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RIMBAUD ET LA GUERRE

Par | 2018-02-23T11:29:23+00:00 5 juin 2014|Catégories : Blog|

 

RIMBAUD ET LA GUERRE

 

                 « Qu’est pour moi le pays de la poé­sie ?
                C’est celui de toute ma vie, à com­men­cer par l’enfance en Alsace, bien­tôt                        per­due et dévas­tée par la guerre.

 Claude Vigée, Les Sentiers de velours sous les pas de la nuit, Les Cahiers  de Peut-être, 2010, p. 86.

 

         Ce matin du 15 mars 2014, le jour même où je suis invi­té par Anne Mounic à par­ler de « Rimbaud et la guerre » et à par­ti­ci­per ain­si à l’après-midi poé­tique annuelle de l’Association des Amis de Claude Vigée, Grand Prix National de la Poésie 2013, je découvre dans le beau recueil Le Corps du monde, que m’a offert un jeune poète d’aujourd’hui, Gwen Garnier-Duguy, une pièce inti­tu­lée « Arma virumque cano »[1].

Ce sont les pre­miers mots de l’Enéide, « Je chante les armes et l’homme », ou, plus expli­ci­te­ment, « Je chante les com­bats et le héros », une guerre qui n’a pas besoin d’être pré­ci­sée, un chef qui n’avait pas même besoin d’être nom­mé aux lec­teurs romains, Enée qui, après avoir fui Troie, et la guerre de Troie, a abor­dé le rivage de l’Italie et dû s’engager dans de nou­velles luttes armées pro­vo­quées par la colère de Junon, la reine des dieux. Après avoir, comme Ulysse, bat­tu les mers et vécu une manière d’Odyssée, ce fils d’Anchise et de Vénus est au cœur de ce que Jacques Perret a appe­lé « une Iliade vir­gi­lienne », appa­rais­sant « sous la forme des  com­bats sin­gu­liers, des guerres, des négo­cia­tions diverses qui emplissent les six der­niers livres de l’Enéide »[2].

Arthur Rimbaud, soli­de­ment for­mé en latin par ses pro­fes­seurs de lettres au Collège muni­ci­pal de Charleville, Ariste L’Héritier en troi­sième, Charles Duprez en seconde, et en par­ti­cu­lier par le der­nier en date, en « classe de rhé­to », Georges Izambard, aurait pu écrire des vers latins sur ce héros. Il a, pour la classe, tra­duit des vers de Lucrèce invo­quant Vénus comme « mère des fils d’Enée » (Aeneadum geni­trix), avant de la célé­brer dans le troi­sième poème adres­sé à Théodore de Banville pour accom­pa­gner sa lettre du 24 mai 1870, avec l’espoir de le voir publier dans Le Parnasse contem­po­rain, « Credo in unam », qui devien­dra dans une seconde ver­sion « Soleil et Chair ».

Mais c’est  à un autre enfant illustre né dans les col­lines arabes, à un des­cen­dant de Jugurtha (nepos Jugurthae), qu’il avait consa­cré, dès la classe de seconde, quand il était sous la férule de M. Duprez, un poème latin com­po­sé le 2 juillet 1869, ayant obte­nu le pre­mier prix du concours de vers latins de l’académie de Douai et publié dans Le Moniteur de l’enseignement secon­daire spé­cial et clas­sique. – Bulletin offi­ciel de l’académie de Douai, le 15 novembre 1869. Ce des­cen­dant du Jugurtha de Salluste, roi de Numidie vain­cu par les Romains, livré à Marius en 104 et mort dans les geôles des enva­his­seurs romains, n’est autre que le sul­tan algé­rien Abd-el-Kader (1808-1883) vain­cu par les troupes du duc d’Aumale en 1847, libé­ré par Napoléon III en octobre 1852, et fêté offi­ciel­le­ment à Paris en 1865 et 1867, même si depuis 1855 et jusqu’à sa mort il a vécu à Damas.

L’élève Rimbaud était donc dans la note offi­cielle quand il fai­sait par­ler l’ombre de Jugurtha à son loin­tain des­cen­dant :

 

      tua vin­cu­la sol­vet
Gallia ; et Arabiam, Gallo domi­nante, vide­bis
Laetitiam : acci­pies gene­ro­sae foe­de­ra gen­tis

 

La Gaule va bri­ser tes chaînes… Et tu ver­ras l’Arabie heu­reuse, sous la domi­na­tion gau­loise : tu accep­te­ras le trai­té d’une nation géné­reuse[3].

