“O cubic monster, how can I eradicate you? (…)
Laughter, actually, saved me. Having experienced all the degrees of
hatred and despair, I achieved those heights from which one obtains
a bird’s‑eye view of the ludicrous. (…) Rereading my chronicle, I see
that, in my efforts to make him terrifying, I have only made him
ridiculous, thereby destroying him – an old, proven method.”
(Vladimir Nabokov, Tyrants Destroyed, Pengouin 1981, pp. 38, 41)
En référence à mes précédents essais qui analysaient les mécanismes de répression utilisés par le totalitarisme dans son conflit inévitable avec tout ce qui représente la conscience libre dans ses manifestations créatrices (écrivains, poètes, porteurs du verbe)1, je tâche de percer ici les motivations, la structure et la finalité même de l’enfer totalitaire : enfer nullement moral, où le vice ou si l’on veut, le « péché » trouverait son juste châtiment, mais exclusivement politique, constituant l’instrument de coercition par lequel un groupe s’empare et se maintient au pouvoir, pour satisfaire ses intérêts, quelles que soient les variables en termes d’idéologie affichée.
Le totalitarisme – une manipulation de masse
En fait, loin d’être un enfer exclusivement factuel, de la souffrance par exemple, le totalitarisme s’avère, plus encore, un enfer de la rhétorique et de la propagande où la liberté de la pensée et de la parole sont mises à la torture, tout autant sinon plus que les corps qui les portent et les manifestent. Parfois, comme dans le fameux roman d’Orwell, en même temps qu’eux.
Nous ne pouvons donc plus nous limiter aux grands classiques du totalitarisme, le communisme et, génériquement parlant, le fascisme, mais devons considérer tout « mouvement » qui, même en démocratie, et sans même se constituer en parti, traverse et mine ladite démocratie : toute dynamique sous-jacente, organisation plus ou moins secrète, secte, ou structure, dont les intérêts et les buts vont à l’encontre de la démocratie elle-même et dont les moyens, le plus souvent dépourvus de tous scrupules, ont tendance à réécrire le texte même de nos existences et de nos attentes, le substituant par le leur, qui sert leurs propres intérêts de groupe plutôt que de classe.
En effet, priver, à travers chaque nation et chaque peuple, l’humanité de ses repères revient à la priver de son identité, non seulement du fait de la terreur d’État – comme c’est le cas, nous l’avons déjà vu, avec les formes les plus primitives de ce que nous serions tenté d’appeler le totalitarisme exotérique, ou, pour reprendre le syntagme de I. P. Couliano2, « l’État policier » – mais aussi, et peut-être encore plus, du fait des méthodes d’intrusion subliminale pratiquées par le totalitarisme ésotérique ou occulte, qui est celui de « l’État magicien », agissant sur les consciences par le réseau implacable et impalpable des multiples sofismes du « politiquement correct », cette forme à peine déguisée de la pensée unique. Et ce, qu’il s’agisse d’une « pédagogie conscientisante »3 ou d’une « pédagogie » tout court, telle qu’on nous l’assène insatiablement à la télé – projections, l’une comme l’autre, de l’absurde rhétorique d’un Big Brother de plus en plus 1984, bien que sous les plus démocratiques des apparences, ou plutôt des oripeaux. Au point que les émissions politiques de la télé – ces immenses paquebots d’info-propagande de plus en plus éhontément sophistiqués qui accostent en force aux quais surchargés de nos consciences, la plupart du temps sans défense face à cette détestable camelote de la pseudo-vérité – deviennent les enseignes vides d’interminables séances de lavage du cerveau et de manipulation de l’opinion.
La « méthode » la plus largement appliquée est l’amalgame à géométrie variable entre des concepts décrétés bons ou mauvais selon les intérêts à l’instant T de ceux qui les manipulent.

Ara Alexandre Shishmanian & Dana Shishmanian : Totalitarisme et littérature (I). Écrits critiques et politiques, (1980–2022), à télécharger ici
Ainsi vouloir la paix entre deux peuples frères tels les Russes et les Ukrainiens sera traité d’asservissement aux premiers et de trahison des seconds, sinon carrément d’être à la solde du « maître du Kremlin » ; dénoncer un État post-sioniste génocidaire sera décrété comme « antisémitisme » – crime de pensée qu’on condamne sans procès – alors que les crimes en acte dudit État, qui tue par centaines tous les jours, harcèle, terrorise, humilie et affame une population qu’il a spoliée continuellement depuis sa création, et détruit systématiquement la civilisation palestinienne, sont reconnus comme étant « son droit légitime à l’auto-défense », et que la protection complice de la part des États-Unis – la super-puissance qu’on désigne toujours, par réflexe inconditionné et inconditionnel, comme « la plus ancienne démocratie moderne », alors qu’elle transforme ses villes en champ d’exercice de milices d’État assassines – est applaudie mondialement comme « plan de paix », tandis que les massacres continuent.
