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VERS L’ARBRE NU, L’AUTRE HIVER

Par |2018-08-15T05:57:41+00:00 8 juin 2015|Catégories : Blog|

 

(extraits – inédit)

 

« Ce qu'il faut c'est essayer d'arracher soi-même un miracle de vie et de beau­té à la matière. »
                                                                                                                        Romain Gary

 

 

 

Vers l'arbre nu on se dirige péni­ble­ment, sans zèle
avec la dou­ceur de l'hésitation anxieuse

le mot dou­ceur est si doux qu'il semble sans équi­valent
dans la vie où l'on vou­drait bien rire et mou­rir sans gêne

quand ceux qui sont déjà morts nous pré­cèdent quelque peu
et que ceux qui vivent encore ont cru tuer la mort en eux

et si l'absence est notre manière d'être, nous sommes
en cela au moins sinon pour le reste sem­blables à Dieu

un désir de terre nous rap­pelle pour­tant le sens ancien
du vivre ani­mal dans l'intimité des arbres et du ciel

il faut donc la langue inci­sive davan­tage pour nom­mer
l'outrage à la dou­ceur com­mis par la vio­lence du sens

il faut le geste déme­su­ré plus encore pour abo­lir
l'esprit du res­sen­ti­ment qui règne sans ver­gogne

dans les salons du monde et les quar­tiers de l'être
dans la cendre des mots et la pous­sière du temps

 

 

 

 

inves­tir le corps du poème avec la chair des mots
s'employer à déchif­frer l'instant sans consul­ter les harus­pices

le bois du bureau ses rai­nures ont une his­toire qui nargue
mon igno­rance et je ne com­prends rien à cet objet l'ordinateur

avec lequel je tape des phrases ban­cales en guise d'apostrophe
de résis­tance à l'entropie à la bêtise du mal à la furie du temps

que fai­sons-nous de ces biens en par­tage la terre l'humanité
le jour qui vient le vent qui bat et la beau­té du cré­pus­cule

pour­quoi n'avons-nous pas appris à naître à chaque ins­tant
au coin de la rue au point du jour ou à l'angle des yeux

c'est un mys­tère bien grand que de devoir dans l'intensité
du désir quit­ter l'instant à chaque ins­tant secouer la main

sécher la larme le cœur gon­flé d'amour et de tris­tesse
dans l'écoulement pai­sible du fleuve indif­fé­rent

et dehors l'agitation vaine et ses bau­druches plai­santes
son tin­ta­marre son rut et dedans ma mélan­co­lie   

 

 

 

 

             l'homme n'apprend rien de l'horizon
            qui n'apprend rien de l'homme

            roseau pen­sant en pure perte
            fra­gile incen­die de la rai­son

            pos­ture abs­traite ou nature
            morte sur­tout les vani­tés qui

            affluent dans la nuit déli­cate
            et la joie mal­saine d'en découdre

            avec le bon­heur d'occident cloué
            à l'arbre nu de la sai­son per­verse

            un visage n'est pas un ric­tus
            l'innocence nous trou­ve­ra dans

            une ban­lieue de misère un matin
            de lumière douce avec des roses

            un fleuve sera notre église
            les hommes ne seront pas des chiens

 

 

 

 

               l'existence bles­sure de paco­tille
               dans le pro­cès nuan­cé des jours

               contours iro­niques des nuages
               miroir humeurs des pro­me­nades

               des pas hési­tants dans le vide
               de la terre rude caillou éro­dé

               et la beau­té gla­ciale amère
               sou­mise au goût pares­seux

               aux cou­tumes mono­tones du désir
               fadeur d'être mys­tère de la vio­lence

               outrage à l'évidence et seuil
               de l'invisible on touche à

               quelque chose comme un sein
               sans pudeur ou la dou­ceur d'habiter

               par­mi les fleurs de la patience
               dans le tem­po des pas per­dus

 

 

 

insane qui fan­fa­ronne dans les pan­toufles bour­geoises
mais pleure de n'avoir pas de lieu et se maquille le jour

sans se tra­ves­tir pour la nuit, et qui habille du velours
de son timbre la voix mélan­co­lique du pas­sage éro­tique
                            
insane l'homme bles­sé qui aime les asti­cots et marche
dans la ville sans secrets et sans fard sans his­toire

mais n'avoir plus de secrets pour une ville pour un homme
est plus triste que la mort et n'avoir pas de fard pour la peur
                     
broie l'âme intègre qui pleure comme un sablier
à chaque jour suf­fit sa jouis­sance triste…

l'homme est un gouffre d'eau pour un désir de terre
après les sécré­tions les déjec­tions un homme

peut bien se pom­ma­der un peu s'arracher quelques poils
la vie s'échappe par tous les pores de l'être

et la mort à Venise est un luxe qu'on ne peut sou­hai­ter
pas même au gar­dien de phare le plus che­vron­né

 

 

 

 

Quoi ? Derrière le jour aux contours nets,
der­rière l'évidence du matin clair ?

