> Richard BLIN, Jean-Paul Michel.

Richard BLIN, Jean-Paul Michel.

Par |2018-11-19T02:07:19+00:00 15 novembre 2016|Catégories : Critiques|

 

 

La col­lec­tion « pré­sence de la poé­sie » aux édi­tions des Vanneaux, s’attache à faire connaître l’essentiel de l’œuvre de poètes choi­sis. Elle reprend le prin­cipe de la série qui a fait les beaux jours de Seghers, en per­met­tant au lec­teur à chaque fois une double décou­verte : celle du poète dont le volume (sou­vent épais, lourd de grands textes) pro­pose l’anthologie ; celle du poète qui signe l’essai qui ouvre le volume. Des figures comme Pierre Dhainaut, Matthieu Gosztola, Laurent Albarracin signent des pré­sen­ta­tions lumi­neuses sur leurs pairs, comme Pierre Peuchmaurd, Ariane Dreyfus (dont sort ce mois de novembre 2016 le der­nier recueil chez Flammarion), Jean Malrieu, James Sacré etc.

Le livre de 373 pages que Les Vanneaux offre à la pré­sen­ta­tion et dif­fu­sion du tra­vail de Jean-Paul Michel vers un public plus large, on le sou­haite, est conduit par Richard Blin. Rassemblés dans l’ordre de publi­ca­tion des grands recueils du l’auteur, depuis « Les fils apprêtent à la mort son chant » (1981) jusqu’au « Je ne vou­drais rien qui mente dans un livre » (2010), les poèmes y pré­cèdent les textes théo­riques de Michel sur la poé­sie, textes qui ont fait l’objet d’un volume com­plet chez Flammarion. Presque un demi-siècle d’écriture donc, ras­sem­blé dans ses formes les plus signi­fi­ca­tives et ses étapes impor­tantes : poèmes dic­tés, poèmes de vers irré­gu­liers cen­trés, proses cou­pées, poèmes à res­pi­ra­tion longue. Le recueil des Vanneaux est fidèle à l’exigence et à la haute tenue de la recherche poé­tique de Jean-Paul Michel, de son tra­vail sur le vif de la langue, sur l’espace de la page, et la maté­ria­li­té typo­gra­phique du texte.

C’est de la nais­sance sur les terres de Corrèze que Michel tire sans aucun doute l’énergie d’une poé­sie qui a reven­di­qué au seuil d’une œuvre aujourd’hui incon­tour­nable et essen­tielle, le droit de se vou­loir Héros et Forban. Richard Blin rap­pelle l’itinéraire de celui qui s’est nour­ri, endur­ci et lan­cé par une ren­contre fon­da­trice avec André Breton qu’il était allé rejoindre, d’abord du refus, de la révolte, voire de la fuite. Fuite d’un des­tin tout tra­cé dans ces cam­pagnes de l’après-guerre (prêtre, sol­dat ou pay­san) pour choi­sir l’aventure de la Forme et du lan­gage oppo­sés au grand réel, silen­cieux et indif­fé­rent. Ce désir pri­mi­tif d’intensité est la veine pro­fonde qui des­sine la voie de l’écriture chez Michel. Très vite som­mé de répondre par le pro­fond, le juste et l’écriture comme sacri­fice, à l’évidence éblouis­sante du réel, au pré­sent de ce qui est pré­sent, au face à face avec la Beauté vio­lente, la poé­sie de Michel s’oriente vers l’accueil bien­veillant de la Chance d’être (« le vrai nom d’Être est Chance »), prend le par­ti du lumi­neux qui est double : l’éclat du Beau impé­né­trable d’abord, l’audace de res­pi­rer, d’écrire, de vivre à cette mesure, ensuite. Car la beau­té « poigne, oriente, embrase et voue ». Une telle hau­teur de visée et d’existence donne aux poèmes de Michel cette mus­cu­la­ture puis­sante, drue, ban­dée dans l’effort de dire quand dire est pro­duire, inven­ter (comme on invente une nou­velle terre, un nou­veau monde qui est le nôtre ren­du habi­table) ces formes d’art, poèmes cen­trés, dic­tés, cou­pés qui font adve­nir la Beauté, une beau­té vivante, virile, posi­tive. Pas de celle qu’on enferme dans les musées. Un forme, des Signes, qui opposent leur néces­si­té à la pré­sence du mal : exor­cisme, conju­ra­tion, céré­mo­nial. Il y a de tout cela dans les poèmes de Jean-Paul Michel, car

 

«  Quelle néces­si­té
contraire devant le mal qui déjà mord
dres­ser
comme une herse ?