Faut-il déjà craindre la perspective de futures Semaines ou Mois de la Haine ‒ avec leurs longues Années où une propagande belliciste deviendrait l’Ersatz du pain et des jeux (panem et circenses), l’unique substitut « démocratiquement » admis d’un côté comme de l’autre du rideau des bombes ‒ et, qui sait, avec leurs Marches de la Haine, leurs grimaces obligatoires, leurs procès populaires ad-hoc, leurs accusations de « trahison » ou de « lâcheté » à l’encontre des épris de la paix, sinon avec, en fin de compte, leurs « happy-ends » d’assassinats et de crimes ? Qui sait ?…
En tout cas, une idée semble se déprendre de tels fantasmes noirs qui demain, lorsque les lendemains démocratiques chanteraient à coups de bombes atomiques, risquent de s’avérer hélas fort réels : celle du rapport profondément antinomique qui existe entre totalitarisme et littérature, entre le poison totalitaire et son unique antidote, la littérature. Cette littérature que le totalitarisme de tout bord méprise et craint par-dessus tout – car elle est la forme imprimée de la conscience libre. Ou l’expression du Verbe, dans le sens le plus vaste du terme, de l’artiste pneumatophore. D’où la nécessité pour les dictateurs, ces écrivains ratés (ou peintres, musiciens, acteurs surtout, clowns à la limite, n’importe !), non juste de persécuter la littérature et sa vérité, mais d’assassiner les poètes et les écrivains et plus généralement encore de supprimer la mémoire culturelle d’un peuple, d’une communauté, d’une nation (cathédrales incendiées, parlements bombardés ou transformés en torches de quelque « nuit de cristal », statues, églises, monuments, temples, bibliothèques et musées, détruits, histoire détournée, histoire interdite, histoire réécrite, expression et pensée bâillonnées au nom des geôles ou, plus subtilement, du politiquement correct, et toujours, toujours, la mort des signes et des hommes).

Ara Alexandre Shishmanian, Trei crime de stat (Trois crimes d’Etat): Mihai Eminescu, Nicolae Labiş, Marin Preda (pp. 3–400). à télécharger ici (texte en roumain).
kafkaïenne de mes quinze ans, au milieu des années 60 – et, surtout, comprendre le mécanisme de leur production, leur « téléologie », en quelque sorte ? Ainsi, longtemps pour moi le jeune poète Nicolae Labiş était mort par accident pour avoir glissé, ivre, sous les roues d’un tram, et le grand Eminescu était devenu fou à 33 ans et est mort de syphilis, comme Baudelaire… Pourtant, certaines des notations du journaliste Levon Kalustian4, qui était furieusement convaincu que le « Poète national » (avec lequel il partageait d’ailleurs une double ascendance, arménienne par le père, roumaine par la mère5) avait été mis à mort, finirent par ébranler en moi le dogmatisme d’une commode naïveté ; ensuite des lectures plus récentes m’ont révélé l’ampleur du crime, étalé sur 6 ans de calvaire carcéral sous couvert d’internement psychiatrique6. De même en ce qui concerne le poète Nicolae Labiş, tué à 21 ans par « L’oiseau au bec de rubis » – la Securitate roumaine (étant « accidenté » par une poussée bien orchestrée entre les wagons d’un tramway au démarrage, le 9/10 décembre 1956)7. Ensuite, le cas du grand prosateur Marin Preda, battu à mort la nuit du 15/16 mai 1980, quelques semaines seulement après la sortie de son dernier roman, où il démasquait le régime communiste – crime qu’attestent les évidences médico-légales (même si les rapports, bâclés, ont été occultés et le visage de l’écrivain dans son catafalque, maquillé sous une grosse strate de poudre, ce que j’ai pu constater moi-même), mais aussi l’abondance des témoignages (même contradictoires, partiels, parfois falsifiés) ; j’ai appelé “compensation aléthéïque” ce phénomène inéluctable qui fait que, par omission ou par excès de zèle, les assassins se démasquent eux-mêmes involontairement8. Ainsi, enfin, la dernière victime en date du régime (post-)communiste de Roumanie, l’historien des religions et écrivain Ioan Petru Culianu (I. P. Couliano), tué par balle le 21 mai 1991 dans l’enceinte de l’Université de Chicago où il enseignait, par un homme de main de la Securitate9.
De tels crimes ne reposent nullement sur quelque « raison d’État » – ces écrivains, tout en critiquant le pouvoir, n’ayant jamais constitué une menace pour les formes étatiques de leur époque – mais sur ce qu’on devrait nommer la vanité d’État. En fait, une vanité de l’abus des individus aliénés placés au sommet du pouvoir par la “sélection naturelle” des psychopathes, qui ne se sentent légitimés, rassurés que par le crime : au lieu du libre arbitre, le libre arbitraire !

La psychopathie au pouvoir : de l’assassinat au génocide
Il est terrifiant de voir à quel point les jeux du hasard correspondent avec des jeux de massacre, de même qu’il est terrible de constater que les assassinats d’écrivains, poètes ou journalistes alternent si fréquemment avec les pratiques génocidaires, dont le modèle fut donné, pour l’époque contemporaine, par le génocide perpétré par l’État turc qui a supprimé, dès avant et surtout pendant la première guerre mondiale, trois quarts de la population arménienne de son territoire. Un fait est à relever à ce propos, car il prouve la mentalité des psychopathes au pouvoir : ils pensent pouvoir impunément répéter les crimes du passé, comme si ceux-ci étaient voués à l’oubli. Ainsi, le génocide des Arméniens a fourni à Hitler son fameux « argument » de l’oubli pour déclencher le génocide des Juifs d’Europe10.
Ce phénomène de généralisation et amplification du crime aux dimensions de masse est toujours à l’œuvre, à une échelle de plus en plus grande et en des formes de plus en plus abjectes, dont, entre autres, celle consistant à concocter en d’obscures labos asiatiques, non sans d’éventuelles complicités scientifiques européennes, quelque pandémie planétaire… Ou, pour toucher au plus près au cauchemar d’un futur qui pourrait hélas s’avérer fort proche, celle qui, par un étrange complot grand-guignolesque – où convergent sénilité, crime et pitrerie politique, voire paranoïa à teinte dictatoriale frôlant la guerre civile – risque de nous mener tout simplement à l’apocalypse d’une troisième guerre mondiale.
