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Représentation de la Croix

Par | 2018-02-19T07:08:14+00:00 15 mars 2013|Catégories : Blog|

 

1. ZACHARIE

 

Seuls les muets peuvent par­ler
des machi­na­tions célestes. Moi, Zacharie,
offi­ciant de l’autel des par­fums,
je fus visi­té par un ange, et éle­vé
incroya­ble­ment au rôle de père
dans la fleur de ma décré­pi­tude.
Et pour que, d’un évé­ne­ment si étrange
il fût fait silence, ce fut le silence
jusque dedans ma gorge… Mais lui, l’ange,
par­la de nou­veau, et cette fois ce fut
à une femme de Nazareth, Marie,
une parente éloi­gnée de mon épouse,
et il lui annon­ça qu’elle accou­che­rait
non à cause de son mari, qu’elle n’avait pas encore,
mais à cause de l’Esprit. Ainsi,
à quelques mois de dis­tance l’un
de l’autre, deux enfants
vinrent au monde de manière incom­pré­hen­sible
et le pre­mier, fils d’Elisabeth et de moi,
fut appe­lé Jean,
l’autre, de Marie et de l’Esprit, Jésus.
Et moi, de tels mys­tères,
je suis ici pour en dire ce que peut dire
quelqu’un qui bouge en vain les lèvres, un de la bouche duquel
ne sortent qu’avortons de paroles.

 

2. HOMMES ET FEMMES DE BETHLÉEM

 

Mais com­ment ! vous ne savez donc rien ?

De quoi ?

 

                 Des sol­dats.

                                          Quels sol­dats ?

 

Les sol­dats d’Hérode.

                                     Hein ? qu’est-ce qu’il dit ?

 

De quoi parle-t-il ?
                                 Il parle de sol­dats.

Je parle de ce dont tout le monde parle.

 

Hérode ? notre roi ?

                                   Taisez-vous un peu,
lais­sez-le finir.

 

                            Cela fait plu­sieurs jours
que les sol­dats s’attardent dans les vil­lages,
entrent dans les mai­sons…

                                            C’est vrai !

 

                                                                 C’est vrai !
Ma femme aus­si l’a enten­du dire !

L’homme qui porte l’eau
les a vus de ses yeux !

 

                                     Au mar­ché
tout le monde en parle !

                                        Ils sont si nom­breux…

 

Ils abattent les portes…

Ils fouillent sous les lits, dans la cendre…

 

Ils cherchent quoi ?

                                  Et que veux-tu qu’ils cherchent ?
comme d’habitude : à man­ger, de l’argent…

 

Oh non, ni à man­ger ni argent. Pire :
ils emportent les enfants.

Tu es fou ? que veux-tu qu’ils en fassent
des enfants ?

 

                        Moi je sais ce qu’ils en font :
ils les tuent.

                         Comment ? Je n’ai pas com­pris.
Parle plus fort.

 

                          J’ai dit qu’ils les tuent.

Ils tuent les enfants !

 

                                   Mais pour­quoi ?

Ordre d’Hérode.

 

                             Vous avez enten­du ?
ils emportent les enfants ! ils tuent les enfants !

Ils vont venir aus­si chez nous : tiens, écou­tez,
on entend déjà le bruit des épées…

 

Mais pour­quoi ? pour­quoi ?

                                               Ordre d’Hérode :
dans toute la région
aucun gar­çon de moins de deux ans
ne doit res­ter en vie.

 

                                  Mais pour­quoi ?

Ils viennent aus­si chez nous !
ils emportent les enfants ! ils tuent les enfants !

 

Pourquoi ? Parce que quelqu’un est allé lui dire
qu’un enfant né dans ces contrées
devien­drait roi à sa place.

Ils viennent par ici ! ils nous prennent nos enfants !
ils tuent nos enfants !

 

Ils arrivent !

                     Je les vois !
                                          Ils sont là
par­mi les der­nières mai­sons, au fond de la venelle…

 

J’entends le bruit de épées ! je vois
la lueur des casques et des épées !

 

3. ZACHARIE

 

Tous ces anges, dans si peu de ciel !
L’air est encore convul­sé par les ailes
des grands anges de l’annonciation
et déjà plus fon­cés, plus dis­crets se hâtent
les mini-anges de l’avertissement :
l’un a pris son vol pour conseiller aux mages
de pas­ser à dis­tance
du palais d’Hérode, un autre vole
vers l’Egypte, il doit trou­ver Joseph
et lui dire qu’Hérode, l’assassin, est mort,
qu’il peut reve­nir avec Marie et Jésus
en Israël, à Nazareth, chez lui…
Entre un vol et l’autre, le car­nage.

 

4. UNE FEMME, MARIE

 

FEMME
  Marie ! ne pars pas. N’y a-t-il rien
  que tu veuilles racon­ter à une amie ?

