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Pour tous les hommes de la terre

Par |2018-10-20T17:28:39+00:00 1 juin 2012|Catégories : Critiques|

Dès 1926, sept ans après sa paru­tion, le pre­mier recueil de poèmes de Julian Tuwim est un clas­sique en Pologne : ses poèmes sont lus par les enfants et les ado­les­cents dans les manuels sco­laires de l’époque. Poète for­te­ment aimé par le public – large public dans un pays où l’on a tou­jours lu beau­coup de poé­sie –  Tuwim est consi­dé­ré comme l’un des poètes polo­nais les plus impor­tants de la pre­mière moi­tié du 20e siècle. Il fut pour­tant reje­té dans la Pologne auto­ri­taire et réac­tion­naire des années 30. Tuwim cadrait mal dans le pay­sage, lui le poète Juif et l’homme de gauche. On lui fit payer son oppo­si­tion à l’ambiance natio­na­liste géné­ra­li­sée en lui refu­sant par trois fois l’entrée à l’Académie des Lettres Polonaises. À l’époque, les can­di­dats étaient des écri­vains, non des star­lettes télé­vi­suelles. Tuwim a même eu l’honneur d’être insul­té dans la presse poli­tique de cani­veau, celle qui voyait des « com­plots judéo-bol­che­viques » par­tout. Et par­ti­cu­liè­re­ment dans cer­tains milieux poé­tiques. Un temps où la poé­sie jouait un rôle concret dans la socié­té. Et en Politique. Cela le cho­quait bien sûr mais il s’amusait aus­si de cette drôle de situa­tion : lu, réci­té, chan­té même dans les rues, le poète mis à la cave par les auto­ri­tés res­sor­tait par la fenêtre, et vivait en nombre de ses contem­po­rains. Ce poème de 1929 en par­ti­cu­lier :

 

À l’homme de la rue
 

Quand de sombres pro­cla­ma­tions
De nou­veau englue­ront nos murs
Quand « Appel aux popu­la­tions »
De noires lettres hur­le­ront,
Quand chaque mor­veux, chaque faux dur
Chantera leur vieille chan­son :
Qu’il faut y aller, tous aux armes ;
Tuez, pillez, son­nez l’alarme !
Quand ils met­tront le mot patrie
À mille sauces magni­fiques,
Avec de vieux emblèmes fleu­ris,
Avec les « rai­sons his­to­riques » ;
Frontière, gloire, peuple, nation,
Pères, aïeux, cités, dra­peaux,
Nos vic­times et nos héros ;
Lorsqu’évêques, rab­bins, pas­teurs
Viendront bénir les mitrailleurs,
Car le Bon Dieu lui-même dit
Qu’il faut tuer pour la patrie ;
Lorsque l’ignominie hur­lante
De nos jour­naux rejailli­ra
Et que des femelles effrayantes
Jetteront des fleurs à « nos p’tits gars »,
Ô toi, mon ami peu savant,
D’ici, d’en face, mon pro­chain !
Sache que si les pos­sé­dants
Soudain ont son­né le toc­sin,
Que s’ils te crient « Arme sur l’épaule ! »
C’est un men­songe, c’est du fard,
C’est qu’ils ont trou­vé du pétrole
Et qu’ils vont en faire de dol­lars,
Que quelque banque va à vau l’eau,
Qu’ils ont sen­ti le gros pognon,
Ou bien qu’ils visent, gros salauds,
Un bel impôt sur le coton,
Crosse en l’air, crosse en l’air !
L’or est à eux, à toi le sang !
Allons, par-des­sus les fron­tières,
Crions pour inter­dire la guerre :
« Sans nous, mes­sieurs les pos­sé­dants ! »

 