Faut-il le dire ? Tout se passe comme si l’ « histoire », surtout l’histoire relativement récente, sauvagement vécue depuis le début du XXe siècle, n’était rien de plus qu’un théâtre de marionnettes dirigées par un marionnettiste psychopathe, où tous les personnages sont faux et seuls le sang et la souffrance, vrais. Fait effrayant et, surtout, révélateur pour les pratiques, de nature sous-jacente ou ouvertement totalitaire, des pouvoirs, quelles que soit leurs « étiquettes », ou mieux dit, des aliénations au pouvoir, qui poussent avec ténacité et système la planète et l’humanité au désastre. Vers une « solution finale » qui, cette fois-ci, nous concerne tous ! Nous tous, victimes en puissance, devrions porter déjà une étoile jaune !
« Les peuples existent pour être trompés », dit dans un vers Eminescu, en se rencontrant ainsi par-dessus les décennies avec Couliano, qui décrétait de manière lapidaire : « Il n’existe pas de pouvoir bon ». Ce qui veut dire ‒ et là c’est moi qui glose ‒ que la propagande, expression délirante de l’aliénation au pouvoir, guide les peuples, à travers diverses idéologies, vers leur propre extermination ou, du moins, vers un asservissement dénué de tout espoir. Car si l’enfer individuel est eschatologique, l’enfer collectif, lui, s’avère d’une immédiateté implacable.
Le but du totalitarisme est la réduction de l’humain à l’homme mécanisé, cyborgisé comme on dirait de nos jours, décomposé en segments de temps utiles – l’homme-heure, l’homme-minute, l’homme-seconde – dans les conditions d’une double accélération, de l’histoire et de la technologie. S’instaure ainsi le paradigme d’une vacuité anthropique qui laisse la place à une organisation méta-étatique, au-delà de la vie sociale et de la technique même, téléguidant par soustraction – effet paradoxal d’une distanciation synchrone – une diachronie du crime où la violence se manifeste en des formes de plus en plus abstraites, générées par une « intelligence artificielle », mais qui hélas peuvent tuer très concrètement11.
Cette fuite en avant sur la pente accélérée de l’arbitraire totalitaire, avec ses armes de guerre, la famine, la terreur, la technologie instrumentalisée, et son cortège de présidents et premiers-ministres belliqueux qui s’arrogent, se donnant des lois ad-hoc ou même pas, des pouvoirs dictatoriaux tant chez eux que dans le monde, a comme pendant la perte d’autorité des instances internationales vouées à maintenir la paix et à appliquer les principes et décisions de justice conformes à leurs statuts. Ainsi restent-elles lettres mortes les condamnations prononcées par le TPI contre Poutine et Netanyahou, les résolutions du Conseil de sécurité condamnant le bafouement des accords internationaux par la Russie et par Israël, les protestations des organisations humanitaires, empêchées d’agir, visées par des attaques meurtrières et des accusations mensongères, sans parler du total mépris dans lequel on tient la parole du secrétaire général de l’ONU, ou la campagne d’État menée sur la base d’allégations faussaires contre Francesca Albanese. En effet, la déperdition des principes et des valeurs internationales, voire de l’idée même d’en adopter et appliquer – notamment en mettant en accusation les coupables – exprime l’impuissance aggravée du législatif face à l’exécutif et de la justice face au pouvoir, ainsi que l’affaiblissement de la presse face à la propagande qui la remplace, alors que les journalistes véritables sont fréquemment cibles d’accusations calomnieuses et finalement d’assassinats12. Cela constitue peut-être la plus tragique forme du déclin des sociétés actuelles, qui s’exposent de la sorte à l’absence absolue de contre-pouvoir face aux auteurs de crimes de guerre, de génocides à répétition, et de crimes contre l’humanité.

Nicolae Labiș
Sinon, qu’est-ce qui reste dans cette foire aux vanités où toutes les marionnettes aspirent à la première place parce qu’elles ne peuvent comprendre qu’elles n’en ont aucune, outre les ficelles auxquelles elles pendent. Guignols vertueux contre guignols vicieux, du fait que nous nous sommes contaminés si joliment du concept de « guerre sainte », adapté à notre sauce ! Jihad ou croisade – pas forcément anti-islamique mais soi-disant « anti-totalitaire » (la formule n’est même pas fausse !) réalisée pourtant avec les moyens du plus pur totalitarisme technologique et idéologique, où curieusement les sacrifiées sont nos propres populations, jamais les capitaux ! C’est la guerre du capitalisme branché contre le totalitarisme ringard ‒ mais aussi la guerre des élites de pacotille contre les peuples qu’elles trahissent, guerre où les images d’Épinal finiront mathématiquement en catastrophe nucléaire ! Des Goebbels en puissance de toutes idéologies et d’aucune, traversant, telle une tornade de propagande, toutes les capitales. Doigts nostalgiques d’apocalypse rêvant d’appuyer sur quelque bouton rouge…
Les peuples deviennent ainsi les parenthèses d’une double étatisation, de la conscience et de l’inconscient. Car l’inconscient aussi, et non seulement la conscience, peut être transformé en une sorte d’orange mécanique, bonne à se faire presser par les tribus des manipulateurs et des hypnotiseurs politiques, auxquels s’ajoutent les journalistes à la solde, les révolutionnaires convertis, les tribuns vendus, qui, plus dangereux à leur manière que la pourriture politique commune, nous assiègent de toutes parts avec leur « magie » de propagande.
C’est, en tout cas, le sens que semble donner Gérard Mermet à cette altération de la démocratie, dans son livre Démocrature. Comment les médias transforment la démocratie. Aux opinions toutes faites sont venus se rajouter les espoirs tout faits, les vocations toutes faites ou pire encore dé-faites, et bien entendu, l’humanité toute faite ou plutôt, dé-faite et prête-à-porter.
