> Sept poèmes traduits par Cécile A. Holdban et Thierry Gillyboeuf

Sept poèmes traduits par Cécile A. Holdban et Thierry Gillyboeuf

Par | 2018-02-21T14:11:29+00:00 25 décembre 2014|Catégories : Blog|

 

1

Au bord
du corps de la nuit
dix lunes se lèvent.

 

2

Une cica­trice rap­pelle la bles­sure.
La bles­sure rap­pelle la dou­leur.
Tu pleures encore une fois.

3

Quand nous mar­chons au soleil
nos ombres sont comme des barges de silence.

 

4

Mon corps gît
et j’entends ma propre
voix qui gît près de moi.

 

5

Le rocher est plai­sir
et il s’ouvre
et nous y péné­trons
comme nous péné­trons dans nous-mêmes
chaque nuit.

 

6

Quand je parle à la fenêtre
je vois que tout
est tout.

 

7

J’ai une clef
J’ouvre donc la porte et j’entre.
Il fait noir et j’entre.
Il fait plus noir et j’entre.

 


D’après une Litanie

 

Il y a un champ à ciel ouvert je m’allonge dans un trou que j’ai creu­sé jadis et je loue le ciel.
Je loue les nuages qui sont des pou­mons de lumière.
Je loue la chouette qui veut habi­ter en moi et le fau­con qui ne le veut pas.
Je loue la fureur de la sou­ris, la consi­dé­ra­tion du loup.
Je loue le chien qui vit dans la famille et ne sera jamais l’un d’eux.
Je loue la baleine qui vit sous les froides cou­ver­tures de sel.
Je loue la for­ma­tion du cal­mar, les dômes de méandres.
Je loue le secret des portes, l’ouverture des fenêtres.
Je loue la pro­fon­deur des pla­cards.
Je loue le vent, les géné­ra­tions mon­tantes de l’air.
Je loue les arbres sur les branches des­quels se per­che­ra le Coq du Portugal et le Coq polo­nais.
Je loue les pal­miers de Rio et ceux qui pous­se­ront à Londres.
Je loue les jar­di­niers, les vers de terre et les petites plantes qui se louent les uns les autres.
Je loue les baies sucrées de Georgetown, du Maine et le chant du moi­neau à gorge blanche.
Je loue les poètes de Waverly Place et de la Onzième Rue, et celui dont les os se trans­forment en éme­raudes noires quand il se dresse dans le vent.
Je loue les hor­loges pour les­quelles je vieillis en un jour et rajeu­nis en un jour.
Je loue tous les tours et détours de l’ombre, ceux que je vois et ceux que je ne vois pas.
Je loue tous les toits du toit aqueux de l’étang au toit d’agile des douanes.
Je loue ceux qui ont fait de leurs corps des ambas­sades défi­ni­tives de chair.
Je loue l’échec de ceux qui ont de l’ambition, les auteurs de pros­pec­tus et de car­nets de rien.
Je loue la lune pour sup­por­ter les hommes.
Je loue le soleil ses hom­mages.
Je loue la souf­france du regain et la féli­ci­té du déclin.
Je loue tout pour rien parce qu’il n’y a pas de prix.
Je me loue pour la façon dont j’agis avec une pelle et je loue la pelle.
Je loue le motif de la louange grâce à laquelle je renaî­trai.
Je loue le matin dont le soleil brille sur moi.
Je loue le soir dont je suis le fils.


La longue soirée triste

 

Quelqu’un disait
quelque chose sur les ombres recou­vrant le champ, sur
les choses qui passent, sur la façon dont on dort au petit matin
et dont le matin arrive.

Quelqu’un par­lait
du vent qui meurt mais revient,
des coquillages qui sont les cer­cueils du vent
mais les intem­pé­ries conti­nuent.

C’était une longue nuit
et quelqu’un disait quelque chose sur la lune déver­sant son blanc
sur le champ de maïs, qu’il n’y avait rien d’autre
que cela encore et encore.

Quelqu’un par­la
d’une ville où elle était allée avant la guerre, une pièce avec deux bou­gies
contre un mur, quelqu’un qui dan­sait, quelqu’un qui regar­dait.

