> Suzanne et les croutons de Claude Louis-Combet

Suzanne et les croutons de Claude Louis-Combet

Par |2018-08-16T15:53:33+00:00 4 décembre 2013|Catégories : Blog|

C'est un ami gra­veur, Patrick Vernet (qui nous a quit­tés subi­te­ment en mars 2013) qui me fit vrai­ment décou­vrir Claude Louis-Combet en 2010 en m'offrant le livre de ce der­nier, Des artistes (1)… J'avais aupa­ra­vant tra­vaillé avec P Vernet mais aus­si avec JG Gwezenneg et dans cet ouvrage, Louis-Combet avait repris le texte qu'il avait écrit pour l'exposition de Gwezenneg, Les Sécrétions palimp­sestes,  à Cherbourg en 1989. D'où ma légi­time curio­si­té pour celui qui par­lait si bien et si pro­fon­dé­ment des peintres, des gra­veurs et autres créa­teurs et mon inté­rêt en ouvrant "Suzanne et les croû­tons".

    Le mot croû­ton en lan­gage popu­laire dési­gnant un vieillard aux facul­tés intel­lec­tuelles réduites, le titre immé­dia­te­ment fait réfé­rence au mythe biblique de Suzanne au bain que plu­sieurs peintres (Jordaens, Rubens, Chassériau entre autres ) ont immor­ta­li­sé dans leurs tableaux inti­tu­lés "Suzanne et les vieillards". Ce mythe consti­tue l'un des cha­pitres du Livre de Daniel dans l'Ancien Testament. Il raconte la mésa­ven­ture d'une jeune femme chaste sur­prise lors de son bain par deux vieillards libi­di­neux qui lui font des pro­po­sions sexuelles qu'elle refuse. Accusée d'adultère par ces der­niers, elle est condam­née à mort, du moins dans un pre­mier temps… Paul Rebeyrolle, au XXème siècle, dans son tableau "Suzanne au bain", dénonce la convoi­tise et la calom­nie, contrai­re­ment à ses illustres pré­dé­ces­seurs qui dans leurs œuvres met­taient une conno­ta­tion reli­gieuse, sui­vant en cela la Bible… Il y a donc lieu d'aborder le texte de Claude Louis-Combet avec cir­cons­pec­tion.

    L'intrigue qui court sur une bonne qua­ran­taine de pages est simple. Dans une mai­son de retraite, la Clinique du Confluent, les pen­sion­naires (tous des croû­tons !) attendent comme celle du mes­sie, la venue de la chaste Suzanne qui arrive vers le milieu du récit déclen­chant une véri­table bac­cha­nale. Suzanne va alors en deve­nir le per­son­nage prin­ci­pal : elle "se fait com­plice des regards qui assaillent sa pudeur, et les vieillards, tout entiers réduits à leur impuis­sance de croû­tons, bas­culent dans un délire de luxure col­lec­tive" affirme la qua­trième de cou­ver­ture. Ainsi résu­mée cette intrigue pour­rait être celle d'un pen­sum por­no­gra­phique où dominent l'exhibitionnisme, le voyeu­risme et la mas­tur­ba­tion.

    Cependant plu­sieurs indices viennent infir­mer cette hypo­thèse. Tout d'abord la place occu­pée par la des­crip­tion des "croû­tons". Si Claude Louis-Combet donne volon­tiers dans le gro­tesque et la déri­sion, c'est peut-être pour se pro­té­ger du nau­frage que consti­tue la vieillesse et par­ti­cu­liè­re­ment la grande vieillesse car l'insistance mise à rela­ter le sort fait aux vieux – qu'on parque dans des mou­roirs – n'est pas inno­cente. Peinture au vitriol  assu­ré­ment : rien n'est épar­gné au lec­teur, ni la déchéance phy­sique et sexuelle, ni la déchéance intel­lec­tuelle. Mais pein­ture qui débouche sur le déri­soire : "… ils occu­paient leur loi­sir à se mas­tur­ber, les yeux clos, le souffle court, sans autre effet que ramol­lir le très mou jusqu'à anni­hi­la­tion". Le por­trait du cen­te­naire de la Clinique du Confluent, le roi des Flapis, est une réus­site, une charge, mine de rien, contre l'hygiénisme ambiant qui veut pro­lon­ger la vie des humains au-delà du rai­son­nable.

