> Vies imaginées (1). Verlaine.

Vies imaginées (1). Verlaine.

Par |2018-10-18T20:46:57+00:00 2 décembre 2013|Catégories : Blog|

8 janvier 1896

 

Quand, par une nuit de mal­heur, un homme, misé­rable d'aspect et de condi­tion, plein de joie sous le masque de peur, s'apprête à mou­rir, c'est-à-dire à revivre, et quand cet homme a un nom recon­nu, appré­cié ou blâ­mé, tout se rejoint, la nuit peut se refer­mer, un silence briller, tout se recom­men­cer.
Il a eu le temps de sai­sir quelques mots, à la hâte, afin de clore. Il s'est cou­ché et relâ­ché aus­si­tôt, inca­pable de lut­ter, s'embarquant dans des pro­pos vagues, une élo­cu­tion à la limite du com­pré­hen­sible : il se sou­vient du genou gauche de Rimbaud, de son propre genou, le gauche éga­le­ment, gon­flé par l'alcool. Il veut prier, le faire men­ta­le­ment : aucun mou­ve­ment ni geste de retrait n'est pos­sible : il va mou­rir dans cette chambre, dans cette mai­son, il n'a plus peur – son âme cra­que­ra d'amour.
Les vivants sont des fan­tômes se dit-il.
Alors que ma vision se trouble, je sens sur mon bras et sur ma main aller et venir une petite main de femme. Elle roule la peau du bras, tra­his­sant l'anxiété qui l'anime.
Je souffre mieux quand cette main m'est reti­rée. Je m'applique plus sur la dou­leur qui est une mul­ti­tude de points éten­due sur tout mon corps. Là, ma prière tra­verse les murs.

