je me sou­viens
De ce gros livre que tu avais sur les che­vaux et de là sans doute
Que tu tirais tous les mots pour m’apprendre
La cou­leur  baie, isa­belle ou pie des robes…
Je ne sais pas d’où venait ce livre
On te l’avait peut-être don­né au châ­teau, à un retour de chasse à Cheverny
Et te voi­là par­lant avec des mots pas cou­rants
De tes che­vaux de labour et de tra­vaux dans les champs
À ton petit gar­çon ébloui.
M’en reste encore l’oreille et la mémoire éton­nés
Et même, si j’y pense un peu fort,
Le quelque chose d’enjoué dans ta voix.
Je me sou­viens du nom d’une jument blanche, d’un mâle pas facile, ni bai ni ale­zan, noir
Comme les sabots noirs de Barro. Et toi aus­si
Tu savais recon­naître beau­coup d’oiseaux.

(Le 13 mai 2014)
    

 

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