« Si les médias sont les diffuseurs, parfois les fabricants, du « prêt-à-penser » contemporain, ils sont aussi les fournisseurs quasi-exclusifs de ce qu’on pourrait appeler le « prêt-à-rêver », cet ensemble de stimuli quotidiens et répétitifs qui excitent l’imagination du public et influent sur ses besoins, réels ou supposés. »13
La démocrature… Avec elle, on dirait qu’on est sorti des « formes de fer » du totalitarisme proprement-dit, pour entrer dans l’espace carnavalesque d’un baroque en plastique, d’une potemkiniade butta-fuorique,14 d’un kitsch idéologique voués à bagatelliser, ou plus précisément, à domestiquer et à dresser par la bagatellisation, tout ce qui est étranger et unique, authentiquement allogène, dans le poète, en tant que pneumatophore. Et je rajouterais à cette compréhension de la « démocrature », la grille de lecture coulianesque. Car existe-t-il une quelconque forme étatique, une quelconque organisation du pouvoir qui ne soit, implicitement ou explicitement, totalitaire ? Face à l’État policier, par définition totalitaire, et à l’État magicien qui l’est aussi, de manière sous-jacente, la “démocratie” est-elle autre chose qu’un label plus ou moins bien mis en valeur par la “magie” des uns, et fort mal, par la brutalité policière des autres ? L’actuel duel entre ce que nous avons appelé le capitalisme branché et le totalitarisme ringard, le tout ayant comme tragique dénominateur commun le sang des peuples (tchétchène, ukrainien, palestinien, iranien, …) exemplifie de manière saisissante ‒ hélas ! ‒ notre propos.
À cet égard, il devient impossible de ne pas mettre en parallèle les massacres de masse (en particulier des Tchétchènes15) perpétrés par le bureaucrate assassin de Kremlin – si Poutine est vraiment une personne unique et non une espèce de nom de code du régime post-soviétique en Russie, occultant des personnalités multiples – avec les exploits du Néron post-sioniste d’Israël, ce bureaucrate génocidaire qui nous étonnera toujours plus par son total manque de scrupules et par sa volonté d’anéantissement, étape ultime du totalitarisme16 – tout en étant en même temps l’un des plus corrompus sinon le plus corrompu des monstres au pouvoir de la planète, que, d’ailleurs, seule une dictature du massacre peut encore préserver de la taule. Avec plus de 50000 enfants tués ou mutilés (on estime à un enfant par jour tué seulement depuis le soi-disant cesser le feu), il ne peut plus être question d’un hasard mais d’une technique d’extermination. Rajoutons à cela les centaines de journalistes et intellectuels palestiniens assassinés de manière ciblée (un bilan datant de décembre 2025 fait état de 317 journalistes). On veut écraser l’avenir d’un peuple – ses enfants – et la conscience – ses porteurs du verbe. L’ampleur de l’horreur n’est égalée que par celle du grotesque, le seul « mérite » de Netanyahou en matière politique consistant dans la manière extrêmement efficace dont il manipule la paranoïa trumpiste, en révélant ainsi le caractère ancillaire de la « politique » américaine actuelle – MAGA oblige !
La téléologie du crime et la dimension tribunicienne du poète
En fin de compte, le mal ‒ l’atroce, l’insoutenable, l’implacable « banalité du mal » dont parlait Hannah Arendt, le « mal radical » envisagé avec une espèce d’horreur et d’incrédulité par Kant, tant il lui paraissait incompatible avec l’être humain – est quand-même là, comme un asservissement de notre médiocrité éthique, de notre platitude mécanique. Le problème est que les assassins ou, plus exactement, les commanditaires des crimes, cèdent d’habitude au possibilisme dément du pouvoir et à cette euphorie de l’impunité qui hante les potentats et les dictateurs. Plus encore : ils cèdent à cette haine à l’encontre des génies et des héros, haine propre aux avortons politiques, aux médiocres sculptés par la rage dans leur propre banalité de formes sans fonds, aux imbéciles pétrifiés par leur propre idiotie réifiante. Car toute forme de mal, ainsi que toute forme de fanatisme, donc de totalitarisme, abêtit !
Le but instinctif – the basic instinct – du totalitarisme, quel qu’il soit, est un seul, à savoir l’extermination. L’extermination physique d’un peuple, d’une catégorie ethnique, sociale ou religieuse, des personnalités incommodes, journalistes et écrivains en particulier, des monuments, représentant et articulant l’histoire et la culture d’un peuple ou les institutions d’une société, mais aussi l’extermination morale, des valeurs et des principes, de la mémoire du passé, de l’histoire par la falsification, du présent vécu, par l’idéologisation et l’endoctrinement, par la propagande éhontée et le lavage de cerveau. Ou directement, brutalement par les bombardements, l’affamement, la destruction des infrastructures vitales – eau, électricité, voies de communication – ce qui se passe actuellement à Gaza en constituant l’horrible exemple. Bref, par une « orwellisation » occulte et généralisée de la société ou, plus radicalement, par l’éradication d’un peuple. En fin de compte, pourquoi ne pas le dire : le but des systèmes totalitaires ou crypto-totalitaires (modèle vers lequel tend, hélas, la majorité des pouvoirs en place de nos jours), mais parfois, et c’est peut-être le plus grave, des « démocraties imparfaites », subitement et anormalement excitées et même rhinocérosisées, est d’exterminer l’humain de l’humanité par une culture du sang. Si la formule est permise, de modifier l’ADN de la nature humaine et, pour ainsi dire, de reprogrammer son identité. Homo homini diabolus ! Cette métaphore n’est, hélas, peut-être pas une.
