> Une ouverture vers la poésie algérienne

Une ouverture vers la poésie algérienne

Par |2018-10-17T16:05:00+00:00 5 avril 2012|Catégories : Critiques|

Quand la nuit se brise est le superbe titre d’une antho­lo­gie consa­crée à la poé­sie algé­rienne venant de paraître aux édi­tions du Seuil, en col­lec­tion de poche Points. Elle reprend celle parue en 2004 aux édi­tions Autres Temps. Un grand œuvre orches­tré par Abdelmadjid Kaouah, lui-même poète. Une cin­quan­taine de poètes de dif­fé­rentes géné­ra­tions et noto­rié­tés sont convo­qués. De dif­fé­rents enga­ge­ments aus­si. Le volume com­mence par un pano­ra­ma de la poé­sie algé­rienne en son his­toire, en son lien avec la Guerre d’Algérie et en sa situa­tion actuelle : 70 pages très inté­res­santes qui per­mettent à la béo­tienne de se faire une idée, même si ce pano­ra­ma est cen­tré, com­ment faire autre­ment, sur la Guerre d’Algérie. Précisons qu’il s’agit d’une antho­lo­gie de la poé­sie algé­rienne fran­co­phone. On y ren­contre des poètes célèbres (Kateb Yacine, Jean Sénac…) et des voix plus rares, par­fois éphé­mères. On peut divi­ser la pré­sen­ta­tion de Abdelmadjid Kaouah entre un avant et un après la Guerre d’Algérie.

Du fait de l’oralité, comme dans tout le bas­sin Méditerranéen, une Mare Nostrum dont nombre de poli­tiques contem­po­rains en France feraient bien de se sou­ve­nir, la poé­sie a exis­té très tôt dans ce que nous avons cou­tume d’appeler le Maghreb. C’était la poé­sie des conteurs et des trou­vères – les trou­ba­dours de l’orient. À ce pro­pos, Kaouah rap­pelle la belle for­mule d’Amrouche qui par­lait de la poé­sie des clair­chan­tants. Une poé­sie par­ta­gée entre la trans­mis­sion de la culture tra­di­tion­nelle, de l’histoire réelle ou mythique des groupes eth­niques, et la vie du quo­ti­dien. Et dire ce qui suit n’est pas par­ler pour mémoire : cette poé­sie ancienne a lais­sé des traces dans l’écriture poé­tique contem­po­raine, elle est pré­sence dans le sub­strat de la poé­sie algé­rienne qui s’écrit. Une autre influence de « l’avant » pro­vient de la confron­ta­tion : terre d’invasion, de conflits, l’Algérie a tou­jours connu cette confron­ta­tion. Vue de France, l’affrontement le plus évident est celui qui com­mence en 1830 quand la « conquête fran­çaise » bou­le­verse l’histoire de ce bout d’Afrique. Ainsi, la poé­sie en Algérie sera tou­jours poé­sie de la confron­ta­tion avec autrui, mais un autre dont la pré­sence pose des ques­tions poli­tiques, sociales et éco­no­miques. La poé­sie est ici chant de résis­tance presque par nature.

C’est pour­quoi, au début du 20e siècle, le rap­port à la France se com­plique : la colo­ni­sa­tion est une enne­mie, pas de doute là-des­sus, mais les colons deviennent – en tant que repré­sen­tants de la République des droits de l’homme – une source d’influence et d’inspiration. Il y a alors deux France aux yeux des poètes algé­riens, celle qui domine et celle dont la sub­stance révo­lu­tion­naire porte l’espérance. La consé­quence immé­diate la plus impor­tante consiste à se sai­sir de la langue fran­çaise dans l’écriture de la poé­sie de la résis­tance algé­rienne. Naît alors une véri­table poé­sie algé­rienne avec la paru­tion en 1934 du recueil de Jean Amrouche, Étoile secrète :

Qui me dira le des­tin de ces paroles d’inconnu,
De quoi sont-elles mes­sa­gères ?
De qui suis-je le mes­sa­ger ?

Jean Amrouche est incon­tes­ta­ble­ment une per­son­na­li­té hors pair de cette his­toire, tant par sa poé­sie atta­chée à la patrie algé­rienne, le ver­sant de la résis­tance, que par sa quête d’une source sans doute plus pri­mor­diale, plus poé­ti­que­ment fon­da­men­tale, celle d’une langue ori­gi­nelle des hommes, recherche qui par sa trans­cen­dance et son aspect sacré touche au plus pro­fond de l’homme, de ce qui l’ancre /​ l’encre dans le réel.