Quelle véri­té pour rafraî­chir la langue ?
Nous pas­sons si près des choses, à devi­ner

l'appel silen­cieux, sans sai­sir jamais
le motif au ser­vice de la vie…

La vie nomade a décil­lé mon coeur
je prends le sens du vent dans ce peu

du temps dans ce che­min sans alpha
sans omé­ga sans rete­nue ouvert

j'accroche les mots je les lie
je ban­nis les idées à l'infini

je pleure face à un arbre nu
l'hospitalité est un art dont la vision

est la méthode et la musique le souffle
la parole nue touche dou­ce­ment

 

 

 

 

      

       je marche sur un tapis de feuilles jaunes rousses
       sous un pla­fond de feuilles vertes avec un nœud

       de para­doxes che­villé aux nerfs, le calme oui
       serait sou­hai­table mais ce qui décline per­siste

       la vision se trouble avec le sou­ve­nir du dépeu­ple­ment
       du monde, les jours sont tres­sés d'amour et de ten­sions

       on ne sait plus quoi pen­ser au milieu de l'après-midi
       quand le don est néces­saire mais que la volon­té manque

       on peut réprou­ver l'imagination ver­ti­cale
       pour­quoi le bleu du ciel ouvre-t-il ? et vers quoi ?

       mais pour­tant le che­min vers l'horizon nous élève
       car la terre est au ciel les oiseaux le savent bien

       qui chantent ! Et nous avec ce besoin des mots
       pour oublier que nous ne sommes pas musi­ciens

       par­fois une menace naît de l'intérieur du poème comme
       une conscience du para­doxe du vent qui souffle puis efface

 

 

 

 

par­fois il prend son sexe dans la main lorsqu'elle ne le fait pas
pour lui et en chien de fusil s'endort en oubliant la mort

par­fois il rêve tris­te­ment sa vie sans la vivre ou la vivant
si peu si mal éveillé endor­mi ou peut-être bien mort

il n'aurait pas ima­gi­né une si grande las­si­tude quand
il conce­vait la vie large et puis­sante avec des nœuds

pour grim­per sur les cimes de l'être mais ce n'était que
méta­phy­sique diges­tive et idéa­lisme son­geur 

alors dans l'atelier du bri­co­leur où chaque chose est à
sa place sur l'établi ou bien sur les cro­chets du mur

les sen­ti­ments délais­sés dans la sciure des jours avec
l'odeur de graisse, de bois ain­si que les ser­ments tra­his

ô lui dans le deve­nir intoxi­qué du bri­co­lage
exis­ten­tiel avec l'illusion de l'écart et l'écueil

du vent il attend que la pon­ceuse se grippe enfin et que
la scie criarde déchire la plé­ni­tude angois­sée de l'enfance

 

 

 

la femme enceinte au niqab agres­sée
par un skin­head bla­fard avec tous ses poils ras

c'est ça l'amour putain ? pour demain pour ailleurs
au nom de dieu au nom de tous les cieux

au nom du monde et du visage humain
des ciels des peintres ou bien de la beau­té

du cœur vierge et de la cer­velle esso­rée
de l'information fraîche rapace et plom­bée

pour­quoi la poé­sie en temps de crise ?
« à quoi bon des poètes au temps de la détresse ? »

le signi­fiant mal­lar­méen dans lequel ma vie
s'énonce enve­loppe de sa musique claire

le sau­vage flou qui bruit en moi et se consume
de tris­tesse devant la misère du monde mais

il y a l'amour bien sûr et cette femme à qui
je donne enfin ma vie sans réserve et sans fard 
   

 

 

 

autour de l'arbre nu on s'agite on se diver­tit on s'oublie
on oublie ses bras famé­liques et la terre en jachère

le manque du chant des oiseaux ne nous étonne pas
plus que la neige qui nous enve­loppe de son silence

et le gel mati­nal avec son vent du nord qui nous
perce la peau engour­dit le cer­veau et refroi­dit les os

et la lourde méta­phore qui s'obstine à chan­ter
à contra­rier l'évidence et c'est la mort qui chante

dans le mou­ve­ment du poème la mort qui hante
les trot­toirs de la zone dans une pose obs­cène

pour­tant la beau­té n'est pas loin dans le creux de
la mort dans le poi­son amer du décor de sai­son

dans les recoins de la mai­son où le corps se replie
autour de l'âtre où se déploient les pires illu­sions

autour de l'arbre nu où l'on retourne s'imprégner
de quelques impres­sions à la lumière d'hiver

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