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Sur le seuil (extraits)

Par |2018-10-17T18:19:53+00:00 17 janvier 2016|Catégories : Blog|

Sur le seuil, le recueil dont ces textes sont tirés, raconte des choses toutes petites, insai­sis­sables – « ultra­minces », disait Marcel Duchamp : apparitions/​disparitions, mirages des per­cep­tions, des sen­sa­tions et des rêves, traces lais­sées par nos pas, nuages de cendres et, aus­si, mira­cu­leux et rares indices d’autre chose, qui offrent un espoir de pas­sage.

Certains textes de Sur le Seuil ont fait l’objet d’une lec­ture, à l’invitation d’Arrabal, d’autres ont été publiés dans le n° 4 de la revue de poé­sie Kôan, des Éditions Éoliennes, et le recueil en son entier paraît en décembre aux Éditions Tarabuste.

 

 

 

 

Pour que je entre en scène, moi doit céder la place. Comme c’est étrange.

C’est que moi s’agite, bavard et bel­li­queux, alour­di par la liste bruyante des far­deaux. Je, lui, est rebelle aux ordres, indomp­té, mais il est doux, paci­fique et secret ; il attend aux portes et veut le silence pour paraître.

Que moi s’oublie, que vienne l’obscurité, yeux clos, sans inten­tion, sans vou­loir, sans mémoire, sans bouche qui s’ouvre, alors, de pro­fon­deurs qui n’appartiennent à per­sonne, comme les sables pai­sibles des océans s’enivrent d’être rou­lés par les vagues, encre de seiche, encre de nuit, ou comme les fleurs de papier pliées ser­ré déploient leur tige et se redressent sous deux gouttes d’eau, affleurent des images ou des pen­sées, une parole, une musique enfin, et avec elle, forme inache­vée ou libre, qu’importe, forme en mou­ve­ment, onde soli­taire remon­tant le cou­rant — un sujet.

 

 

***

 

 

 

Parler demande de l’audace. Parler demande de pen­ser. Penser demande de l’audace.

Parler demande d’exister. Exister demande de l’audace.

Écrire demande de l’audace. Écrire demande de par­ler. Écrire demande de l’audace, plus encore que par­ler.

Peindre aus­si demande de l’audace, comme écrire ou par­ler. Et dan­ser ou chan­ter.

Parler demande qu’on ait com­men­cé à exis­ter, mais aus­si fait com­men­cer à exis­ter. Écrire demande, plus encore, qu’on com­mence à exis­ter, et fait exis­ter plus encore. De même, bien sûr, peindre ou chan­ter ou dan­ser.

 

Écrire fait exis­ter au point de ne plus exis­ter. Au point que seul l’écrit existe. Ou la pein­ture, ou la musique.

 

 

 

***

 

 

 

Corps,

corps souf­frants,

talés,

défor­més,

dis­lo­qués, éven­trés,

ouverts à tous vents,

condam­nés,

 

corps sans parole,

corps d’épouvante,

corps de Io

« tra­çant des lettres dans la pous­sière ».

 

Épaves d’un être escomp­té.

 

 

***

 

 

 

Après tout,

tout bien pesé, tout bien consi­dé­ré,

en finale, fina­le­ment,

en fait, en réa­li­té,

en fin de compte, au bout du compte, tout compte fait, au total,

en der­nière ana­lyse, en défi­ni­tive,

en résu­mé,

qu’en pen­ser ?

 

En fait, devait-il res­ter ?

Tout bien pesé, le pou­vait-il ?

En réa­li­té, était-il dan­ge­reux qu’il res­tât ?

Au bout du compte, où aurait pu être le dan­ger ?

En défi­ni­tive, y avait-il le moindre dan­ger ?

En fin de compte, il ne semble pas.

Finalement, ce n’était pas dan­ge­reux du tout.

Tout compte fait, la ques­tion ne se posait même pas.

Au total, mieux valait donc qu’il res­tât.

En der­nière ana­lyse, il a choi­si de res­ter.

En résu­mé, il est res­té.

En fait, n’était-ce pas ce qu’il vou­lait ?

 

     Tout bien pesé, tout bien consi­dé­ré, en finale, fina­le­ment, en fait, en réa­li­té, en fin de compte, au bout du compte, tout compte fait, au total, en der­nière ana­lyse, en défi­ni­tive, en résu­mé, après tout,

c’est sûr, il vou­lait res­ter.

 

 

***

 

 

 

 

     Lawrence l’Arabe, sous le kef­fieh et l’agal : « I snif­fed the air and thought the smell was dyna­mite » ; l’Artiste jeune homme, impuis­sant à mor­ti­fier son odo­rat : « he found he had no natu­ral repu­gnance for bad odors ».

 

Je me rap­pelle, moi,

l’odeur salée du sang,

l’âcre dioxyde de soufre qui brûle l’arrière-gorge,

l’odeur déli­cieuse de l’essence à la pompe,

celle qu’il lais­sait sur l’oreiller,

les miennes, éton­nantes, qu’on m’oblige à chas­ser.

Je me rap­pelle l’odeur grasse et acide du sperme,

celle de l’encens dans les églises humides,

aus­si l’exhalaison des fleurs de can­ne­liers.

 

Je me rap­pelle le par­fum frais des vagues,

la gan­grène nau­séeuse sous le baume et les pan­se­ments de toile,

la puan­teur du cadavre exhu­mé,

la pes­ti­lence du pou­lailler obs­cur où déjec­tions de bêtes et d’hommes se fondent sous mes pieds.

