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Une seule porte et des demeures

Par |2018-10-19T15:25:20+00:00 15 septembre 2013|Catégories : Blog|

 

Il vient au monde
pour épou­ser une étoile

Al-Shahawy

 

   Chaque occa­sion de décou­vrir en langue fran­çaise un immense poète contem­po­rain de langue arabe est une mer­veille. On ne peut donc que remer­cier les édi­tions de l’aile, situées à Nantes, dont le cata­logue pro­pose aus­si des livres signés Maram Al-Masri ou Najeh Jegham. Une seule porte et des demeures, le titre de cet ensemble d’Ahmad Al-Shahawy dit beau­coup sur le sens de la poé­sie du poète, maître d’œuvre d’une poé­sie qui ne délie pas le sacré du poème. Nous sommes ici dans la lignée des grands poètes sou­fis d’hier, et la poé­sie Al-Shahawy est par nature poé­sie du dévoi­le­ment.

Ahmad Al-Shahawy est né en Egypte, en 1960. Journaliste, fon­da­teur de men­suels, direc­teur de pages cultu­relles, poète, invi­té dans les prin­ci­paux fes­ti­vals de poé­sie de la pla­nète, il a mal­heu­reu­se­ment été vic­time de per­sé­cu­tions, du fait de l’orientation inté­rieure de sa poé­sie, ce que nous dit son pré­cieux tra­duc­teur et pas­seur en langue fran­çaise, Mohamed Miloud Gharrafi : « Voilà pour­quoi le poète fait constam­ment l’objet d’attaques viru­lentes de la part des extré­mistes reli­gieux en Egypte, l’accusant d’hérésie. Al-Azhar, la haute ins­ti­tu­tion reli­gieuse, a ordon­né le retrait du mar­ché de son livre Recommandations pour l’amour des femmes et a émis une fat­wa appe­lant les musul­mans à ne pas le lire. La réponse du poète est sans équi­voque :

 

Je viole l’obscurité
pour en extraire la lumière »
     

 

Il suf­fit sou­vent au poète authen­tique de deux vers pour signer sa « marque », à l’image des com­pa­gnons construc­teurs d’autrefois et de leurs poèmes/​cathédrales. Et en le lisant on ne peut qu’être en accord avec les mots de son traducteur/​passeur : « Lire l’œuvre de Shahawy, c’est accé­der sans rituels au temple de la poé­sie (…) nous y feuille­tons tous les livres sacrés et y voyons plu­sieurs portes et… une seule demeure : celle de la poé­sie. (…) A l’instar d’un ascète se conten­tant du mini­mum vital tout en aspi­rant sans cesse à la connais­sance divine, Shahawy nous intro­duit dans l’insatisfaction et la quête per­ma­nente du sens occul­té par des mots ordi­naires. »

Et en effet :

 

Le silence dort dans ma poé­sie
et ce qui y appa­raît est caché.
 

J’aspire à des lettres secrètes
Je veux une autre lumière

 

Comme nombre de poètes de toutes les époques dont la poé­sie est reliée au Poème, ain­si qu’à un Principe d’architecture de la vie, Shahawy évoque beau­coup la Femme dans ses vers, une femme proche, sa mère, une femme plus éloi­gnée, celle qu’il aime et qui lui manque, mais aus­si la Femme prin­cipe, celle dont l’occident a pu par­ler en tant qu’  « éter­nel fémi­nin », ce qui fut aus­si l’immense pré­oc­cu­pa­tion de Jung par exemple. De ce point de vue, ou bien le long de cette voie/​voix, la réa­li­té du monde est réa­li­té fémi­nine et la femme micro­cosme repro­duit en elle l’œuf macro­cosme de l’univers. On le voit, cette poé­sie ne parle pas du vide sidé­ral qui enva­hit cette époque où règne la quan­ti­té, mais bel et bien des qua­li­tés qui forment le réel de la vie et des vies. On joue ici dans une autre caté­go­rie que celles des minus­cules « ren­trées » dites « lit­té­raires ». Cela parle de l’éternité de ce qui anime la vie en dedans de l’homme. Des mondes qui pal­pitent en nous.

Ainsi :

 

Ce dont je rêve
est encore incon­nu
Je suis le par­leur qui ne sait pas
        et le silen­cieux qui sait

 

Ou encore :
 

Toute femme
        qui a don­né son cœur à un poète
attend de voir son image
         dans le poème
 

C’est pour cela que la terre souffre

 

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