 

Si l’éloge de Napoléon III pou­vait plaire aux  auto­ri­tés aca­dé­miques et à la mère d’Arthur, peut-on se deman­der, avec Jean-Jacques Lefrère, s’il faut cher­cher dans cette com­po­si­tion latine du jeune Rimbaud « le sou­ve­nir de son père, dont le régi­ment s’était bat­tu contre le chef arabe », alors qu’il n’était encore que sous-lieu­te­nant[4] ? De ce père, on le sait, Arthur ne parle pra­ti­que­ment jamais, comme s’il appar­te­nait, d’une autre manière que « la mother » à une « Famille mau­dite » (c’est le titre de la pre­mière ver­sion, récem­ment retrou­vée, du poème « Mémoire »). En 1869, le capi­taine Frédéric Rimbaud s’était depuis long­temps éloi­gné du foyer conju­gal et de ses enfants. Mais on peut rap­pe­ler, non seule­ment sa par­ti­ci­pa­tion à la guerre d’Algérie, sa ren­contre avec Vitalie Cuif quand il était à Mézières, affec­té en 1852 avec son régi­ment, le 47e d’infanterie, à la caserne Bayard, leur mariage le 8 février 1853, le colo­nel Lemaire, com­man­dant en second de la place forte de Mézières alors entou­rée de rem­parts, étant l’un des témoins[5], donc la place de l’armée dans la mémoire fami­liale deve­nue inévi­ta­ble­ment, au moins en par­tie, la mémoire de l’enfant.

Pour moi, « Enfance » et « Guerre » se com­plètent et se répondent d’une cer­taine manière dans les futures Illuminations. Dans « Guerre », il part de son enfance (« Enfant » est même le pre­mier mot) pour aller vers un « à pré­sent » humi­liant et incer­tain qui l’amène à « songe[r] à une Guerre, de droit ou de force, de logique bien impré­vue ».

Dès 1869, Arthur Rimbaud avait l’impression que l’histoire recom­mence, et celle du nou­veau Jugurtha en était l’illustration. En tête du poème latin tel qu’il a été publié dans le Bulletin offi­ciel de l’Académie de Douai est pla­cée une phrase de Guez de Balzac, – le Balzac du XVIIe siècle – extraite d’une de ses lettres :

 

La Providence fait quel­que­fois repa­raître le même homme à tra­vers plu­sieurs siècles.

 

D’un tel recom­men­ce­ment nous avons maintes preuves aujourd’hui. Arthur Rimbaud est né le 20 octobre 1854, l’année où a com­men­cé la guerre de Crimée, et son père (dont je ferai obser­ver qu’il est né en 1814) y est par­ti au début de 1855 et a par­ti­ci­pé au siège de Sébastopol.

Etait-elle finie en 1856, cette guerre de Crimée ? Non, et pas davan­tage la guerre d’une manière géné­rale. Le début de notre XXIe siècle et celui de l’année 2014 nous en apportent la preuve. Rimbaud allait connaître la guerre fran­co-prus­sienne de 1870-1871, dont on put craindre des sur­sauts et qui devait, on le sait, reprendre en 1914 et 1939, pre­nant l’extension au XXe siècle de « guerres mon­diales ». Charles Péguy, né en 1873, avait pré­vu que la guerre pré­cé­dente allait recom­men­cer. Jean Giraudoux savait très bien que la guerre de Troie aurait de nou­veau lieu. Charles Cordier, évo­quant la SDN, a inti­tu­lé La Paix au lac dor­mant un livre publié en 1947 que j’ai acquis récem­ment où il s’étonne que dans le Palais de Genève dont la pre­mière pierre fut posée en 1929, per­sonne n’ait, jusqu’en 1939, « aper[çu] les grands signes pré­cur­seurs de l’Apocalypse »[6].

C’est en 1939, comme il l’a lui-même pré­ci­sé, que Claude Vigée a com­men­cé à écrire, à Strasbourg, ce qui devait être son pre­mier livre de poèmes, La Lutte avec l’ange, ache­vé dix ans plus tard aux Etats-Unis après avoir « long­temps dor­mi au fond d’une malle, éga­ré par­mi [s]es bagages d’éternel errant »[7].

Rien de tel sans doute, dans la valise de Rimbaud, conser­vée au musée de Charleville, que j’ai évo­quée dans un article récent[8]. Mais pour moi qui suis né le 17 juillet 1939, un mois et demi avant la décla­ra­tion de guerre, et dont le père, lui aus­si capi­taine dans l’infanterie sans l’être de car­rière comme le père de Rimbaud, allait par­tir pour le front, l’émotion ne peut qu’être intense quand je lis le récit par Claude Vigée de l’été 39[9],  des « der­nières grandes vacances » en Normandie sans pos­si­bi­li­té de retour dans son Alsace natale et de ce qui a sui­vi, ou des poèmes comme « La Poésie » ou comme « Les che­vaux de halage sur les rives du Rhin ». Le pre­mier fait par­tie de « L’Acte du bélier », der­nière sec­tion du Soleil sous la mer (1972). Le second des Sentiers de velours sous les pas de la nuit (2012). Anne Mounic les a rete­nus l’un et l’autre dans L’Homme naît grâce au cri, en 2013[10].

« Ce gron­de­ment muet dont naî­tra le ton­nerre », nul doute que Rimbaud l’ait enten­du, mais, même s’il s’est le plus sou­vent écar­té avec hor­reur de l’armée dont il était issu, il est dou­teux qu’il ait tra­ver­sé la guerre, et même les guerres, en « éprouv[ant] mal­gré tout l’extase sur les décombres ».