Nous com­men­cions à croire

que la nuit ne s’achèverait jamais.

Quelqu’un disait que la musique était ter­mi­née et per­sonne ne l’avait remar­qué.

Puis quelqu’un a dit quelque chose sur les pla­nètes, sur les étoiles,
qui étaient si petites, si loin­taines.



Et tu dis

 

Tout est dans l’esprit, dis-tu, et n’a
rien à voir avec le bon­heur. L’arrivée du froid,
l’arrivée de la cha­leur, l’esprit a tout le temps au monde.
Tu prends mon bras et dis que quelque chose va arri­ver,
quelque chose d’inhabituel pour lequel nous avons tou­jours été pré­pa­rés,
comme le soleil qui arrive après un jour en Asie,
comme la lune qui part après une nuit avec nous.

 


Ma mère par une soirée de fin d’été

 

1

Quand la lune appa­raît
et que quelques granges bat­tues par le vent se détachent
sur les col­lines légè­re­ment bom­bées
et brillent d’une lumière
voi­lée et pleine de pous­sière
qui flotte au-des­sus des champs,
ma mère, ses che­veux arran­gés en chi­gnon,
le visage dans l’ombre et la fumée
de la ciga­rette s’enroulant
sur le lustre jaune pâle de sa robe,
se tient près de la mai­son
et regarde le suin­te­ment de la der­nière lumière
en bas dans les laîches,
les der­nières îles grises de nuages
dis­pa­rais­sant de vue et le vent
ébou­rif­fant le man­teau cou­leur cendre de la lune
sur la baie noire.

 

2

Bientôt la mai­son, avec ses stores refer­més, enver­ra
de petits tapis de lueurs
dans la brume, la baie
com­men­ce­ra sa bruyante houle
et les pins, épis effi­lo­chés
grim­pant la col­line, sem­ble­ront effleu­rer
les faibles sco­ries des cieux.
Et ma mère regar­de­ra dans les allées d’étoiles,
les tun­nels infi­nis du néant,
et tout en regar­dant,
sous le charme de l’heure,
elle se dira que nous nous aban­don­nons chaque nuit
aux orages silen­cieux de la déchéance
qui lacèrent la chair pleine de plis,
et elle ne sau­ra pas
pour­quoi elle est ici
ou de quoi elle est pri­son­nière
sinon des condi­tions de l’amour qui l’ont ame­née à ça.

 

3

Ma mère ren­tre­ra à l’intérieur
et les champs, les pierres nues
déri­ve­ront en paix, les petites créa­tures –
la sou­ris et le mar­ti­net – dor­mi­ront
aux extré­mi­tés oppo­sées de la mai­son.
Seul le grillon sera debout,
répé­tant sa note unique stri­dente
aux planches pour­ries du porche,
aux rideaux rouillés, à l’air, à l’obscurité à mon­ture invi­sible,
à la mer qui reste fidèle à elle-même.
Pourquoi ma mère devrait-elle se réveiller ?
La terre n’est pas encore un jar­din
qu’il faut retour­ner. Les étoiles
ne sont pas encore des cloches qui sonnent
la nuit pour les dis­pa­rus.
Il est beau­coup trop tard.

 


Vers pour l’hiver

 

pour Ros Krauss

 

Dis-toi
quand il fait froid et que la gri­saille tombe de l’air
que tu conti­nue­ras
de mar­cher, en enten­dant
le même air peu importe l’endroit où
tu te trouves –
à l’intérieur du dôme de l’obscurité
ou sous le blanc cra­que­lé
du regard de la lune dans une val­lée de neige.
Ce soir quand il com­mence à faire froid
dis-toi
que ce que tu sais n’est rien
d’autre que l’air que jouent tes os
quand tu conti­nues de mar­cher. Et tu seras capable
pour une fois de te cou­cher sous le petit feu
des étoiles d’hiver.
Et si jamais tu ne peux pas
conti­nuer ou reve­nir et que tu te trouves
là où tu seras à la fin,
dis-toi
dans ce der­nier afflux du froid à tra­vers tes membres
que tu aimes ce que tu es.


 

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