> Quadrille magico-poétique, de S. Torri

Quadrille magico-poétique, de S. Torri

Par | 2018-02-24T07:01:59+00:00 8 juillet 2013|Catégories : Critiques|

Serge Torri est né en 1952. Poète, il est for­te­ment enga­gé dans une recherche spi­ri­tuelle et inté­rieure ; Torri a publié plu­sieurs essais sur la poé­sie, dont il y a peu La pierre du Seuil (Rafael de Surtis). Il est au cœur de ce Quadrille magi­co-poé­tique, puisqu’il en est à la fois l’auteur, le sujet et par cer­tains aspects l’objet. Cependant, ce livre est « à huit mains », si l’on peut dire cela ain­si : les textes de Torri n’existeraient pas sans les objets « pas­sés » par le poète Michel Carqué, lequel est aus­si l’auteur des pho­to­gra­phies de ces objets, la cou­ver­ture d’André Geyré, la volon­té et les mots du poète édi­teur Paul Sanda. Ce livre forme un tout, auquel la pré­face (Michel Carqué) et la post­face (Paul Sanda) appar­tiennent intrin­sè­que­ment. La ren­contre, dans ces pages, n’est pas seule­ment celle des objets, bien qu’elle le soit évi­dem­ment aus­si, c’est celle entre ces quatre hommes/​poètes/​artistes. Cette ren­contre col­lec­tive est elle-même sou­chée sur la ren­contre entre l’homme/poète Serge Torri et l’homme/objets Michel Carqué. En toile de fond, il y a aus­si des ren­contres mul­tiples avec tous les auteurs cités : Monnerot, Novalis, Paracelse, Paalen, Paulhan, Daumal, Char, Claude Roy, Paz, Bataille, Eliade, Gracq, Bounoure… C’est d’une aven­ture inté­rieure dont il s’agit, quelque chose comme une exté­rio­ri­sa­tion de ce qui a été vécu spi­ri­tuel­le­ment, au cœur de l’art et de la spi­ri­tua­li­té opé­ra­tive, en com­mun ou en voies paral­lèles. On pense à cer­tains aspects de ce que furent le Collège de Sociologie ou le Grand Jeu. Le sur­réa­lisme sou­ter­rain aus­si. Le tra­vail mené ici se situe pré­ci­sé­ment à la char­nière de la véri­table et pro­fonde ren­contre que peut ou doit vivre tout poète authen­tique, celle entre les avant-gardes artistiques/​poétiques et les avant-gardes spi­ri­tuelles, les deux demeu­rant les gar­diennes du sacré. Celui-là même qui, s’il est oublié, s’oubliant lui-même, oublie la vie, et est oublié de la vie. La ten­dance est mor­ti­fère, il n’est que de regar­der ce monde en lequel nous vivons tan­dis que nous pen­sons vivre dans ou sur. Oubliant com­bien ce monde vit simul­ta­né­ment en nous. Ce Quadrille n’est pas sans par­ler de cela. Il y a quelque chose de ter­ri­ble­ment ridi­cule dans le rap­port moderne que nous avons à la vie et au monde. Un peu ce « jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien… ». L’état adulte demeure éloi­gné de nous, qui en doute encore ?