 

Ces odeurs de mon pas­sé, par­fois je les convoque. Je piste le gibier à tra­vers les ron­ciers, les hautes herbes, les ruis­seaux. Les traces ne me mènent nulle part. Je m’égare dans une forêt de mots, de débris d’images et de savoirs en ruine.

La proie vient quand elle veut. Elle sur­git sou­dain devant moi, immo­bile entre les arbres, comme un cerf avec ses grands bois.

 

 

 

***

 

 

 

Dans la nuit, mes doutes me tenaient éveillée.

C’est alors que le pre­mier chien de traî­neau est arri­vé. Il venait de der­rière la col­line ennei­gée, sui­vi d’un deuxième chien, puis d’un troi­sième, puis d’autres, deux par deux, en silence ; ils avan­çaient en cou­rant, langues pen­dantes, gris et blancs, noirs et blancs, beiges et blancs, leurs pattes avant un peu arquées, ce qui était dû, sans doute, à ma posi­tion décen­trée et à mon angle de vision.

Lorsque tous les chiens furent pas­sés, le soleil envoya son der­nier rayon pâle sur la neige.

 

Je savais que je n’avais ni dor­mi ni rêvé. J’avais seule­ment lais­sé pas­ser le traî­neau dans la nuit.

 

 

***

 

 

 

 

On l’appelle Hippocampus gut­tu­la­tus, Hippocampe, ou encore Cheval de mer. Il émer­veillait déjà les Anciens, la science découvre en lui mille pro­diges et cha­cun se ras­sure de lui connaître un nom qui l’apprivoise.

Immobile par­mi les algues, fan­tas­tique avec sa tête de che­val, est-ce un être vivant ? Ou le cava­lier d’un jeu d’échecs, flot­tant entre deux eaux et qu’un cou­rant hasar­deux déplace ?

Son gros ventre jaune d’or, sa longue queue qui se déroule, se réen­roule en spi­rale comme une feuille de fou­gère puis au pas­sage s’amarre à une algue, sa cri­nière hir­sute de fila­ments en forme d’épines, ses yeux mobiles dans son corps rigide cui­ras­sé d’écailles en os, sa nageoire dor­sale dia­phane qui se déplisse et bat l’eau tan­dis qu’il avance, ver­ti­cal, dans l’herbier, et son repos sans défense sur le sable lui donnent une inquié­tante beau­té.

Insolite, incom­pré­hen­sible, il a un je ne sais quoi de mena­çant. Car enfin, que vient faire un che­val au fond des mers ?

 

Arrive une femelle, aus­si étrange. Une lente parade com­mence dans la posi­do­nie enru­ban­née, les deux hip­po­campes se pour­sui­vant avec élé­gance, s’élevant ensemble, tour­nant l’un autour de l’autre, cher­chant le contact de leurs ventres, s’attachant par l’extrémité de leur queue. Là, en dépit de la rai­deur des corps, se recon­naît la vie dans un éblouis­se­ment.

Le fan­tas­tique « déplie ses fastes et hisse ses signaux. » Le nageur est apai­sé. Il dit oui à la vie en toutes ses formes.

 

 

***

 

 

Tu es assis sur une chaise en fer ; tu as froid. Autour de toi, il n’y a rien. Tu te bornes à attendre, ou presque. Et par­fois, dans le vide hiver­nal où tu es plon­gé, l’un d’eux passe. Si le moment est faste, ils arrivent à plu­sieurs ; il se peut même qu’ils acceptent de reve­nir. Peu t’importe alors d’avoir froid car l’instant est plein d’eux.

 

Ce sont des reflets d’incendies sur des fleuves de métal, des gla­çons – effet blanc – et des nuits étoi­lées.

 

Autour de toi gra­vite une île, impé­né­trable et fée­rique. Comme au manège le cercle des che­vaux bleus, mys­té­rieux et muets, qui tournent, sabots avant levés, libre cri­nière, œil farouche, cara­co­lant avec leurs selles rouges et leurs queues de crin blond sous des guir­landes d’ampoules qui s’allument en plein jour.

 

 

***

 

 

Un ani­mal sort de son ter­rier au clair de lune (à peine s’il existe). Craintif, il hume l’air, furète çà et là. Au sol, il trouve un fruit, le renifle. Il sait qu’il dis­pose de peu de temps : vite, il s’en empare dans la nuit bleue.

 

Quand ton corps s’est assou­pi, que tu l’as lais­sé mou­rir un peu, quand tout dort autour de toi, une main secrète défait tes liens. Tu te tais, les yeux clos pour dou­bler la pro­fon­deur du noir. Tu laisses faire. Il n’y a plus ni sujet ni pen­sée.

Sous la clar­té vert-bleu, dans le silence où ombres et contours se figent, les mots arrivent.

Tu ne dors pas et tu écoutes.

 

 

***

 

 

Il cherche l’obscurité. Pas le clair-obs­cur ni l’anté-ombre, ni la mer d’été sous la pleine lune, ni le ciel rosi de nos nuits pol­luées, ni même la nuit asia­tique pro­fonde qui en plans suc­ces­sifs chan­tourne roches, arbres et mon­tagnes. Il ne veut pas non plus du som­meil trou­blé par les rêves ou par la lueur glauque que les écrans pro­pagent.

 

Il désire l’obscurité totale, celle de la chambre noire qui à tra­vers un trou étroit n’accepte que le latent, l’instable, l’invisible.

Il dit que dans cette chambre obs­cure, il n’aurait qu’à regar­der : il ver­rait des canaux véni­tiens, des inté­rieurs fla­mands et des femmes avec des perles.

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