Quand la nuit se brise est le superbe titre d’une antholo­gie con­sacrée à la poésie algéri­enne venant de paraître aux édi­tions du Seuil, en col­lec­tion de poche Points. Elle reprend celle parue en 2004 aux édi­tions Autres Temps. Un grand œuvre orchestré par Abdel­mad­jid Kaouah, lui-même poète. Une cinquan­taine de poètes de dif­férentes généra­tions et notoriétés sont convoqués.

De dif­férents engage­ments aus­si. Le vol­ume com­mence par un panora­ma de la poésie algéri­enne en son his­toire, en son lien avec la Guerre d’Algérie et en sa sit­u­a­tion actuelle : 70 pages très intéres­santes qui per­me­t­tent à la béo­ti­enne de se faire une idée, même si ce panora­ma est cen­tré, com­ment faire autrement, sur la Guerre d’Algérie. Pré­cisons qu’il s’agit d’une antholo­gie de la poésie algéri­enne fran­coph­o­ne. On y ren­con­tre des poètes célèbres (Kateb Yacine, Jean Sénac…) et des voix plus rares, par­fois éphémères. On peut divis­er la présen­ta­tion de Abdel­mad­jid Kaouah entre un avant et un après la Guerre d’Algérie.

Du fait de l’oralité, comme dans tout le bassin Méditer­ranéen, une Mare Nos­trum dont nom­bre de poli­tiques con­tem­po­rains en France feraient bien de se sou­venir, la poésie a existé très tôt dans ce que nous avons cou­tume d’appeler le Maghreb. 

Quand la nuit se brise. Antholo­gie de poésie 
algéri­enne
, Points, col­lec­tion points poésie, 
304 pages, 7,80 €.

C’était la poésie des con­teurs et des trou­vères – les trou­ba­dours de l’orient. À ce pro­pos, Kaouah rap­pelle la belle for­mule d’Amrouche qui par­lait de la poésie des clair­chan­tants. Une poésie partagée entre la trans­mis­sion de la cul­ture tra­di­tion­nelle, de l’histoire réelle ou mythique des groupes eth­niques, et la vie du quo­ti­di­en. Et dire ce qui suit n’est pas par­ler pour mémoire : cette poésie anci­enne a lais­sé des traces dans l’écriture poé­tique con­tem­po­raine, elle est présence dans le sub­strat de la poésie algéri­enne qui s’écrit. Une autre influ­ence de « l’avant » provient de la con­fronta­tion : terre d’invasion, de con­flits, l’Algérie a tou­jours con­nu cette con­fronta­tion. Vue de France, l’affrontement le plus évi­dent est celui qui com­mence en 1830 quand la « con­quête française » boule­verse l’histoire de ce bout d’Afrique. Ain­si, la poésie en Algérie sera tou­jours poésie de la con­fronta­tion avec autrui, mais un autre dont la présence pose des ques­tions poli­tiques, sociales et économiques. La poésie est ici chant de résis­tance presque par nature.

C’est pourquoi, au début du 20e siè­cle, le rap­port à la France se com­plique : la coloni­sa­tion est une enne­mie, pas de doute là-dessus, mais les colons devi­en­nent – en tant que représen­tants de la République des droits de l’homme – une source d’influence et d’inspiration. Il y a alors deux France aux yeux des poètes algériens, celle qui domine et celle dont la sub­stance révo­lu­tion­naire porte l’espérance. La con­séquence immé­di­ate la plus impor­tante con­siste à se saisir de la langue française dans l’écriture de la poésie de la résis­tance algéri­enne. Naît alors une véri­ta­ble poésie algéri­enne avec la paru­tion en 1934 du recueil de Jean Amrouche, Étoile secrète :

 

Qui me dira le des­tin de ces paroles d’inconnu,
De quoi sont-elles messagères ?
De qui suis-je le messager ?

 

Jean Amrouche est incon­testable­ment une per­son­nal­ité hors pair de cette his­toire, tant par sa poésie attachée à la patrie algéri­enne, le ver­sant de la résis­tance, que par sa quête d’une source sans doute plus pri­mor­diale, plus poé­tique­ment fon­da­men­tale, celle d’une langue orig­inelle des hommes, recherche qui par sa tran­scen­dance et son aspect sacré touche au plus pro­fond de l’homme, de ce qui l’ancre / l’encre dans le réel.