En toile de fond : André Breton, René Daumal et Jules Monnerot. Il faut, chaque fois que l’occasion se pré­sente, appe­ler à lire La Poésie moderne et le sacré (Gallimard, 1945), très grand livre de Monnerot, à l’influence cru­ciale bien que sou­vent dis­crète, un peu comme celle d’un André Rolland de Renéville (Rimbaud le voyant ; L’expérience poé­tique, deux livres réédi­tés par les édi­tions Le Grand Souffle). Nous sommes ici dans des terres rap­pe­lées à juste titre par le poète Paul Sanda en post­face, comme en pro­lon­ge­ment des expé­riences vécues par Serge Torri dans sa ren­contre avec quatre objets de l’art dit pri­mi­tif : « C’est que le poète est un grand uti­li­sa­teur de ces éner­gies imma­nentes, de ces éner­gies qui pro­viennent du fond du corps, du fond du vécu archaïque, et qui s’édifient sur les inva­riants col­lec­tifs du tré­sor psy­chique et spi­ri­tuel de l’humanité. Le poète, intros­pec­tif, balaie ain­si des puis­sances en approche, venues du fond des âges, qui vont pou­voir par son inter­mé­diaire s’incarner dans un objet exté­rieur, prendre forme, et signi­fier un acte vivant. Le poète va cher­cher alors, de toutes ses forces, dans l’irruption des images, et dans une ten­ta­tive de for­mu­la­tion ryth­mique, dans le bal­bu­tie­ment d’un logos pri­mor­dial, à relier ces éner­gies tel­lu­riques à des éner­gies cos­miques. Ces éner­gies, venues d’en-haut, venues d’une sorte de sus­pen­sion aérienne que la connais­sance accu­mu­lée à pro­je­té dans l’espace quan­tique, va per­cu­ter les éner­gies d’en-bas, jusqu’à ce que la grande cir­cu­la­tion se fasse, dans un fan­tas­tique va-et-vient de pen­sées bien­tôt pro­je­tées en des sym­boles, in fine, obser­vables. C’est sous cet aspect immé­dia­te­ment mys­tique que la poé­sie est avant tout une « magie », capable de faire adve­nir au tan­gible des évé­ne­ments jusqu’à pré­sent seule­ment éprou­vés dans l’inconscient, infor­mu­lés jusqu’à l’actuel, et qui, sans la volon­té érup­tive du trans­met­teur bar­dique auraient pu pas­ser pour éter­nel­le­ment insai­sis­sables ». On se trom­pe­rait si l’on ten­tait de prendre ces phrases à la légère ou de façon dis­cur­sive /​ didac­tique, ou encore si on vou­lait les ana­ly­ser (ce qui de notre point de vue revient au même). Elles échap­pe­raient immé­dia­te­ment. Il s’agit sim­ple­ment de lais­ser péné­trer l’intelligence du cœur par l’expérience vécue du poète qui signi­fie un « acte vivant ». Rien ici ne parle de théo­rie, ou d’on ne sait quoi, mais de la nais­sance de la vie en dedans de l’athanor/poète, cette vie même qui appa­raît sou­dain devant ses yeux, là où sans doute aucun il ne l’attendait ni ne la voyait. L’alchimie médié­vale, par exemple, a clai­re­ment expri­mé com­bien le lieu de la venue de la pierre/​vie n’est jamais celui auquel la rai­son aveugle peut s’attendre. Qui vou­drait expli­quer une chose pareille ? Et com­ment ? La rai­son est ici devant un impos­sible et ne pou­vant l’appréhender, elle l’évacue, éva­cuant ain­si des pans entiers d’un réel pour­tant bien plus que réel, entiè­re­ment vécu dans une rela­tion com­plète entre toutes les par­ties du monde et de la vie, ce haut et ce bas évo­qués ici par Sanda et qui nous vient, par Alexandrie, des pro­fon­deurs les plus anciennes et les plus humaines de la vie en son huma­ni­té. C’est de l’explosion de l’univers en l’être et de la renais­sance à la vie en même temps que de celle de la vie dont parlent les poètes. Mesure-t-on alors l’enjeu, ce « grand jeu » ini­tié par Daumal ?

Je parle bien évi­dem­ment de l’enjeu pro­fond de la poé­sie.

Et cela peut gron­der sous la plume de Sanda : « Et vous aurez com­pris que je parle des véri­tables aven­tu­riers de la des­cente inté­rieure qui habitent l’expérience poé­tique, dans toute son ampleur, et non les petits scri­bouilleurs de lignes qui encombrent les vitrines de recueils insi­pides ». Engagées dans une aven­ture à la fois liber­taire, spi­ri­tuelle et poé­tique, les édi­tions Rafael de Surtis, et son poète ani­ma­teur Sanda, n’ont rien aban­don­né des refus du début de l’aventure.