Terroriser par le crime, même sans aucune utilité politique, voilà le besoin profond – comme on l’a vu tout dernièrement à l’œuvre en Iran, avec les tueries de masse perpétrées par le régime à l’encontre de sa propre population, hommes, femmes, enfants. Hélas, tuer ou mutiler des manifestants n’est pas sans exemples même dans le cadre des bien réputées « démocraties » occidentales… Car nous nous trouvons face à une téléologie de l’inconscient – sans équivalent sur le plan de la conscience – de ces psychopathes au pouvoir, ou en quête de pouvoir quand ils se placent en « opposition ». Leur arme principale n’est d’ailleurs pas le crime en tant que tel, mais le sentiment effrayant qu’il engendre dans les populations soumises à ses effets, à savoir, la stupeur, l’incapacité, l’impossibilité de comprendre, l’horreur devant l’irrationnalité et l’absurde du crime, qui heurte et nie votre humanité pensante. C’est de cela que se nourrissent avec délices les damnés du totalitarisme, c’est à cela qu’ils souhaiteraient réduire, eux, les démons d’un enfer laïc, l’humanité tout entière : à ce continuum d’horreur et de terreur.
L’expression la plus radicale sinon la plus complète de cette téléologie du crime, qui anticipe de façon si efficace l’utopie noire d’Orwell et les fantasmes robotiques d’Isaac Asimov, se trouve dans un passage de Kropotkine (Autour d’une vie, 1902, p. 9) que nous reproduisons d’après Michel Foucault17: « “Bien”, disait un jour le grand-duc Michel devant qui on venait de faire manœuvrer les troupes, “seulement, ils respirent.” ».
« Seulement, ils respirent » !… La vie, le dernier facteur qui sépare le mécanisme disciplinaire de la perfection envisagée, ce comble de la réification. On voit bien qu’on se trouve bien au-delà de la simple aliénation dénoncée par Dostoïevski, même au-delà de l’enfer orwellien, dans un espace où la plus parfaite réification rejoint une étrange (pour nous, du moins) topologie de la déshumanisation, où les individus sont des segments agencés d’un engrenage qu’on rêve, peut-être, de dépouiller de sa tridimensionnalité, les réduisant à une totalité sans volume, centimétrée et pératologisée, bidimensionnelle ou même, pour faire écho à L’Homme unidimensionnel de Marcuse, monodimensionnelle. Au-delà de ce totalitarisme-là ne guette éventuellement que le néant…
En revanche, celui qui se transcende par le sang ou par son œuvre, par le sang de son œuvre, éventuellement, développe un daïmon – qu’il ne faut surtout point confondre avec le « diable », principe de la « banalité du mal » – en tant que pont entre l’individu qu’il a été, et l’esprit qu’il est et sera. Tant le sous-jacent spirituel, en chacun d’entre nous, a besoin de respirer la vérité !
Le sens de la tension irréconciliable entre la poésie, dans l’acception la plus large, et les aliénations polymorphes du pouvoir (expressions d’un dogmatisme répressif, plus ou moins habilement posé en prétexte, quel que soit par ailleurs le plan de référence de celui-ci – politique, économique, social), se dévoile dans un superbe passage du livre depuis longtemps devenu classique de Gilbert Durand Les structures anthropologiques de l’imaginaire :
« Vouloir « démythifier » la conscience nous apparaît comme l’entreprise suprême de mystification et constitue l’antinomie fondamentale : car ce serait effort imaginaire pour réduire l’individu humain à une chose simple, inimaginable, parfaitement déterminée, c’est-à-dire incapable d’imagination et aliénée à l’espérance. Or la poésie comme le mythe est inaliénable. Le plus humble des mots, la plus étroite compréhension du plus étroit des signes, est messager malgré lui d’une expression qui nimbe toujours le sens propre objectif. Bien loin de nous irriter, ce « luxe » poétique, cette impossibilité à « démythifier » la conscience se présente comme la chance de l’esprit, et constitue ce « beau risque à courir » que Socrate, en un instant décisif, oppose au néant objectif de la mort, affirmant à la fois les droits du mythe et la vocation de la subjectivité à l’Être et à la liberté qui le manifeste. Tant il n’y a d’honneur véritable, pour l’homme, que celui des poètes » (n.s.).18
Dans la même veine, ce passage, parmi d’autres possibles, du Poète fou de Pierre Emmanuel19 :
Le paradoxe de la conscience, c’est que l’homme du destin soit aussi l’homme de la liberté: le solitaire est la conscience de l’espèce, il déroute celle-ci du destin et la rend capable d’un futur. Car la conscience ne saurait se vouloir autrement que souveraine : et, quand l’espèce a pris conscience dans un homme, elle aspire à régner par lui, à détrôner la fatalité. Ainsi naît la situation mythique : un homme seul devient le lieu d’une contradiction formidable, entre la pesanteur naturelle au destin et la force ascensionnelle de la conscience, entre le devenir animal de l’espèce et la volonté de création qui insurge celle-ci contre ses limites innées.
De tels textes ne se mesurent pas uniquement selon le luxe luxuriant du style qui les porte, mais surtout en fonction de la crue vérité qu’ils portent, dévoilant l’humain en tant que zone de risque, la conscience, en guise de rat de laboratoire poursuivi dans un labyrinthe par les chocs électriques de l’aliénation, et l’intelligence de l’homme, comme le territoire d’interminables opérations de lobotomisation. Mais aussi, en tant que présence ultime de l’esprit dans un monde qui s’aliène vers sa perte, destin condamné pourtant à s’offrir à la liberté d’un témoin.
