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Table rase de Gilles Cheval

Par |2018-08-21T04:57:06+00:00 8 décembre 2013|Catégories : Blog|

Les jeunes édi­tions de La Lune bleue créées en 2010 semblent se réduire à une per­sonne, Lydia Padellec, qui conçoit (en sol­li­ci­tant poète et artiste), imprime, relie ou broche et dif­fuse ce qu'elle choi­sit d'éditer. Elle a su créer une ligne gra­phique recon­nais­sable de petits livres d'artistes. Table rase de Gilles Cheval (avec la col­la­bo­ra­tion de Floriane Fagot) en est la preuve. Tiré à 50 exem­plaires (dont 5 de tête avec une pein­ture ori­gi­nale de l'artiste et un texte manus­crit du poète), de for­mat 10×15 cm, c'est un livre pré­cieux qui donne à lire un poème cou­rant sur huit pages.

    Table rase : com­ment ne pas pen­ser à ce vers de L'Internationale, le poème d'Eugène Pottier qui devien­dra chan­son grâce à la musique de Pierre Degeyter et l'hymne, dès 1904, des tra­vailleurs révo­lu­tion­naires : "Du pas­sé fai­sons table rase" ? Et dès le pre­mier vers, ("Sais-tu com­bien je n'en peux plus des len­de­mains qui chantent"), on s'interroge, par sa réfé­rence, non seule­ment à l'autobiographie post­hume "Les len­de­mains qui chantent" de Gabriel Péri, dépu­té com­mu­niste fusillé par les nazis en 1941 qui cite, à la fin de sa lettre d'adieu, le vers de Paul Vaillant-Couturier, extrait de sa chan­son "Jeunesse" (sur une musique d'Arthur Honegger de 1937) : "Nous bâti­rons un len­de­main qui chante", mais au deve­nir poli­tique et lit­té­raire de cette expres­sion. Comment lire ce poème de Gilles Cheval ?

    Si dès la deuxième page du poème, l'auteur semble condam­ner la socié­té de consom­ma­tion avec sa vie lyo­phi­li­sée ("nour­ri­ture en boîte espoirs sous vide des jours pleins à ras bord de quo­ti­dien…"), reste – qui pose pro­blème – cette confu­sion des trois aspects du temps (pas­sé, pré­sent et ave­nir) qui se  répète :

"jamais ne vois ne ver­rai ne vis plus…."
"le meilleur  à venir qui bien­tôt se per­dra  qui déjà s'est per­du et qui se perd encore…"

Cette notion d'un temps qui se vaut à chaque ins­tant revient à nier le pro­grès, certes pas à tort (si l'on consi­dère la pré­sente séquence his­to­rique), et à sup­pri­mer la pos­si­bi­li­té de len­de­mains qui chantent. Mais de quels len­de­mains qui chantent s'agit-il ? Ceux annon­cés par Paul Vaillant-Couturier ou ceux annon­cés par le capi­ta­lisme poli­ti­co-finan­cier ? Ou, plus géné­ra­le­ment, de l'impossibilité de vivre dans cette socié­té qui est la nôtre, une socié­té fon­dée sur l'argent et les appa­rences ? La réponse à ces ques­tions est (peut-être ?) dans le der­nier vers : "et toi comme un idiot fixes-tu du regard le bout de tes chaus­sures". L'obscurité du poème serait à l'image de l'indécision du sujet, de ce TU dont on cherche tout au long de la lec­ture l'identité : l'autre ou l'alter ego du poète ?

    Et Floriane Fagot, que dit-elle, dans ses pein­tures tachistes qui accom­pagnent le poème ? Elle joue de la réac­tion des cou­leurs sur le sup­port ; serait-ce une pein­ture du chaos auquel fait pen­ser le poème ? Alors sa pein­ture serait ici comme l'image d'un chaos qui reste à per­cer pour en décou­vrir les rivages secrets, comme une image du ciel étoi­lé qui, au-delà de son appa­rence, obéit aux lois de la méca­nique céleste…

 

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