    Le texte ne manque pas de réfé­rences à la pein­ture, à la Bible, au phi­lo­sophe Zénon…  "Ce n'était pas Vénus jaillis­sante, écu­mante, toute salée d'embruns, et voi­lant sa nudi­té sous les tor­sades de sa che­ve­lure" écrit Claude Louis-Combet pour pré­sen­ter Suzanne… On pense alors à La nais­sance de Vénus de Botticelli. On trouve aus­si trace de figures bibliques sou­vent repré­sen­tées par les peintres : "Elle [Suzanne] incar­nait, comme  Ève, comme Bethsabée et quelques autres, la séduc­tion natu­relle de la beau­té et l'aspiration de l'être tout entier à l'embrasement par le sexe et la pos­ses­sion à mort". Nous voi­là loin de la plate por­no­gra­phie, mais il y a mieux : Suzanne devient un arché­type qui, ayant tra­ver­sé l'histoire des hommes, n'a plus que de loin­tains rap­ports avec le récit biblique. Elle est un modèle "non pour l'édification des croyants, mais pour la mise en valeur et le sou­la­ge­ment des fan­tas­ma­go­ries du sexe". Et Claude Louis-Combet va jusqu'à se réfé­rer à Zénon et ses para­doxes : "…il y avait tou­jours entre leur corps et le sien, comme pour un nou­vel argu­ment de Zénon, une dis­tance infran­chis­sable".

    Comment alors lire Suzanne et les Croûtons ? Il sem­ble­rait que Claude Louis-Combet livre ici une ver­sion ico­no­claste du concept théo­lo­gique de rédemp­tion. Si dans la reli­gion chré­tienne, la rédemp­tion passe par la volon­té de l'homme d'être rache­té par sa foi dans le Christ, il y a un paral­lèle avec les croû­tons qui sou­haitent être rache­tés de leur misère sexuelle par leur foi en la beau­té du corps dési­rable de Suzanne. Suzanne devien­drait alors la méta­phore du Christ puis­qu'in fine elle par­vient à mener à la jouis­sance le Roi des Flapis, après des échecs répé­tés avec la masse des croû­tons, mais en payant de sa per­sonne cette fois-ci. C'est le sens de la remarque de Claude Louis-Combet : "Elle ne s'était pas suf­fi­sam­ment per­due de vue et sacri­fiée. Elle n'était pas entrée dans l'arène". Mais, pour autant, l'auteur n'est pas naïf et la fin n'est pas heu­reuse puisque au moment de l'ultime jouis­sance, "la cli­nique fut secouée dans ses fon­de­ments et une énorme cla­meur cos­mique de triomphe et d'anéantissement cou­vrit l'écroulement de l'édifice humain dans la ténèbre des flots". Pessimisme en der­nier res­sort dû au prin­cipe de réa­li­té ?

    Suzanne et les Croûtons est donc une belle réus­site lit­té­raire qui amène le lec­teur à réflé­chir sur le réel, sur le désir, mais aus­si sur les sym­boles reli­gieux ou mytho­lo­giques. Ou, pour reprendre ces mots de la pré­sen­ta­tion du texte :  est- il pos­sible "de rejoindre [par l'écriture] un cer­tain noyau d'expérience inté­rieure où prennent vie et forme les contra­dic­tions de l'existence aux prises avec le Sacré" ? Au lec­teur de répondre.

Note

1. Claude Louis-Combet,  Des artistes. Presses Universitaires du Septentrion. 202 pages, 22 €.

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