La nécessité est désespoir compris. Ce n’est qu’en partant de cette nécessité comme désespoir compris et dégoût assumé ‒ de la nécessité comme nausée ! ‒ que nous pouvons, enfin, parler de liberté. Car il y a dans le désespoir une hauteur court-circuitée par l’abîme – un plongeon en haut du rêve – qui fonde la liberté. On devrait même parler de l’exaspération, ce désespoir actif, le désespoir-protestation, qui devient bien plus même qu’un devoir – une voie.
Une voie vers quoi ? Vers la transparence, bien sûr, et vers la vérité. En particulier, conformément à un paradoxe qui justifie en fait notre démarche et la rend nécessaire, vers la mise à nu de la nature inauthentique du politique par le biais même de sa zone criminelle ; car, comme nous l’avons déjà dit, le crime est la sincérité des systèmes totalitaires – et l’aspiration profonde, quelles que soient leurs formes institutionnelles, de tous les autres. Le crime dévoile, en toute transparence et en dépit des tous les maquillages dont il puisse faire l’objet, la nature vraie des systèmes de pouvoir – alors que leurs « formes sans fond », tout comme les établissements et institutions complices, sont démagogiques, la propagande tendant à devenir, par sa « pédagogie » impudente, orwellienne au fond, un substitut débilisant des consciences.
C’est là que nous sommes confrontés aussi à la double nature du poète, qui rajoute à sa vocation intrinsèque une dimension supplémentaire, faisant du droit un devoir et du devoir, un droit : la dimension tribunicienne. Le poète véritable, non la créature des établissements traînant derrière des casinos, est tribun par vocation, au même titre qu’il est poète par vocation, doté du droit, moral et non seulement politique, de veto, tels les tribuns d’autrefois. Non élu par la plèbe, comme à Rome, mais choisi par l’esprit qui l’habite, par sa condition même de poète, assumée – car parmi ceux qui prétendent l’être il y en a, hélas, dont la volonté ne s’élève pas au niveau de l’appel, et qui, inhabités, sont hantés par le fantôme de leur démission vocationnelle.
À la différence de l’humanité qu’il représente, et du peuple qu’à son insu même, il place au centre d’étincellement du sacré, investi qu’il est, en tant que prophète, de l’esprit et de la voix tribunicienne du logos, le poète est une créature agonique, de seuil. Il est plus près du statut du néant mystique qui se pense avec les infinis qu’infiniment il supprime en continuelle irruption métacognitive, que de l’individu visible, par lequel son être paradoxal, fait d’abyssales contradictions, se voile. Il porte en syllabes les anamnèses qui traversent les univers et réinventent les origines, déroulant ainsi des souvenirs pneumatiques d’avant l’individu, et des frontières que les territoires des étiquettes et des dimensions physiques ou même para-physiques ne connaissent point. Mais en même temps, lui, le pneumatophore, s’avère, par la puissance invincible du génie qu’il est, le porteur d’un miroir moral où le facteur politique, toutes époques confondues, se reflète dans toute sa hideur, et où les régimes et les établissements d’aujourd’hui, de tous bords, peuvent contempler leur monstruosité présente et future.
Les crimes s’accusent d’eux-mêmes, et, du même coup, les criminels, par les visages muets mais ô combien parlants des victimes20. Mais alors, dans ce procès implicite que le crime, dévoilé et mis à nu par l’écrivain – victime et témoin en même temps – s’intente lui-même, qui doit finalement payer ? Les morts condamnés à la mémoire par l’histoire, ou les vivants aussi, non seulement pour les crimes et pour les délits moraux et juridiques qu’ils ont commis, mais également pour ceux dont ils ont hérité par indéfinie, honteuse complicité, par omerta.
Avec cette question, et confrontés nous-mêmes à cette question, nous finissons cette conclusion toujours ouverte d’une fin qui n’en finit pas, ou sinon, qui va finir avec le monde qui la rend si insupportablement nécessaire. Cette fin qui ne finit guère d’éternellement recommencer.
Notes
[1] Totalitarisme et littérature (II). Une nouvelle synthèse sur les crimes d’État en Roumanie, Les Cahiers « Psychanodia », n° 4, mai-juin 2023, et Crimes d’État d’hier et d’aujourd’hui : de l’assassinat au génocide, Les Cahiers « Psychanodia », n° 11, novembre 2025 (sur le site : http://adshishma.net/Publications-Accueil.html); la toute première version de ces essais, en roumain, est parue sous le titre Trei crime de stat (Trois crimes d’État) : Mihai Eminescu, Nicolae Labiş, Marin Preda, dans Les Cahiers « Psychanodia », n° 2 / Avril-Mai 2021 (ibid.).
[2] Ces concepts, opposés mais aussi complémentaires, sont développés par I. P. Couliano (1950–1991) dans Éros et magie à la Renaissance. 1484(Paris, 1984, ch. IV Éros et magie, pp. 147–150 ; l’édition américaine : Eros and Magic in the Renaissance, Chicago University Press, 1987, ch. V : Of Eros as general psycho-sociology, 102–106).
[3] Le syntagme appartient à Alexandre Soljenitsyne et apparaît dans son livre le plus étrange et, par rapport à sa trajectoire personnelle, le plus contradictoire, La Russie sous l’avalanche, paru en traduction française chez Fayard en 1998 (l’année même de sa publication en russe). Pour une analyse critique de ce bizarre opus voir mon article Soljeniţîn : “Rusia sub avalanşă” / La Russie sous l’avalanche, dans Totalitarisme et littérature (I). Écrits critiques et politiques, Les Cahiers “Psychanodiaˮ, N° 3/ mai-juillet 2022, pp. 372–436 (en roumain).
