> Sur le Fleuve, de Silvia Baron Supervielle

Sur le Fleuve, de Silvia Baron Supervielle

Par | 2018-05-27T21:38:27+00:00 24 mai 2013|Catégories : Critiques|

L’œuvre poé­tique de Silvia Baron Supervielle, édi­tée en grande par­tie par Thierry Bouchard, Granit, José Corti et depuis quelques années Arfuyen, est œuvre consé­quente, à lire en paral­lèle de ses livres parus au Seuil ou chez Gallimard. L’ensemble for­mant un tout et fai­sant jus­te­ment œuvre. Ce qui, dans le tra­vail de Silvia Baron Supervielle, est tout aus­si insé­pa­rable de son ate­lier de tra­duc­tion, autour entre autres de Juarroz, Campo, Pizarnik ou Cortazar. Ou encore… Thérèse D’Avila. Nous sommes ici en terres de feu. Silvia Baron Supervielle est née à Buenos Aires et s’est ins­tal­lée en France en 1961. Elle com­mence à écrire direc­te­ment en langue fran­çaise peu après, et ses textes sont publiés dans Les Lettres Nouvelles de Maurice Nadeau. Ce n’est pas rien.
Dans ce récent recueil, le ton et la voix du fleuve sont don­nés d’emblée :

 

par les sur­sauts
du vent qui ramènent
le rivage oppo­sé

par la dis­tance ten­due
et la vie arra­chée
que l’amour replante

 

un pays una­nime
entraîne la mer

La sil­houette du Rio de la Plata, fleuve qui marque la vie et l’écriture de la poète. Une figure cen­trale. Mais la forme ou l’ombre du fleuve ne sont pas seule­ment ce fleuve pré­cis, plu­tôt le fil rouge d’une écri­ture plon­geant dans les pro­fon­deurs de la vision poé­tique de l’écrivain, là ou se nouent les élé­ments du tout de ce qui est :

 

au-delà de la flamme
aiguë du cierge
qui plie la haute
quête et déplie
la prière fra­gile
brûle le mys­tère
par­ta­gé

Une poé­sie ver­ti­cale, cepen­dant ancrée dans le corps/​matière de la Terre :

 

mal­gré les coups d’aile
de la ligne
bles­sée en vol

de l’aigle de l’astre
qui la trace
et l’abandonne

 

un sillage résis­tant
remorque

Une poé­sie comme un arbre – enra­ci­née. Les poètes pro­fonds sont faits de cette eau-là, comme l’encre d’une vision plon­geant ses racines simul­ta­né­ment dans le ciel et la terre. Ils accom­pagnent leurs lec­teurs tout au long du fleuve. Dans les eaux d’une poé­sie /​ har­mo­nie :

 

le flû­tiste
de l’espace
se pro­mène
en scru­tant
l’accord
dis­pa­ru

Une poé­sie cepen­dant « réa­liste » :

 

puisque qui
me rêve
ne réus­sit pas
à me créer

Dix mots qui contiennent toute l’histoire authen­tique du monde.
La poé­sie de Silvia Baron Supervielle parle ain­si de ce « pays où l’aube ne meurt pas », poé­sie d’Espérance mal­gré de trom­peuses appa­rences, poé­sie de qui sait com­bien futiles et illu­soires sont des mots sans cesse répé­tés, « temps », « his­toire »… Qu’est-ce donc que tout cela ? Peu face au silence. La poète peint des mondes en tra­çant au fusain mots et vers, le che­va­let du peintre/​poète est devant nos yeux, la poé­sie est image. Et au centre de ce monde, au tra­vers du che­va­let, passe le fleuve… sur lequel nous pas­sons. Simultanément. Il faut avoir beau­coup vu en dedans de soi pour écrire le long du fleuve de l’axe du monde. Pour écrire, cela :

 

si j’éteins
de mes paumes
la com­bus­tion
blanche

rejailli­ront
les flammes

 

Ou bien ceci :

la mer pro­pulse
le désir et se replie
dans le désert

 

après la nuit
l’aube remonte
au fir­ma­ment

seul l’amour
sans nom retient
son secret

 

Sur le fleuve livre majeur d’une poète authen­tique.
 

Ce recueil a obte­nu le Prix de lit­té­ra­ture fran­co­phone Jean Arp 2012

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