Paul Verlaine per­çoit de loin en loin le son d'une musique. Les notes se détachent, syn­chrones, elles forment une chan­son légère, une chan­son à boire, une ritour­nelle de pri­son­nier.
Ainsi en était-il de Rimbaud à Mazas, de lui-même, écroué après l'imbroglio de Bruxelles, entrant dans la souillarde, regar­dant la moi­sis­sure du pla­fond, la puan­teur col­lant à ses loques, ses godillots troués, trop larges désor­mais, l'odeur d'une taba­tière pour seul secours, et l'écriture, Sagesse, Amour, Bonheur nais­sant des Nuits de Feu, de cette voix dans la tête qui ne taris­sait pas, à cause des trou­peaux bibliques, à cause du Fiancé.
Après avoir étu­dié, il posa un regard oblique sur les choses célestes, décryp­ta des signaux, un genou à terre, buste tour­né vers le cru­ci­fix, jeû­nant, mai­gris­sant, vivant dès lors en mys­tique.
Interprétant des signes il lisait son propre des­tin.
Le soleil, un long moment cap­tif de son propre reflet, iri­sait l'eau de la gamelle.
L'ombre des bâti­ments nuance sou­vent la cha­leur, en été ; une brise, souf­flant de l'Est, vous par­vient – elle vous masse la tête, réajus­tant quelques idées.
La pous­sière mesu­rait deux années.
Quelqu'un lui deman­da : as-tu des remords, quelque méfait à déplo­rer tout le jour. Verlaine hocha la tête. Il dési­gna la Sainte-Bible, soi­gneu­se­ment pla­cée sur le linge fai­sant office d'oreiller, au ras du sol, à même la couche de sa cel­lule. Il eut un bref et intense échange avec l'homme. Celui-ci s'en alla, sidé­ré, comme après avoir vu un mar­tyr. Il se sou­vint long­temps des mots qui lui empe­sèrent le cœur et délièrent des ser­mons dans sa bouche. L'aumônier qu'il était alla visi­ter d'autres cel­lules où végé­taient d'autres déte­nus.
Verlaine regar­dait d'entre les bar­reaux le parc défeuillé. Amer, l'automne ne l'est point. Tout se met en marche se dit-il. Je suis conçu en automne et naî­trai à Pâques. Le prin­temps m'adoubera.
Il mit un genou à terre en direc­tion de la Croix et se signa. Puis ses lèvres bai­sèrent les doigts qui dans l'air avaient tra­cé les points car­di­naux. Il remit ses sabots ; le ciel lâchait des gouttes sur son crâne cagou­lé. Tous mar­chaient en lon­geant les murs de la pro­me­nade ; c'était dimanche. Le sou­ci de l'œuvre en cours d'élaboration se chan­geait ici en don du Seigneur. Ce même Seigneur qui met­tra sur son che­min les deux Lucien, des années après Rimbaud. Deux jeunes per­sonnes dont il ten­te­ra de chan­ger le des­tin.
Deux déroutes.
Il se sou­vient du visage de Lucien Létinois ; un visage qu'il est le seul, désor­mais, à repro­duire en pen­sées. Sa mémoire touche l'affleurement des traits. D'avoir ce visage comme de l'argile entre les mains, de le dé-tendre de son pesant de mort est un exer­cice de concen­tra­tion, c'est-à-dire ras­sem­bler ce pour­quoi son élève d'alors était unique. Cette uni­ci­té tient dans l'impossibilité de recom­po­ser le visage à l'identique – ses yeux sur­tout. Le cou­rage de n'y suc­com­ber qu'à dis­tance.
Il fut dévoué à ces beaux yeux per­dus dans l'horizon.
Il ten­ta de com­bler avec des atten­tions et puis de l'argent la béance que lais­sait Létinois, vain­cu par la fièvre typhoïde, appe­lant Paul, se retour­nant dans le nom de Paul.
Lui se tourne vers ce bébé qu'il jeta contre un mur lors d'une dis­pute, sous un ciel chan­geant.
Georges, son fils.
Son visage, que l'imagination avait fixé.
L'apprêt de Mathilde. Son air. Son sein sous un frois­sé de robe, sans qu'elle l'ignorât tota­le­ment. Au Grand Hôtel Liégeois, sur un lit, non loin d'une autre chambre où Rimbaud ful­mi­nait. Ensuite, ce seront des échos de voix, des frag­ments rap­por­tés. Le syn­drome de tabu­la rasa. Pour un meilleur rebond, tout devait s'écrouler autour de lui.
Il pas­sa la seconde par­tie de sa vie à se rache­ter des fautes com­mises dans la pre­mière. En cela il excel­la. En cela il fut exem­plaire.
Ce qui frap­pait chez lui, c'était encore la table rase de boire une grande par­tie de la jour­née et de sus­pendre le temps pour se mettre en état de rece­voir l'écriture, sa voix, sa voix seule. Jusqu'à se des­saou­ler en déva­lant des lignes. Taper à nou­veau du poing sur la table, un jour de soif, tout remettre sur le tapis, même si le tas de feuillets res­tait en attente sur ladite table. Tels, sa vie, son corps plié en deux, vomis­sant de l'ombre, de la mélan­co­lie, c'est-à-dire de la bile, en se pen­chant, en finis­sant par cra­cher ou ren­trer l'amertume lais­sée en bouche, dans l'arrière-gorge. Sa voix tra­ver­sa, toute sa vie d'écrivain, embûches, coups du sort, pri­sons, drames amou­reux. Il était tout entier dans ses écrits.
Si entier que la vie débor­da tant de fois : sa vieille mère à laquelle il sou­ti­ra des magots, dont la ruine des Létinois, mou­rut sans son Paul ; quant à Rimbaud, il se moqua sérieu­se­ment de lui dans des cour­riers envoyés à des rela­tions com­munes, Verlaine ayant frap­pé à sa porte, les mains bour­rées de liasses (Sagesse) et des mer­veilles en bouche, du reli­gieux lais­se­ra entendre Rimbaud, comme si son ancien com­pa­gnon d'Enfer repré­sen­tait Dieu et Jésus en per­sonne, les fables qu'il vili­pen­da dans une autre vie ; per­sonne ne crut à sa conver­sion, durant des années il fut comme écar­té de la vie lit­té­raire pari­sienne, publiant à compte d'auteur, ne cor­res­pon­dant plus qu'avec un noyau dur d'amis bien­veillants, jusqu'à reve­nir, être élu prince, tout cela à cause d'une voix dans la tête – même, immuable, prin­cière.
On aime regar­der un arbre à la manière d'un être cher, un, depuis ses racines jusqu'à la plus infime part de ciel qu'il occupe.
Il aura vu tant d'arbres.
Quand un arbre meurt, une part de notre regard est lovée dans le halo de sa chute.
Paul Verlaine tombe en lui-même.
Est-ce l'air qui se raré­fie, ou l'haleine le long de son dos, remuant les ver­tèbres et le coin­çant à la nuque ?
Ses doigts sont du coton. Ses pha­langes se crispent. Elles ne se retiennent plus à la poigne chan­ce­lante des mains d'Eugénie.
La face s'est ten­due dans le geste de mou­rir.
Il a pas­sé le bois.

 

 

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