> Yekta, Registre des ombres

Yekta, Registre des ombres

Par | 2018-02-25T20:45:14+00:00 15 septembre 2013|Catégories : Blog|

cha­cune de nos phrases doit com­men­cer par le point qui nous coupe du tapage des mondes et s’achever avec la majus­cule du secret que nous n’avons pas su dire (chant qua­trième, p.53)

Toute beau­té de la langue aujourd’hui est à signa­ler, par­mi l’innombrable pro­duc­tion poé­tique, pour signi­fier une fois encore que des édi­teurs ont du flair ou de l’Oreille ; car la beau­té est affaire ani­male plus que ration­nelle. Sa rigueur s’impose comme un plu­mage, en l’occurrence avec le phra­sé magique de ces quatre chants d’ampleur crois­sante. Chacun s’inscrit à l’ombre tuté­laire d’un mage : Sayd Bahodine Majrouh, Alvaro Mutis, Emile Verhaeren, E.T.A. Hoffmann. Il convient de trem­bler avant d’écrire, d’avoir quelques sueurs froides, de lâcher sa voix au fond de cha­cune des quatre grottes pour s’assurer qu’elle ne se per­dra pas dans l’écho tumul­tueux des mar­chands du temple.

Alors, quand la voix est bien pla­cée et le ventre ouvert aux quatre vents, Yekta s’élance à coup de phrases non ponc­tuées mais para­gra­phées, seg­men­tées en visions qui s’accrochent les unes aux autres et se défont aus­si­tôt dans un empor­te­ment étin­ce­lant, épique, incan­ta­toire. L’esprit du lec­teur foi­sonne d’images sai­sis­santes qui résonnent à l’endroit où il sait que le sens est en sur­sis, jamais assi­gné à un seul lieu : dans l’obscurité nos moi­gnons de voleurs veulent une poigne de pos­sé­dé, écrit-il pour refer­mer ce registre des ombres De tels che­vau­che­ments invitent à la relec­ture de ces courts textes talis­ma­niques qui ren­ferment ce qui tou­jours échappe mais affère à la souf­france, à la panique, à la folie, au pou­voir, à l’animalité, à la transe poé­tique. Que deman­der de plus à la poé­sie que d’être relue, rumi­née, incor­po­rée, inépui­sée ?  

Il se trouve que l’éditrice, Myriam Montoya, a tra­duit elle-même ces poèmes en prose, de façon lit­té­rale et brillante. Un étrange phé­no­mène se pro­duit alors pour qui parle l’espagnol et pour qui, plus encore, ne le parle pas ; les phrases sont tel­le­ment sem­blables que j’ai eu l’impression que le fran­çais était la tra­duc­tion de l’espagnol et non l’inverse. Une telle proxi­mi­té d’idiomes décuple le chan­ter dans un jeu de miroirs ravis­sants. Les langues poé­tiques, ici, riva­lisent entre elles d’étrangeté.

Yekta secoue ain­si les ombres du monde avec luci­di­té, vigueur et grâce. Sa langue pro­duit un chant exté­rieur à elle-même, nour­ri de voix par­mi les­quelles, outre le conseil des sor­ciers évo­qué plus haut, on a cru ouïr celles du Popol Vuh, de Pablo Neruda, de Garcia  Lorca, de Garcia Marqués.

N’oublions pas : l’écart est un devoir et l’espace renou­ve­lé de la tra­di­tion est liber­ti­cole.