Il n’en reste pas moins qu’il res­ta en quête de la vie, de la « vraie vie », sans pour­tant aller jusqu’à la joie pour laquelle Gwen Garnier-Duguy reste confiant dans le poème dont je suis par­ti, mal­gré son titre « Arma virumque cano » :

 

Les appa­rences sont contre nous

Il n’y a pas que mal­heur en ce monde
et tous les hommes ne sont pas mau­vais

Derrière les évé­ne­ments furieux de ce temps
court un visage
étran­ger à la dou­leur

C’est la face fer­vente

Au fond des êtres
veille la joie.

 

 

« Joie », c’est pré­ci­sé­ment le mot sur lequel Claude Vigée lui aus­si met l’accent, « la secrète joie » dans « Lamentation de Jacob », poème écrit à Toulouse le 15 juin 1941, l’année de ses vingt ans, quand il se heur­tait déjà, en temps de guerre, à la per­sé­cu­tion des nazis à l’égard des Juifs[11].

Dans « Le chant de ma ving­tième année », « le regret des jours dis­pa­rus vient han­ter son som­meil », mais après les vers vient ce com­men­taire :

 

Tout art pro­cède d’un intense désir de joie[12].

 

Et ce désir de joie est insé­pa­rable du désir de créa­tion. Celui qu’il appelle « l’inventeur de l’œuvre » « veut pos­sé­der à tra­vers elle la pré­sence sen­sible de la joie ‘dans un corps et une âme’ ; aujourd’hui il va conqué­rir un coin de para­dis en ce monde sans chair ni âme  sans lumière, et sans joie »[13].

A un détail près – l’inversion -, Claude Vigée citait bien dans ce texte écrit en temps de guerre la fin de l’ « Adieu » d’Une sai­son en enfer quand Rimbaud espé­rait, « à l’aurore », qu’il lui serait « loi­sible de pos­sé­der la véri­té dans une âme et un corps »[14].

 

                                                              


[1] Editions de Corlevour, 2014, p. 13.

[2] Jacques Perret, Virgile, éd. du Seuil, coll. Ecrivains de tou­jours, numé­ro 47, 1959, p. 106. Ce grand pro­fes­seur à la Sorbonne, qui avait consa­cré sa thèse prin­ci­pale aux Origines de la légende troyenne de Rome (Les Belles-Lettres, 1942), est aus­si l’auteur de la seconde tra­duc­tion de l’Enéide publiée chez le même édi­teur dans la col­lec­tion des Universités de France, 1978, deux volumes.

[3] J’ai sen­si­ble­ment modi­fié la tra­duc­tion de Jules Mouquet dans son édi­tion de Vers de col­lège d’Arthur Rimbaud, Mercure de France, 1932, où l’on retrou­ve­ra le poème p. 44-45. Gallia désigne évi­dem­ment la France.

[4] Jean-Jacques Lefrère, Arthur Rimbaud, Fayard, 2001, p. 97.

[5] Voir Yanny Huraux, Les Ardennes de Rimbaud, Didier Hatier, coll. Terres secrètes, 1991, p. 11-22, avec de pré­cieuses pho­to­gra­phies de la caserne Bayard et de l’ancienne église Saint-Rémi de Charleville où fut célé­bré le mariage, une cari­ca­ture du colo­nel Lemaire et p. 32 la repro­duc­tion d’une aqua­relle d’époque, due à  Albert Capol, repré­sen­tant Mézières telle que l’a connue Arthur Rimbaud jusqu’au 31 décembre 1870, ceinte de rem­parts, – « une ville qu’on ne trouve pas » -, comme il l’écrivait à Georges Izambard dans sa lettre du 25 août 1870.

[6] Bruxelles, La Renaissance du livre, p. 15-16.

[7] Le recueil a paru en mai 1950 aux édi­tions Les Lettres,  et a été repris par Flammarion en 1972. Nouvelle édi­tion L’Harmattan, 2005. Je cite l’Avant-propos de Claude Vigée lui-même à cette nou­velle édi­tion, p. 7.

[8] Dans le volume col­lec­tif d’hommage à Gérard Martin et Alain Tourneux, Rimbaud « lit­té­ra­le­ment et dans tous les sens », Classique Garnier, 2012, p. 63-69.

[9] Dans La Lune d’hiver, Flammarion, 1970, rééd. Honoré Champion, 2002. Ce texte a été repris à la fin de la nou­velle édi­tion (2005) de La Lutte avec l’ange. – Un chant de sombre joie dans l’agonie.

[10] Points, p. 156 et 282.

[11] Ibid., p. 191-194, et voir p. 188-189. Il a débar­qué à Toulouse avec sa mère au début du mois d’octobre 1940.

[12] Ibid., p. 18.

[13] Ibid., p. 19.

[14] Une sai­son en enfer, Bruxelles, Alliance typo­gra­phique (M.-J. Poot et Compagnie), 1873, p. 53.