[4] Brillant journaliste, essayiste et mémorialiste roumain d’origine arménienne, Levon Kaloustian (1908–1990) rejoint dans les années 30 le Parti social-démocrate, défendant la ligne politique de Nicolae Titulescu. Avec l’avènement en 1938 du Front de la Renaissance Nationale créé par Carol II (la dictature royale) et l’interdiction de tous les autres partis, Kaloustian se retire complètement du journalisme. Pourtant, le régime communiste arrivé au pouvoir décide sa détention sans procès entre 1948 et 1952 (prisons : Jilava, Gherla, Văcăreşti). Libéré, il est à nouveau arrêté et condamné pour détention de livres interdits par la censure du Parti. Finalement remis en liberté en 1964, lors d’une fameuse amnistie touchant les prisonniers politiques (faussement attribuée parfois à Nicolae Ceauşescu, arrivé au pouvoir seulement en 1965), il est autorisé à publier, sous surveillance, à partir de 1966, et vers la fin des années 1970 le magazine Flacăra (La Flamme) accueille ses chroniques régulières. En 1975 il publie, à 67 ans, son premier livre, Facsimile (Facsimiles), suivi en 1976 par Conspiraţii sub cer deschis (Conspirations à ciel ouvert), et la série des Simple note (Simples notes) en 1980, 1982 et 1983.
[5] La thèse des origines paternelles arméniennes d’Eminescu a été abordée avec des arguments solides par Grigore Nandriş (“Familia Eminowicz în Poloniaˮ / La famille Eminowicz en Pologne, Junimea literară, n°s 4–5/1923).
[6] Voir mon article “Mihai Eminescu. Une mise à mort trop longtemps occultéeˮ, dans La Lettre du P.E.N. Club français n° 38 (novembre 2023), pp. 8–21.
[7] Voir mon article “Nicolae Labiş – l’albatros tuéˮ, ibidem, pp. 21–27.
[8] Voir mon article “Marin Preda – le plus haï des écrivains”, dans la Lettre du P.E.N. Club Français n° 39 (mars 2024), pp. 42–57, ainsi que dans Recours au poème (6 mars 2025).
[9] Voir mon article “I. P. Couliano – la dernière victime…”, Lettre du P.E.N. Club Français n° 39, pp. 30–41, ainsi que dans Recours au poème 6 mai 2025) ; une étude bien plus développée sur la vie et la mort de I.P. Couliano était parue sous le titre Les sept transgressions de Ioan Petru Culianu. Fractals, destin et herméneutique religieuse, dans Les Cahiers « Psychanodia », n° 1 / Mai 2011 (sur le site : http://adshishma.net/Publications-Accueil.html).
[10] Il s’agit de la déclaration faite devant les commandants en chef de l’armée à Obersalzberg, le 22 août 1939, en préalable de l’invasion de la Pologne : Wer redet noch heute von der Vernichtung der Armenier? («Qui parle encore aujourd’hui de l’anéantissement des Arméniens ?» (apud Vahakn Dadrian, Histoire du génocide arménien, trad. de l’anglais par Marc Nichanian, éd. Stock, 1996, p. 630). En développant cette idée, prologue évident à l’Holocauste, Hitler exhortait dans le même discours: « Soyez durs, soyez impitoyables, agissez plus vite et plus brutalement que les autres » (Seien Sie hart, seien sie schonungslos, handeln Sie schneller und brutaler als die andern). Le but final étant de « redistribuer le monde », il affiche clairement la méthode : la création d’un nouvel ordre mondial exige le recours à l’élimination en masse, et cite encore un exemple : « Genghis Khan a envoyé des millions de femmes et d’enfants à la mort en connaissance de cause et le cœur léger (fröhlichen Herzens). L’histoire ne voit cependant en lui que le grand fondateur d’États ». Hitler conclut alors qu’en exterminant les Arméniens, les Turcs ont permis à Mustafa Kemal d’établir un nouveau système étatique que le monde a accepté, parce que « le monde croit seulement au succès » (Die Welt glaubt nur an der Erfolg). Le comble, de nos jours, est que cet « oubli » n’en est plus un : il s’agit plutôt d’engourdissement moral, voire d’une absolue paralysie éthique, le monde sait mais laisse faire sans broncher, ou trouve même des sophismes et amalgames nouveaux pour justifier les criminels face à leurs victimes.
Une question en apparence liminaire et pourtant loin d’être dépourvue d’importance est la suivante : d’où tenait Hitler ses informations concernant le génocide arménien auquel il se réfère avec tant de criminelle nonchalance. La réponse tient en un seul nom : Dr Erwin von Scheubner-Richter. Peu connu ou plutôt carrément inconnu par un public plus large, Erwin Scheubner-Richter s’avère de loin la source la plus importante du dictateur allemand concernant les événements qui s’étaient déroulées en Turquie. Vice-consul à Erzurum, ultérieurement commandant adjoint d’un corps de guérilla expéditionnaire turco-allemand – ce qui prouve avec bien d’autres faits l’importance de l’implication de l’Allemagne dans le génocide arménien de 1915 – il fut sans doute non seulement un spectateur mais tout simplement un participant aux massacres, par exemple lors des atrocités commises dans la province de Bitlis, dont fera l’objet son dernier rapport adressé au chancelier Hollweg. D’ailleurs entre le 30 avril et le 5 novembre 1915 il envoie à ses supérieurs, en fonctionnaire consciencieux, pas moins de 15 rapports concernant les déportations et les massacres en cours. Peut-on réellement douter que toutes ces informations et bien d’autres aient été transmises à Hitler, contribuant d’une manière décisive à un état d’esprit qui allait favoriser, par voie de mimétisme criminel, la psychose de la “solution finale”, environ trente ans plus tard? « Concentrant son attention sur la déclaration du 22 août 1939 à Obersalzberg, une publication allemande a affirmé récemment que Hitler “était sans doute parfaitement au courant” (Hitler muss genau Bescheid gewusst haben) de tout ce qui concernait le génocide des Arméniens, puisque “l’un de ses plus proches collaborateurs à l’aube du mouvement national-socialiste était l’ancien consul d’Allemagne à Erzurum, dont les terribles rapports sur le massacre des Arméniens ont été conservés”. Le périodique allait même un peu plus loin puisqu’il affirmait que les moyens utilisés dans l’épisode arménien (il faut plutôt parler de crime contre l’humanité, n.n.) servirent d’exemple pour l’initiative similaire de Hitler contre les Juifs. » (Dadrian, ibid. p. 636). Malgré son indiscutable importance on pourrait dire “mentorielle” pour Hitler en tant que personne, et pour le développement idéologique du mouvement nazi, la carrière si brillante du docteur Scheubner-Richter fut brutalement interrompue lors du putsch avorté de 1923 lorsque Scheubner, qui « marchait bras dessus, bras dessous avec Hitler », devint une des premières victimes de la police, « frappé par une balle en plein cœur. “Lorsqu’il tomba, il attira avec lui Hitler si rudement que le Führer se démit l’épaule et hurla de douleur”. Comme l’observait Joachim Fest, “son influence sur Hitler fut considérable ; il fut le seul parmi les tués de la Feldherrnhalle, le 9 novembre 1923, que Hitler jugeait irremplaçable”». Pour une analyse détaillée de la question, bien au-delà des faits déjà mentionnés, v. Dadrian ibid.: Le cas spécial du Dr Erwin von Scheubner-Richter, pp. 635–638.
