> Roger Dextre, Des écarts de langage

Roger Dextre, Des écarts de langage

Par | 2018-02-20T10:59:21+00:00 17 février 2017|Catégories : Critiques|

 

 

Cinq par­ties com­posent ce recueil : suites de poèmes et longs poèmes en plu­sieurs par­ties ; mais cela n'a sans doute guère d'importance…

La      pre­mière par­tie, qui court de la page 7 à 39, est une sorte de jour­nal sans com­plai­sance car les pentes sont boueuses et la rivière grasse et brune. Sans com­plai­sance car le der­nier mot du pre­mier poème est pos­ses­sion"Avant la pos­ses­sion" : que désigne ce vers ? L'imparfait qui com­mence le poème semble indi­quer au lec­teur qu'il s'agit d'un temps où la décou­verte du lan­gage avait lieu… Ce serait donc une explo­ra­tion du pas­sé propre au poète. Impression ren­for­cée par La Suicidée (p 15) où la voix est avant tout un son, le poème tout entier sem­blant expri­mer la stu­pé­fac­tion… Cette pre­mière suite, en tout cas, hésite entre le jour­nal où chaque poème immor­ta­lise un moment (l'exemple le plus pro­bant en est Fleuve) et le récit du rap­port au lan­gage à tra­vers diverses expé­riences…

La deuxième suite, "Travail", situe la tona­li­té des poèmes : élé­gie à la gloire des tra­vailleurs du temps pas­sé ? Ce serait l'histoire d'une grève ("Dans son bleu de tra­vail, mon père arrête l'usine"), la poé­sie parle rare­ment des grèves ! Mais nul ne sait si le poème est une illus­tra­tion-dénon­cia­tion du "Arbeit macht frei" ins­crit à l'entrée des camps de concen­tra­tion ou d'extermination nazis… À moins que ce ne soit l'occasion de par­ler de la dés­in­dus­tria­li­sa­tion et de la fer­me­ture des usines… Élégie donc, mais ambi­guï­té…

"Le regard, du dedans" est plus inti­miste, plus intros­pec­tif. Il est consa­cré à la lec­ture et Roger Dextre note : "Sur les lèvres, len­te­ment, ira la langue. /​ Ses lèvres attendent le rêve /​ pour y trou­ver la parole, /​/​ la ral­lier." Le temps du lan­gage s'échappe-t-il tou­jours ? La médi­ta­tion se pour­suit ; "Le temps de par­ler /​ était-il pas­sé dès qu'on a sen­ti /​ son immi­nence. " Les écarts se comblent-ils ?

Roger Dextre conti­nue à déchif­frer le monde à tra­vers dif­fé­rentes expé­riences de "lec­tures" (livres, poèmes, pho­to­gra­phies, sou­ve­nirs, pay­sages…) dont la moindre n'est pas celle d'un recueil de poèmes choi­sis d'Apollinaire : "Ce livre de poche /​ ouvrit ain­si plus que le monde /​ à l'insolite parole qu'il com­por­tait". Tout est tou­jours à reprendre car le monde est per­du. Je retiens ces vers : "L'image qui vient en sou­riant /​ est cepen­dant d'un père /​ dans les années soixante, /​ sor­tant de l'usine tran­quille­ment…" Oui, quelque chose échappe tou­jours…

"Une catas­trophe" part d'un mot pro­non­cé par la mère âgée en mai­son de retraite : pour la pre­mière fois, elle peut voir et dia­lo­guer, via l'ordinateur, (avec) sa petite-fille qui se trouve au Japon. Sa réac­tion est de s'exclamer "C'est une catas­trophe" qu'il com­pare, dans le poème, à une phrase trou­vée ulté­rieu­re­ment dans un livre consa­cré à Peter Sloterdijk : "La catas­trophe serait alors la pré­sence simul­ta­née de toute chose". Hasard objec­tif ? Ou plus ? C'est ce mot de catas­trophe qu'ausculte Roger Dextre. Et si ce qui n'est qu'un outil (imma­té­riel, de sur­croît) n'offrait qu'un simu­lacre ? C'est une invi­ta­tion à retrou­ver le réel que signe Roger Dextre, un réel avec ses odeurs et ses goûts…La réa­li­té, quoi !

Un  recueil néces­saire !

 

*

 

Sommaires