MARIE
  Oh si, bien sûr je veux. Mais depuis
  que nous sommes reve­nus à Nazareth
  tout est si tran­quille, si clair,
  tout se répète avec tant d’ordre
  que je pour­rais racon­ter seule­ment ce
  qui ne se peut racon­ter : la joie.

 

FEMME
  Pourtant, si je te regarde, j’ai l’impression
  que tu as quelque part, qui sait où,
  un tré­sor tel­le­ment rare et pré­cieux
  que tu as oublié où tu l’avais caché…

MARIE
  Trésor ? caché ? tu veux rire !
  Mais c’est étrange : j’ai com­pris tout à coup
  que j’ai quelque chose, oui, à te racon­ter.

 

FEMME
  Tu vois ? j’en étais sûre.

MARIE
                                           Voici, de temps en temps,
  quand je range ou pré­pare à man­ger,
  il me semble que je réen­tends une voix
  que j’ai rêvée un matin, bien avant
  que naquît mon bébé, une voix
  qui disait des mots de salut
  mais aus­si de récon­fort, qui essayait
  de m’encourager, de me pré­pa­rer
  à je ne sais quelle his­toire effroyable
  encore à venir : mais laquelle,
  jus­te­ment, je ne sais, je ne me sou­viens pas,
  je me rap­pelle seule­ment quelques phrases, ou plu­tôt
  mor­ceaux de phrases : “je te salue,
  pleine de grâce” et puis “dans tes entrailles”,
  “ne crains pas”, “trône”, “il sera appe­lé”,
  “règne­ra sur la mai­son”… Mais ce n’était
  qu’un songe – ou du moins c’est ce
  que j’ai pris l’habitude de croire
  pour demeu­rer en sûre­té
  par­mi mes dou­ceurs de chaque jour,
  pour que rien, pour moi et pour mes chers,
  puisse chan­ger…

 

FEMME
                               Au contraire beau­coup de choses
  vont chan­ger, tu le sais bien, le bébé
  devien­dra un gar­çon,
  un homme, s’en ira au loin…

MARIE
                                                   Mais pas main­te­nant,
  pas main­te­nant ! Mais dis-moi : si cette voix
  je ne l’avais pas rêvée,
  si je l’avais enten­due vrai­ment ?
  et si, ensuite, Syméon…

 

FEMME
                                           Syméon ?

MARIE
  Oui, un homme, un vieux qui, à Jérusalem,
  quand nous avons pré­sen­té Jésus,
  s’est appro­ché et a dit des choses
  que per­sonne n’a com­prises…

 

FEMME
                                                        Bon, calme-toi,
  ma sœur, c’est un tort de cher­cher à com­prendre
  ce que notre cœur
  n’est pas encore prêt à sup­por­ter.

MARIE
  Mais prêt, mon cœur ne le sera
  jamais, même pas après, même pas…

 

FEMME
                                                                 Écoute-moi,
  ne te laisse pas faire, ne serre pas
  cette main qui pointe du futur !
  Il est tard : rentre chez toi, ma fille,
  et dis à ton mari qu’il me par­donne
  si je t’ai rete­nue dehors aus­si long­temps.
  A cette heure, j’imagine, il a fini
  de tra­vailler ; et le petit Jésus
  joue sur le sol à côté du feu
  et t’attend, il attend que tu le prennes
  dans tes bras et le lèves jusqu’au ciel.

 

5. JUDAS

 

Je n’y suis pas encore, moi, dans cette his­toire,
pas tel que vous me voyez.
Pendant que Jésus joue sur le sol
d’une mai­son lui­sante de pro­pre­té,
ses futurs com­pa­gnons aus­si jouent
quelque part, au bord de la mer
ou du désert, quelques-uns
dans la pro­pre­té, comme lui, quelques autres
dans la boue d’un tau­dis.
Oui, tout doit encore adve­nir – tout
excep­té mon nom. Mais pour le moment
ce n’est qu’un nom comme tous les autres,
inno­cent comme la créa­ture
qui inno­cem­ment le porte.
Le dire est, je crois, super­flu. Et si par hasard
il y a quelqu’un qui ne l’a pas devi­né,
tant mieux : en un point infi­ni­té­si­mal
de la ger­mi­na­tion du crime
quelque chose, qui sait, pour­rait encore s’enrayer…
Quelle absur­di­té ! Ce qui est écrit est écrit,
ou mieux, si je pense à qui m’écoute :
ce qui est lu est lu.
Mais lais­sez-moi encore pour un peu
l’illusoire, pas­sa­gère dou­ceur
de ne pas l’avoir fait.

[…]

 

Milan, Garzanti, 2000
(trad. de l’italien J.-Ch. Vegliante)
 

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