De mau­vais esprits ver­ront une cer­taine actua­li­té dans un texte de cette sorte.
Le poète parle à tout le monde, de tout le monde ; sa poé­sie va au plus pro­fond de l’être mais elle emprunte des che­mins humbles, ceux du quo­ti­dien. On a beau­coup par­lé à son sujet de poé­sie du détail. La force popu­laire du poète vient du fait qu’il est per­çu comme celui s’exprimant au nom de tous : il est la voix des sans voix, ce que l’on disait autre­ment en Pologne avec l’expression de « bouche des sans bouches ».La plu­part du temps, du moins, car il est aus­si arri­vé à Tuwim d’écrire une poé­sie moins « acces­sible ». Au fond cette sim­pli­ci­té n’est qu’apparente. Tuwim parle au cœur de l’être, c'est-à-dire à la part végé­tale de l’humain. L’âme. Non une âme au sens chré­tien du terme, l’âme des hommes reliés à l’Ame du monde. Le poète marche sur la route de l’immortalité, non de sa per­sonne ou de son corps, celle de l’instant : quand l’âme de l’homme entre en com­plé­men­ta­ri­té amou­reuse avec l’Ame du monde. C’est plus en ce sens que la poé­sie de Tuwim est poé­sie du réel, une poé­sie non pas ancrée dans un quel­conque, et disons-le peu inté­res­sant réa­lisme, mais plu­tôt reliée au réel pro­fond de la vie. Le poète est poète parce qu’il parle à l’univers. La poé­sie est là. Le reste, c’est de la chan­son popu­laire. Respectable certes. Ne confon­dons cepen­dant pas tout ce qui s’écrit avec de la poé­sie. Jacques Burko com­pa­rait la poé­sie de Tuwim à celle de Prévert. Ce n’est pas faux. Il y a un éso­té­risme pro­fond, et dis­cret, dans la poé­sie de Prévert. Et cet éso­té­risme naît du rythme. Du son. Comme l’univers.

Julian Tuwim est l’un des prin­ci­paux membres fon­da­teurs du groupe du Scamandre, en 1918. L’action se déroule dans l’un de ces nom­breux cafés lit­té­raires que comp­tait alors la Pologne. Très ancré à gauche, proche de la jeu­nesse du bol­che­visme, le Scamandre s’oppose aux groupes domi­nants de la poé­sie du moment, celui de Jeune Pologne, cou­rant qui s’inscrivait dans le com­bat pour l’indépendance natio­nale de la Pologne, incluant toutes formes de visées natio­na­listes. Cependant, cette oppo­si­tion est moins poli­tique que poé­tique. Les sca­man­drites visent avant tout au com­bat éthique. Ils s’expriment dans la revue épo­nyme du groupe, Skamander. Elle est publiée jusqu’à 1939.

Tuwim passe la guerre en exil : France, Etats-Unis, Brésil. Traumatisé par le géno­cide, de retour en Pologne, il écrit moins, presque pas, de poé­sie et consacre l’essentiel de son tra­vail à la tra­duc­tion. Il n’approuve pas la situa­tion poli­tique polo­naise, vit en exil inté­rieur. Tuwim n’est pas un poète com­mu­niste, encore moins une sorte de sta­li­nien à la Aragon, bien qu’il ait écrit un poème à la gloire de Staline. Drôle d’époque. C’est que le poète est pris au piège, récu­pé­ré, ser­vant de cau­tion à son corps défen­dant au régime com­mu­niste polo­nais. On l’honore, on lui accorde les pri­vi­lèges de la nomenk­la­tu­ra. On ne note pas encore assez com­bien ce monde qui se récla­mait clai­re­ment de la Révolution fran­çaise, ver­sant robes­pier­riste, a pro­duit une sorte de monstre vir­tuel et poli­ti­que­ment schi­zo­phrène. Les cou­rants nos­tal­giques ou ostal­giques contem­po­rains que l’on ren­contre autant en Pologne ou Russie qu’en Europe de l’Ouest oublient com­bien le Privilège était deve­nu le mode socié­tal prio­ri­taire du monde com­mu­niste de l’époque. Ce même Privilège que Robespierre et ses amis s’étaient éver­tués à détruire. Le mot méri­te­rait un grand roman.

 

Le Grand net­toyage
 

Actions absurdes. L’aspirateur-éléphant
Hurle à pleine trompe. Et la cire
Inonde le par­quet déjà brillant,
Frotte, frotte, jusqu’à ce qu’on s’y mire…

Ils tuent les mites d’or et les punaises
Déjà empoi­son­nées de notre sang.
Ils chassent l’araignée, sacri­lèges,
Et fouettent les tapis sau­va­ge­ment.

Et après tout ce remue-ménage
Je me couche, doux, lim­pide, bon,
Dans une pièce propre, aérée, sage,
Avec l’angoisse : où est ma mai­son ?

 

La ques­tion date de 1933. Elle ne quit­te­ra jamais le poète Julian Tuwim.

Texte tra­duit par l’auteur et revu par Sophie d’Alençon

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