> Sur les pas de Gherasim Luca

Sur les pas de Gherasim Luca

Par | 2018-05-25T10:46:11+00:00 4 novembre 2013|Catégories : Blog|

 

Sur les pas de Gherasim Luca, Tout doit être réinventé

 

            Gherasim Luca, né le 23 juillet 1913 à Bucarest et mort le 9 février 1994 à Paris, est un de ceux que l’on pour­rait nom­mer poètes aux deux langues, tout en étant étran­ger en son propre pays (voir à ce sujet l’étude de Petre Raileanu, Gherasim Luca). Considéré comme l’un des fon­da­teurs du sur­réa­lisme rou­main, dans une ambiance des avant-gardes menées de près ou de loin par Tzara, Janco, Vinea, Voronca, Fondane, Brancusi ou Brauner, il sou­haite « regar­der l’objet et tout ce qu’il y a autour de [lui] comme si nos yeux étaient bour­rés de dyna­mite, regar­der nous détruire et nous étour­dir, pour nous déré­gler, pour nous intoxi­quer et pour deve­nir fous d’une manière sys­té­ma­tique » (« Parcourir l’impossible », dans La Réhabilitation du rêve de Ion Pop). Dans sa vie, comme dans son art, il refuse les contraintes et les conven­tions jusque dans la réin­ven­tion de sa propre iden­ti­té, met­tant en pra­tique l’obligation de « l’oubli abso­lu ». De fait, le poète est né sous le nom de Salman Locker avant de choi­sir très rapi­de­ment, comme bon nombre de ses com­pa­gnons de l’époque, le pseu­do­nyme et le titre de « Gherasim Luca, Archimandrite du Mont Athos et lin­guiste émé­rite », ren­con­trés for­tui­te­ment dans une rubrique nécro­lo­gique. Paradoxalement – tout en expli­quant bon nombre d’éléments de son œuvre – la mort d’un autre sera pour lui le point d’émergence de sa nou­velle vie de poète. Ce lien essen­tiel avec la mort est un des aspects de sa poé­sie – qu’il écrit au « sang de son sui­cide vir­tuel [qui] s’écoule noir, vitrio­lant, et silen­cieux » (L’Inventeur de l’amour) – et de la vision de l’art qu’il défend, à savoir un art nou­veau déta­ché des ori­gines – tout comme il s’est défait de l’Œdipe en se sépa­rant du nœud mater­nel et pater­nel par l’abandon de son patro­nyme, « concep­tion non oedi­pienne de l’existence » (L’Inventeur de l’amour).

Dans la même veine, sa poé­sie s’inscrit dans un renou­vel­le­ment du monde réel au pro­fit de mondes pos­sibles : « Je suis obli­gé d’inventer une façon de mar­cher, de res­pi­rer, d’exister, parce que le monde où je me meus n’est ni d’eau, ni d’air, ni de terre, ni de feu pour m’informer à l’avance que je dois nager ou voler ou mar­cher à deux pattes » (L’Inventeur de l’amour), renou­vel­le­ment qui fait la part belle aux sono­ri­tés et aux images. C’est pour­quoi le poète tente de faire table rase en refu­sant les méta­phores et expres­sions toutes faites mais sans rendre son texte tou­te­fois absurde. Ainsi, le poète note que « si nos yeux gardent tou­jours la même vieille image réti­nienne, s’ils ne se laissent pas agran­dir, éton­ner, sur­prendre et atti­rer vers un pays tou­jours vierge, la vie entière [nous] appa­raît comme une fixa­tion arbi­traire sur une époque de notre enfance ou de notre huma­ni­té, simple pan­to­mime de la vie des autres ». Son œuvre toute entière se veut regard neuf sur le monde, régé­né­ra­tion de la langue et des images insuf­flées au texte. Sa mani­pu­la­tion du lan­gage devient véri­table maïeu­tique.

La ren­contre avec les théo­ries de Victor Brauner – peintre rou­main d’avant-garde, ins­tal­lé à Paris, ayant adhé­ré au sur­réa­lisme et tra­vaillé avec Brancusi, Giacometti, Breton – et d’Ilarie Voronca – poète et direc­teur de la revue 75HP, revue d’avant-garde rou­maine à laquelle Luca col­la­bo­ra – mar­que­ra le tra­vail du poète sur l’image, tra­vail qu’il pré­sen­te­ra notam­ment lors de l’exposition « Présentation de gra­phies colo­rées de cubo­ma­nies et d’objets » ouverte à Bucarest en jan­vier 1945. Lors de cette expo­si­tion, Luca – par la cubo­ma­nie et les « objets objec­ti­ve­ment offerts » – et Dolfi Trost – par la « néga­tion concrète de la pein­ture » grâce à des moyens sur-auto­ma­tiques – sou­li­gne­ront leur désir de trou­ver de nou­veaux pro­cé­dés de fabri­ca­tion de l’image dans les­quels le hasard et l’automatisme tiennent une place impor­tante. Par exemple, la cubo­ma­nie, inven­tée par Luca, est une forme de col­lage fabri­quée à par­tir de pho­tos ou d’illustrations diverses décou­pées en car­rés d’égales dimen­sions. Les car­rés hété­ro­gènes sont ensuite col­lés côte à côte de manière aléa­toire afin de for­mer une image. Cette pra­tique invite à recon­si­dé­rer la notion de com­po­si­tion, que l’on peut entendre dans son sens propre (poser ensemble et donc assem­bler) et à s’interroger sur l’articulation entre le dis­con­ti­nu et le conti­nu, l’hétérogène et l’homogène. Luca et Trost pré­sentent la cubo­ma­nie sous forme de recette :

« … choi­sis­sez trois chaises, deux cha­peaux, quelques pierres et para­pluies, plu­sieurs arbres, trois femmes nues, cinq très bien habillées, soixante hommes, quelques mai­sons, des voi­tures de toutes les époques, des gants, des téles­copes, etc.