Les textes de Serge Torri, archi­tec­tu­rés autour de quatre pho­to­gra­phies d’autant d’objets d’art dits pri­mi­tifs, font bien enten­du écho aux mots de Sanda. On lit une conti­nui­té sereine de pages en pages. D’ailleurs, les deux hommes se placent sous l’égide de Breton, et en par­ti­cu­lier de son Art magique. Un texte, par­mi tant d’autres, que ceux croyant encore que le sur­réa­lisme avait quelque chose à voir avec, par exemple, le com­mu­nisme devraient prendre le temps de relire. Avec un œil pen­ché en per­ma­nence sur Arcane 17 ou le pre­mier mani­feste. Breton, oui, Novalis et Paracelse aus­si. Manière de signi­fier la conti­nui­té évi­dente, et cepen­dant déli­cate à expo­ser encore aujourd’hui, entre les avant-gardes du 20e siècle, cer­taines d’entre elles au moins, et ces hommes/​penseurs/​poètes de la Renaissance et après qui sou­le­vaient le voile du réel, kab­ba­listes chré­tiens par exemple, dans la droite ligne d’un Plotin. C’est le long de cette chaîne d’union qu’il convient de lire les tra­vaux d’hommes tels que Breton ou Daumal, au regard de ceux qu’ils se sont eux-mêmes recon­nus comme pas­sés maîtres. À cette échelle, les élu­cu­bra­tions égo­tiques de pré­ten­dus héri­tiers dont les noms mêmes nous échappent importent bien peu. Serge Torri insiste d’ailleurs beau­coup au sujet de René Daumal. On le com­prend sans peine, ici : quelle poé­sie serait aujourd’hui pos­sible sans la figure extra­or­di­naire de René Daumal appro­chant de ce que nous nom­mons la mort ? Soyons sérieux. Sans avoir lu Daumal, en par­ti­cu­lier son Evidence absurde, Les pou­voirs de la parole ou La Guerre sainte ? Le poète/​homme qui ren­contre cela tue beau­coup, en un ins­tant, de ce qu’il était aupa­ra­vant. Il y a du vieil homme tré­pas­sé dans l’air. Bien sûr, l’on peut conti­nuer si l’on veut à igno­rer une telle œuvre et pas­ser son temps à regar­der mou­rir en se plai­gnant cette chose étrange que l’on pré­tend aujourd’hui être de la « poé­sie », simu­lacre assez sou­vent récom­pen­sé par de pauvres prix sans impor­tance. Que res­te­ra-t-il de toute cette illu­sion ?

Les textes de Serge Torri sont des ren­contres avec cha­cun des quatre objets « pas­sés » par Michel Carqué. Et cela se pro­duit dans l’univers ou les uni­vers que je viens d’évoquer. Des ren­contres avec ce qui est dans ce qui semble être. Un appel et une approche fixent le contexte de la marche vers l’œuvre artis­tique, puis sur­git le poème. Et les pen­sées de Torri. C’est de la trans­for­ma­tion opé­ra­tive, magique, pro­duite par ces ren­contres dont parle ce livre. De la méta­mor­phose, autre­ment dit de la pré­sence réelle à la vie, laquelle n’est rien d’autre que per­ma­nente méta­mor­phose. C’est ici que l’art et la poé­sie existent, dans l’acte vivant de cette méta­mor­phose. Il n’est pas d’autre véri­table grande affaire, celle-là même dont l’artiste et le poète, Elie en somme, sont simul­ta­né­ment le sujet et l’objet. Cela qui pro­duit sans cesse une nais­sance ou une renais­sance. La pointe est alors celle d’un tri­angle, comme par­tout dans le réel.