Approche alors la poésie de la guerre d’indépendance. Elle se met en place dès la deux­ième guerre mon­di­ale. Ici, la per­son­nal­ité de Jean Sénac est incon­tourn­able et Kaouah écrit de belles pages au sujet du poète, inlass­able défenseur de la poésie algéri­enne. Ce moment de la poésie algéri­enne est celui de l’investissement com­plet dans le com­bat pour l’indépendance, accom­pa­g­né d’une réal­ité qui fait débat, avec le temps, celle d’une poésie mise au ser­vice du poli­tique. Vaste ques­tion. Il y a cepen­dant des poèmes poignants en leur uni­ver­sal­ité, ain­si La com­plainte des men­di­ants arabes de la Cas­bah et de la petite Yas­mi­na tuée par son père de Ismaël Aït Djafer :

 

Je me demande, moi
À quoi ça sert
Les bar­rages qui barrent
Et les routes bien tracées
Et les camions qui écrasent les petites
Yas­mi­na de neuf ans
En roulant entre les estom­acs à air comprimé
Et les peaux en papi­er d’emballage.
J’étais là, quand le
Camion l’a écrasée
Et que le sang a giclé
Le sang.
Et alors, là, je ne racon­te pas…
Je laisse aux gens qui ont déjà vu un camion
Écras­er un bon­homme et du sang
Gicler
Le priv­ilège de se rappeler
L’horreur
Et le dégoût et la fuite lâche
Devant un cadavre
Surtout devant le cadavre d’une
Petite fille innocente…

 

Ain­si Kaouah mon­tre que le com­bat pour l’indépendance fut aus­si une « insur­rec­tion de l’esprit ». Sous l’impulsion de Sénac, dès 1946, parait la revue Forge qui pub­lie entre autres Kateb Yacine, Mohammed Dib ou Ahmed Smaïli. Et Dib pub­lie son roman l’Incendie. Roman dont l’influence indi­recte se pro­longe, de mon point de vue, jusqu’aux Incendies actuels du dra­maturge libanais Wad­ji Mouawad. Puis Sénac réu­nit ce qui est épars dans Le Soleil sous les armes : c’est l’affirmation, comme sous l’occupation en France, que la poésie est une arme de résis­tance. Alors, selon Kaouah : « La parole des poètes a pour objet de mul­ti­ples objec­tifs : renouer avec la mémoire embrumée par des décen­nies de léthargie, redessin­er le vis­age de la patrie, pro­mou­voir sa lib­erté et enfin pos­er les jalons d’un avenir frater­nel ». Les poètes sont alors divers, entre ceux qui con­stru­isent une œuvre durable et ceux dont la poésie n’apparaît que dans ce moment. Il y a des voix comme celles de Kateb Yacine, Taleb Ahmed, Mali­ka O’Lasen, Boualem Taïbi.

Abdel­mad­jid Kaouah ne laisse pas de ques­tions de côté, en par­ti­c­uli­er celle de la langue. Pourquoi une poésie algéri­enne de langue française ? L’architecte de cette antholo­gie donne des pistes dans la suite de sa présen­ta­tion. Il en vient ensuite à la notion de révo­lu­tion et au lien entre celle-ci et les poètes. Il y a en Algérie des poètes de la révo­lu­tion comme il y avait en France des poètes de la résis­tance, pour le meilleur et par­fois… le moins bon. C’est le temps de la poésie de l’après. Dès 1962 la poésie occupe une place impor­tante dans la vie algéri­enne, elle se fait con­naître aus­si grâce à l’anthologie Seghers de Denise Bar­rat (Espoir et paroles, 1963). Le poète est au ser­vice de la trans­for­ma­tion révo­lu­tion­naire. Jean Sénac est alors à la pointe de cette con­cep­tion de la poésie. Une con­cep­tion qui ne fait pas l’unanimité et subit même les cri­tiques de Kateb Yacine. Il y a donc deux ver­sants de la poésie algéri­enne durant cette péri­ode. Aux­quels s’ajoute le développe­ment d’une poésie en langue arabe. Après 1965, les choses évolu­ent et un Jean Sénac développe à son tour une cri­tique de la main­mise de l’Etat sur l’art et la cul­ture pub­liant des poésies cri­tiques, telles que celle de Ahmed Azeggagh :