Coupez tout en petits mor­ceaux (par exemple 6/​6 cm.) et mélan­gez bien dans une grande place de la ville. Reconstituez d’après les lois du hasard ou de votre caprice et vous obtien­drez un pay­sage, un objet ou une très belle femme incon­nus ou recon­nus, la femme ou le pay­sage de vos dési­rs. » (Présentation de gra­phies colo­rées, de cubo­ma­nies et d’objets, Luca/​Trost)

La cubo­ma­nie influence son écri­ture poé­tique, elle par­ti­cipe à cette réin­ven­tion du monde et de la vie, mais elle consti­tue aus­si une contem­pla­tion de frag­ments de soi-même et une solu­tion pour acti­ver les mul­tiples reflets du monde, du réel, dans son œuvre.

Ainsi, l’art de Luca, mais aus­si sa poé­sie, portent les traces de ce que les deux artistes, Brauner et Voronca, ont appe­lé la pic­to­poé­sie, art plas­tique ayant pour ambi­tion une forme de poly­pho­nie qui mêle­rait la voix du peintre à celle du poète, art inter­mé­diaire entre le poème-col­lage et l’usage de mots dans des tableaux : « Pictopoezia nu e pic­tură /​ Pictopoezia nu e poe­zie /​ Pictopoezia e pic­to­poe­zie » (75HP). De la même manière, chez Luca comme dans le mou­ve­ment pic­to­poé­tique – nom don­né par ses inven­teurs – , « les atti­tudes les plus éloi­gnées se retrouvent uni­ver­sel­le­ment fécon­dées (…), mots et cou­leurs reçoivent une nou­velle sono­ri­té, la sen­sa­tion ne se perd plus (…) » (75HP).

La lettre n’est alors plus seule­ment un des maillons du lan­gage mais un signe à part entière, comme trace sur fond blanc, au sein d’une spa­tia­li­sa­tion des poèmes et d’une poé­tique du blanc.

 

faux
défi
défaut
fou
 

 

Peau fine
pau­pière finale
fœtale
fatale
phi­lo­so­phale

(Le Chant de la carpe)

                       

La dimen­sion gra­phique et plas­tique de l’œuvre s’accompagne aus­si d’un tra­vail sur la chaîne sonore et plus lar­ge­ment lin­guis­tique comme le montre son « bégaie­ment » poé­tique :

                « La mort, la mort folle, la mor­pho­lo­gie de la méta, de la méta­mort, de la méta­mor­phose ou la vie, la vie vit, la vie-vice, la vivi­sec­tion de la vie » étonne, étonne et et et est un nom, un nombre de chaises, un nombre de 16 aubes et jets, de 16 objets contre, contre la, contre la mort ou, pour mieux dire, pour la mort de la mort ou pour contre, contre, contrô­lez-là, oui c’est mon avis, contre la, oui contre la vie sept, c’est à, c’est à dire pour, pour une vie dans vidant, vidant, dans le vidant vide et vidé, la vie dans, dans, pour une vie dans la vie. » (Héros-limite)

Cette exploi­ta­tion des res­sources du lan­gage, ce « théâtre de bouche », comme il aime à dire, per­mettent au poète de dis­soudre dans et par le lan­gage, dans la « cabale pho­né­tique des corps », ce qu’il nomme le « déjà-vu ». Notons au pas­sage que Gherasim Luca a pro­duit à l’occasion de réci­tals des spec­tacles poé­tiques et sonores. La poé­sie de Luca est donc à l’écoute des réso­nances du lan­gage. Luca s’est ain­si appli­qué à trou­ver une déno­mi­na­tion plus juste pour qua­li­fier sa poé­sie : l’« onto­pho­nie », un des termes qu’il emploie dans ses écrits avec celui de « silen­so­phone »,  met en rela­tion l’être, ce qui est, avec les sono­ri­tés de la langue. C’est en ce sens que, dans sa pra­tique de la cubo­ma­nie et de la pic­to­poé­sie, l’artiste devient médium d’une sur-réa­li­té dont les objets inven­tés sont issus d’une pen­sée libé­rée des contraintes de l’intelligible, grâce au ques­tion­ne­ment et à la décou­verte poé­tiques, ouvrant par là des voies/​voix nou­velles.

Parallèlement, Luca tra­vaille à la créa­tion de nou­veaux sup­ports pour ses textes. Il pra­tique aus­si le « livre d’artistes » puisqu’il qua­li­fie lui-même ses col­la­bo­ra­tions de « fusion­nelles ». Au delà de l’aspect esthé­tique d’une telle démarche, le livre-objet met en évi­dence l’écriture comme acte, dans un mou­ve­ment com­mun avec d’autres artistes, peintres, gra­veurs, etc.

Ainsi, bien loin d’une simple décons­truc­tion-recom­po­si­tion ludique, la poé­sie de Luca se construit pièce à pièce, telle une « vie dans la vie », en ce « monde où les poètes n’ont plus de place » (mes­sage lais­sé par le poète lors de son sui­cide), eux qui se veulent explo­ra­teurs des tré­fonds de l’Homme, des pro­fon­deurs du dedans. « Tout doit être réin­ven­té, il n’y a plus rien au monde »  (L’Inventeur de l’amour)

X