Approche alors la poé­sie de la guerre d’indépendance. Elle se met en place dès la deuxième guerre mon­diale. Ici, la per­son­na­li­té de Jean Sénac est incon­tour­nable et Kaouah écrit de belles pages au sujet du poète, inlas­sable défen­seur de la poé­sie algé­rienne. Ce moment de la poé­sie algé­rienne est celui de l’investissement com­plet dans le com­bat pour l’indépendance, accom­pa­gné d’une réa­li­té qui fait débat, avec le temps, celle d’une poé­sie mise au ser­vice du poli­tique. Vaste ques­tion. Il y a cepen­dant des poèmes poi­gnants en leur uni­ver­sa­li­té, ain­si La com­plainte des men­diants arabes de la Casbah et de la petite Yasmina tuée par son père de Ismaël Aït Djafer :

Je me demande, moi
À quoi ça sert
Les bar­rages qui barrent
Et les routes bien tra­cées
Et les camions qui écrasent les petites
Yasmina de neuf ans
En rou­lant entre les esto­macs à air com­pri­mé
Et les peaux en papier d’emballage.
J’étais là, quand le
Camion l’a écra­sée
Et que le sang a giclé
Le sang.
Et alors, là, je ne raconte pas…
Je laisse aux gens qui ont déjà vu un camion
Écraser un bon­homme et du sang
Gicler
Le pri­vi­lège de se rap­pe­ler
L’horreur
Et le dégoût et la fuite lâche
Devant un cadavre
Surtout devant le cadavre d’une
Petite fille inno­cente…

Ainsi Kaouah montre que le com­bat pour l’indépendance fut aus­si une « insur­rec­tion de l’esprit ». Sous l’impulsion de Sénac, dès 1946, parait la revue Forge qui publie entre autres Kateb Yacine, Mohammed Dib ou Ahmed Smaïli. Et Dib publie son roman l’Incendie. Roman dont l’influence indi­recte se pro­longe, de mon point de vue, jusqu’aux Incendies actuels du dra­ma­turge liba­nais Wadji Mouawad. Puis Sénac réunit ce qui est épars dans Le Soleil sous les armes : c’est l’affirmation, comme sous l’occupation en France, que la poé­sie est une arme de résis­tance. Alors, selon Kaouah : « La parole des poètes a pour objet de mul­tiples objec­tifs : renouer avec la mémoire embru­mée par des décen­nies de léthar­gie, redes­si­ner le visage de la patrie, pro­mou­voir sa liber­té et enfin poser les jalons d’un ave­nir fra­ter­nel ». Les poètes sont alors divers, entre ceux qui construisent une œuvre durable et ceux dont la poé­sie n’apparaît que dans ce moment. Il y a des voix comme celles de Kateb Yacine, Taleb Ahmed, Malika O’Lasen, Boualem Taïbi.

Abdelmadjid Kaouah ne laisse pas de ques­tions de côté, en par­ti­cu­lier celle de la langue. Pourquoi une poé­sie algé­rienne de langue fran­çaise ? L’architecte de cette antho­lo­gie donne des pistes dans la suite de sa pré­sen­ta­tion. Il en vient ensuite à la notion de révo­lu­tion et au lien entre celle-ci et les poètes. Il y a en Algérie des poètes de la révo­lu­tion comme il y avait en France des poètes de la résis­tance, pour le meilleur et par­fois… le moins bon. C’est le temps de la poé­sie de l’après. Dès 1962 la poé­sie occupe une place impor­tante dans la vie algé­rienne, elle se fait connaître aus­si grâce à l’anthologie Seghers de Denise Barrat (Espoir et paroles, 1963). Le poète est au ser­vice de la trans­for­ma­tion révo­lu­tion­naire. Jean Sénac est alors à la pointe de cette concep­tion de la poé­sie. Une concep­tion qui ne fait pas l’unanimité et subit même les cri­tiques de Kateb Yacine. Il y a donc deux ver­sants de la poé­sie algé­rienne durant cette période. Auxquels s’ajoute le déve­lop­pe­ment d’une poé­sie en langue arabe. Après 1965, les choses évo­luent et un Jean Sénac déve­loppe à son tour une cri­tique de la main­mise de l’Etat sur l’art et la culture publiant des poé­sies cri­tiques, telles que celle de Ahmed Azeggagh :