 

Arrêtez

Arrêtez de célébr­er les massacres
Arrêtez de célébr­er des noms
Arrêtez de célébr­er des fantômes
Arrêtez de célébr­er des dates
Arrêtez de célébr­er l’histoire
La jeunesse trop jeune à votre goût
Insou­ciante et consciente
Sait

Depuis le temps que vous bat­tez le rappel
Des sou­venirs le Sol­dat Incon­nu le Mau­solée de X
Le machin de Y le cimetière de Z
Depuis le temps que vous écrivez les jours
Du cal­en­dri­er avec du sang coagulé
Délayé
Délayé par les cir­con­stances de la Circonstance
Ce sang coagulé
Venin de la haine
Lev­ain du racisme
Je suis né en Alle­magne nazie et moi en Amérique
Noir et moi en Afrique basanée et moi je suis
Pied-noir et moi Juif et moi on m’appelait Bicot
On en a marre de vos his­toires et vos Idées
Elles
Rebuteraient tous les rats écumeurs de poubelles
Elle
N’oublie jamais la jeunesse malgré
Sa grande jeunesse mais
Elle a hor­reur des horreurs

Et les enfants d’aujourd’hui
Et ceux qui naîtront demain
Ne vous deman­dent rien
Lais­sez-nous lais­sez-les vivre
En paix
Sur cet îlot de l’univers
L’univers seule patrie

 

Il s’agit d’une « nou­velle poésie » qui se con­stitue autour de Sénac jusqu’à sa mort en 1973, Sénac poète assas­s­iné, et qui sous la cen­sure et les pres­sions exprime sa révolte con­tre le devenir de l’Algérie. Ce sont les poètes de l’Antholo­gie de la nou­velle poésie algéri­enne pub­liée par Jean Sénac en 1970. Ils sont neuf et évo­quent toutes les ques­tions, y com­pris les ques­tions religieuses et sex­uelles. Ain­si, Youcef Sebti et la Nuit de noces :

 

Il a mis la clef dans la serrure
il a frap­pé avec violence
il a poussé la porte avec violence
il est entré
il a marché
il a soulevé le voile
il ma relevé la tête
il m’a ricané au nez
il m’a déshabillée
il ne m’a rien dit
il a cassé le miroir
il a tout fait
il a très vite fait
il est sorti
il avait bu
et moi j’ai pris les draps
entre mes dents
et je me suis évanouie.

 

Coloni­sa­tion, guerre, com­bat pour l’indépendance, révo­lu­tion, Etat directeur et cen­sure… et cepen­dant la poésie pour­suit son chemin de trans­gres­sion. En Algérie, mal­gré les inter­dic­tions, puis les dif­fi­cultés matérielles. L’assassinat de poètes dans les années 90 ou l’exil, à l’image de Sal­i­ma Aït-Mohamed. Qui s’en éton­nera ? N’est-ce pas… la poésie ? Et Kaouah de conclure :

« Après l’indépendance, elle con­tin­ua à subir les aléas de l’édition. A l’alibi com­mer­cial invo­qué par les maisons d’édition éta­tiques, des motifs de cen­sure poli­tique se sont super­posés, con­traig­nant cette poésie à recourir une fois de plus à l’étranger, d’où la faib­lesse de sa dif­fu­sion nationale. Les expéri­ences d’auto-édition ten­tées en Algérie témoignent cepen­dant d’un ancrage cer­tain mais fragile.

Dans les années 90, la poésie algéri­enne de langue française a con­nu de nou­velles pos­si­bil­ités, avec l’exil de nom­breux poètes en France. Enfin, depuis les années 2000, l’édition au pays béné­fi­cie d’un essor notable avec la créa­tion de cen­taines de maisons d’édition ». L’auteur est opti­miste. Une autre opin­ion s’entend exprimer par­fois ain­si : « L’Algérie n’aime pas ses poètes ». Elle con­tient sa part d’humour. Pour ma part, je n’ai pas d’opinion. La poésie est, elle est là, dans les pages de cette belle anthologie.