 

Je n’en vois qu’une C’est d’aimer »

 

Restituer sans tri­cher, ni rater sa cible, quelle gageure ! Faire entendre dans une voix, tout à la fois le Chant  (qui est rythme, syn­cope, vio­lence d’une musique pro­fonde) le mys­tère du réel impé­né­trable qu’on peut dire « sacré » (Bataille), ou « divin » (Hölderlin), la joie (qui est éner­gie, mise à nu, inven­taire émer­veillé) et une pen­sée, quel impos­sible ! Et pour­tant, Blin sou­ligne avec clar­té et admi­ra­tion com­bien haute est cette exi­gence et grande sa réus­site réa­li­sée dans l’œuvre bonne et grande, chez Michel pour qui l’Art est volon­té d’ajuster l’impossible aux dimen­sions de l’homme. On com­prend donc les admi­ra­tions de Jean-Paul Michel pour Hölderlin (qu’il publie chez lui, dans sa mai­son William Blake & Co) et Hopkins. Même exi­gence, même péné­tra­tion, même quête d’un lan­gage dépouillé de ses affé­te­ries, de ses orne­ments inutiles, même inven­tion d’une langue autre, neuve, vibrante de vie, de pré­sence et d’énigme. Michel est donc, on ne peut le nier, une voix unique, rare dans le pay­sage poé­tique fran­çais. Car la per­sé­vé­ra­tion dans ce des­sein inouï, le refus de la demi réus­site, ou de la faci­li­té exigent, on le sent bien, une méthode, une ascèse, seules aptes à conduire le poète vers cette pro­fonde conni­vence avec le réel, l’autre, lui-même. Michel écrit ain­si dans ses textes consa­crés à la poé­sie

 

 « J’appelle « Poème », toute manière humaine de faire face au grand réel ; tout geste esquis­sé pour lui répondre, toute forme ris­quée pour lui don­ner contre­par­tie. »

 

Ce sérieux de la joie et du vrai, il faut prendre le temps de le dire ici, Michel le met aus­si dans l’exercice qu’il fait de l’amitié et de la ren­contre. L’homme et le poète sont un. On sent dans la ren­contre et l’échange la géné­ro­si­té d’un vivant, la dis­po­ni­bi­li­té intel­li­gente et sen­sible d’un homme qui s’est arra­ché au des­tin, taillé, construit dans ses refus et ses admi­ra­tions.

 

« Il n’y a pas de der­nier mot pos­sible à un poème de véri­té.
Mais l’examen de ton empreinte fait assez connaître l’énergie de ton pas. » écrit-il.

 

L’empreinte de Jean-Paul Michel laisse entre­voir en effet la méthode, le tra­vail qui offrent à ses poèmes de ne pas « man­quer à l’être ». « Pour moi, j’écris des ciseaux à la main » répète-t-il sou­vent. La for­mule magni­fique mérite d’être éclai­rée. Qu’il s’agisse des poèmes dic­tés au volant de sa voi­ture lorsque, ensei­gnant, il rou­lait dans la forêt lan­daise vers ses élèves ou des textes écrits chaque soir, le secret de Michel tient à l’oubli et aux… ciseaux. Oublié long­temps dans un tiroir, puis exhu­mé des années après, le poème est juste et vrai s’il résonne encore, de loin, s’il brille tou­jours de l’éclat qui lui a don­né nais­sance. C’est là, alors que les ciseaux coupent, taillent, sacri­fient dans le vif de la page, des mots, des vers, pour n’en gar­der que le mica, le grain, l’angle, la force. Chez Michel, Richard Blin sou­ligne com­bien le poème est fruit de cette vio­lence qui coupe et sculpte au sens propre dans le lan­gage la forme juste et pleine du poème ; d’autant pleine qu’elle s’établit sur le vide, le silence, la syn­cope. Tailler ou cou­per c’est ryth­mer, faire entendre et voir (n’oublions pas que Jean-Paul Michel est typo­graphe) la nudi­té à vif du réel. Débarrassé de l’inutile, du joli. Ouvert à l’Ouvert, à la mor­sure du vrai.

 

« Serions-nous si vains que puis­sions
de quelque façon prendre
notre par­ti d’échouer
quand cette tâche – seule – peut valoir
que l’on trace, incise, grave,
prie ?

 

D’avoir été seule­ment nom­mé
dans la juste cadence d’un vers
sacre
ce qui ne doit périr. »

 

Ce qui ne doit périr : l’amitié, le face à face avec la mer en Sicile d’un temple grec, même rui­né ; la femme aimée et l’enfant se bai­gnant dans les vagues et le soleil ; les pois­sons sur le quai ; les Dieux, les lec­tures, « toutes choses, les mau­vaises même » qui se doivent dans la mort regret­ter. Vouer ain­si sa vie à des Signes pour adres­ser au réel sa propre joie d’être qui l’ouvre à notre pré­sence, dans un face  à face bru­tal, éro­tique comme le Forban sur son vais­seau aborde, tranche, saute dans le vide et prend d’assaut en hur­lant « Défends-toi Beauté vio­lente ! ». Dans cette image, c’est  toute l’œuvre de Jean-Paul Michel, dont Richard Blin écrit pour conclure son second essai qu’elle est « une œuvre qui resa­cra­lise la poé­sie, témoigne de ren­contres et d’enchantements dont Jean-Paul Michel, en artiste de la vie, nous dit tout ce qu’ils doivent aux coups de foudre silen­cieux de l’improbable et à ces pré­sences – sans trans­cen­dance – que sont capables de sus­ci­ter les puis­sances d’art de la langue et du beau dans leur confron­ta­tion à la mor­sure du vrai. »

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