Arrêtez

Arrêtez de célé­brer les mas­sacres
Arrêtez de célé­brer des noms
Arrêtez de célé­brer des fan­tômes
Arrêtez de célé­brer des dates
Arrêtez de célé­brer l’histoire
La jeu­nesse trop jeune à votre goût
Insouciante et consciente
Sait

Depuis le temps que vous bat­tez le rap­pel
Des sou­ve­nirs le Soldat Inconnu le Mausolée de X
Le machin de Y le cime­tière de Z
Depuis le temps que vous écri­vez les jours
Du calen­drier avec du sang coa­gu­lé
Délayé
Délayé par les cir­cons­tances de la Circonstance
Ce sang coa­gu­lé
Venin de la haine
Levain du racisme
Je suis né en Allemagne nazie et moi en Amérique
Noir et moi en Afrique basa­née et moi je suis
Pied-noir et moi Juif et moi on m’appelait Bicot
On en a marre de vos his­toires et vos Idées
Elles
Rebuteraient tous les rats écu­meurs de pou­belles
Elle
N’oublie jamais la jeu­nesse mal­gré
Sa grande jeu­nesse mais
Elle a hor­reur des hor­reurs

Et les enfants d’aujourd’hui
Et ceux qui naî­tront demain
Ne vous demandent rien
Laissez-nous lais­sez-les vivre
En paix
Sur cet îlot de l’univers
L’univers seule patrie

Il s’agit d’une « nou­velle poé­sie » qui se consti­tue autour de Sénac jusqu’à sa mort en 1973, Sénac poète assas­si­né, et qui sous la cen­sure et les pres­sions exprime sa révolte contre le deve­nir de l’Algérie. Ce sont les poètes de l’Anthologie de la nou­velle poé­sie algé­rienne publiée par Jean Sénac en 1970. Ils sont neuf et évoquent toutes les ques­tions, y com­pris les ques­tions reli­gieuses et sexuelles. Ainsi, Youcef Sebti et la Nuit de noces :

Il a mis la clef dans la ser­rure
il a frap­pé avec vio­lence
il a pous­sé la porte avec vio­lence
il est entré
il a mar­ché
il a sou­le­vé le voile
il ma rele­vé la tête
il m’a rica­né au nez
il m’a désha­billée
il ne m’a rien dit
il a cas­sé le miroir
il a tout fait
il a très vite fait
il est sor­ti
il avait bu
et moi j’ai pris les draps
entre mes dents
et je me suis éva­nouie.

Colonisation, guerre, com­bat pour l’indépendance, révo­lu­tion, Etat direc­teur et cen­sure… et cepen­dant la poé­sie pour­suit son che­min de trans­gres­sion. En Algérie, mal­gré les inter­dic­tions, puis les dif­fi­cul­tés maté­rielles. L’assassinat de poètes dans les années 90 ou l’exil, à l’image de Salima Aït-Mohamed. Qui s’en éton­ne­ra ? N’est-ce pas… la poé­sie ? Et Kaouah de conclure :

« Après l’indépendance, elle conti­nua à subir les aléas de l’édition. A l’alibi com­mer­cial invo­qué par les mai­sons d’édition éta­tiques, des motifs de cen­sure poli­tique se sont super­po­sés, contrai­gnant cette poé­sie à recou­rir une fois de plus à l’étranger, d’où la fai­blesse de sa dif­fu­sion natio­nale. Les expé­riences d’auto-édition ten­tées en Algérie témoignent cepen­dant d’un ancrage cer­tain mais fra­gile.

Dans les années 90, la poé­sie algé­rienne de langue fran­çaise a connu de nou­velles pos­si­bi­li­tés, avec l’exil de nom­breux poètes en France. Enfin, depuis les années 2000, l’édition au pays béné­fi­cie d’un essor notable avec la créa­tion de cen­taines de mai­sons d’édition ». L’auteur est opti­miste. Une autre opi­nion s’entend expri­mer par­fois ain­si : « L’Algérie n’aime pas ses poètes ». Elle contient sa part d’humour. Pour ma part, je n’ai pas d’opinion. La poé­sie est, elle est là, dans les pages de cette belle antho­lo­gie.

X