[11] On a appris fin 2023 / début 2024 que les attaques aériennes contre des immeubles d’habitation ou institutionnels à Gaza étaient programmées par des IA… (pour cibler des personnes : universitaires, journalistes, écrivains, artistes – tous sans doute étiquetés comme terroristes… et des bâtiments : hôpitaux, maternités, écoles, bibliothèques, églises, mosquées, universités, musées – tous bien entendu décrétés abriter des terroristes !… dont surtout des enfants… même en bas âge !).
[12] Rappelons seulement quelques cas emblématiques des dernières décennies : la grande journaliste d’origine ukrainienne Anna Politovskaïa (née Mazepa), opposante déclarée à Poutine et dénonciatrice des crimes de guerre en Tchétchénie, tuée par balle à Moscou le 7 octobre 2006 (comme par hasard, le jour même d’anniversaire de Vladimir Poutine, alors que depuis son accession au pouvoir 21 journalistes avaient déjà été assassinés avant elle) ; Jamal Khashoggi, le journaliste saoudien opposé à la politique de Riyad, mis en pièces le 2 octobre 2018 sous l’ordre de Mohammed bin Salman Al Saud ; ou enfin Fatma Hassouna, la jeune photojournaliste palestinienne tuée, avec plusieurs membres de sa famille, le 16 avril 2025 – une seulement parmi les centaines de journalistes gazaouis victimes d’assassinats ciblés – dont les vidéos et photos ont nourri le documentaire de la réalisatrice iranienne Sepideh Farsi présenté au festival de Cannes.
[13] Gérard Mermet, Démocrature. Comment les médias transforment la démocratie, Aubier, Paris, 1987, p. 150.
[14] Le mot, courant en russe et en roumain, vient de l’italien (butta fuori, jeter dehors) et désigne les accessoires des décors de théâtre, par définition jetables, et par extension tout objet simulé, contrefait, artificieux, trompeur.
[15] Je renvoie à la série d’articles que j’ai dédiés à l’époque aux atrocités orchestrées par le régime de Poutine en Tchétchénie, en me référant pour les infos, entre autres, au livre de la journaliste Anne Nivat, Chienne de guerre, Fayard, 2000 (v. Totalitarisme et littérature (I), Les cahiers « Psychanodia » n° 3, mai-juillet 2022, en roumain, sous le titre : Ce voir ei / Que veulent-ils, II.1–3; sur : http://adshishma.net/Publications-Accueil.html).
[16] Certains sont même allés jusqu’à comparer Netanyahou avec Hitler. Nous pensons que cette comparaison est légèrement prématurée et trouvons plus approprié de le rapprocher de Talaat, qui fut, comme lui et comme aussi Poutine, un bureaucrate du crime – et, en tant que principal organisateur du génocide arménien, s’avéra le modèle de Hitler pour le génocide juif (cf. supra note 10).
[17] Dans l’un de ses ouvrages-clés, Surveiller et punir. Naissance de la prison (Éditions Gallimard, 1975), p. 190.
[18] Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Dunod, Paris 1992, pp. 496–497.
[19] Pierre Emmanuel, Le Poète fou suivi de Élégies, Les Éditions de la Baconnière, 1948, pp. 11–12 (n.s.).
[20] « Eminescu en cercueil ouvert, défiguré, méconnaissable, seulement ses sourcils noirs le rappelaient encore » (n.s.), Titu Maiorescu, Însemnări zilnice (Notations quotidiennes), éd. I. Rădulescu-Pogoneanu vol. III, p. 157. Évoquons aussi le visage d’enfant martyrisé du jeune Labiş sur son catafalque de « marié à la mort », ou Marin Preda mort, au visage déformé, boursouflé par endroits, enfoncé dans d’autres, ou encore la figure aux traits gonflés, comme blanchis à la craie, de I. P. Couliano, que ses collègues d’université ne pouvaient plus reconnaître.
Présentation de l’auteur
- Réflexions sur le totalitarisme - 6 mars 2026
- I. P. Couliano – la dernière victime… - 6 mai 2025
- Marin Preda – le plus haï des écrivains - 6 mars 2025















