Salah Oudahar, Les témoins du temps & Autres traces

Par |2023-11-21T09:15:59+01:00 21 novembre 2023|Catégories : Critiques, Salah Oudahar|

Qui sont les témoins du temps et que nous dis­ent leurs traces ? Salah Ouda­har se met à l’écoute du silence pour déchiffr­er le réc­it du monde, celui des pier­res, d’une mai­son et d’un pays. À tra­vers eux, il rejoint l’histoire d’un temps fra­cassé, la sienne et celle de tout un peuple.

Les poèmes et les pho­togra­phies de Salah Ouda­har se répon­dent ici comme sur une par­ti­tion à deux voix, dans ce qui est un chant de l’exil. La mai­son en ruines sur la cou­ver­ture n’a plus que l’ampleur du ciel pour toit. Plus de porte à la demeure, rien qu’une poutre de bois qui en barre l’entrée, en même temps qu’une par­tie du ciel. Comme si le livre était placé sous le signe d’une mai­son et d’un passé raturés, devenus inac­ces­si­bles…  Les pier­res ne sont pas muettes, écrit le poète, en quête de bribes et de frag­ments, pour exhumer une dévas­ta­tion qui com­mença dès l’enfance. Car c’est elle qu’on lit sur l’ancienne pho­to dans le regard trop grave de l’enfant resté debout face à l’objectif, alors qu’il est désar­mé par le spec­ta­cle incom­préhen­si­ble du feu qui le brûlait. Images de guerre, pre­mière expéri­ence de la perte, de ce qui s’ébranle à jamais du toit d’une mai­son :  Rabah Ouda­har,  écrit le poète, nom­mant ain­si Rabah, son frère mort après avoir pris le maquis et le chemin de la lib­erté pour son peu­ple. Car Rabah était avec Ceux qui ont fait le ter­ri­ble, l’inaccessible choix de mourir. / Pour vivre. / Pour ren­dre pos­si­ble le rêve de vivre.  Rabah est le frère per­du, mais il est aujourd’hui aus­si le fils, qui porte le nom de son oncle, dou­blé du prénom de Frantz Fanon. Mémoire trans­mise, souf­fle vivant de ce qui per­dure d’une soif de vivre et de tout ce qui a été don­né aux autres à tra­vers la mort. Si le toit de la mai­son s’en est allé, le ciel reste, comme la mer, comme l’oiseau ivre d’espace qui s’essore au cré­pus­cule au-dessus du Cap Tédlès. Le ciel et la mer demeurent, au-delà du deuil et de l’exil. Ils restent, comme le  minus­cule grain de sable /… / Qui a résisté aux vents / Aux tem­pêtes / Témoin blessé de la trace / De l’imperceptible trace / De notre présence en ces lieux. 

Salah Ouda­har, Les témoins du temps & Autres traces, Les cahiers de poésie, Edi­tions A plus d’un titre, 110 p., 15 euros.

Au-delà de la perte et des désil­lu­sions, le poète choisit de garder vivant ce qui fait sens pour lui, cette mémoire vive du sil­lon qui con­tin­ue de nous habiter et qui nous garan­ti­ra peut-être notre part d’humanité future. Salah Ouda­har a cher­ché très loin dans le passé ce qu’il appelle la pierre native, remon­tant la suc­ces­sion trag­ique des soubre­sauts de l’histoire de son pays, celui des hommes libres. Il appar­tient à cha­cun de pour­suiv­re, tou­jours porté par le même élan, tel le grain de sable qui demeure et tra­verse le temps, si minus­cule soit-il. Le noir et le blanc des pho­togra­phies célèbrent les reflets de l’ombre et de la lumière. Sai­sis­santes, elles captent le muet cha­toiement des choses, cette infinie mou­vance où tout se fait et se défait. C’est sans doute en leur nom que le poète affirme qu’il faut : Con­tin­uer mal­gré tout à vivre. /…/ À faire l’éloge du jour. De la venue du jour. / L’éloge du mul­ti­ple / De la mul­ti­plic­ité com­plexe et lumineuse du vivant. La sil­hou­ette debout face à la mer qui accom­pa­gne le dernier poème du livre souligne si bien la déter­mi­na­tion à ne rien laiss­er ni de nos rêves ni du ver­tige que pro­curent la vie et le vivant. Un très beau livre, pro­fondé­ment émouvant.

Présentation de l’auteur

Salah Oudahar

Salah Ouda­har est un poète, met­teur en scène et comé­di­en. Diplômé de sci­ences poli­tiques, il a enseigné à l’université de Tizi Ouzou jusqu’en 1992, date à laque­lle il a quit­té l’Algérie pour s’établir à Stras­bourg, dans l’est de la France.

Salah Ouda­har a fondé, notam­ment avec Mokhtar Benaou­da, le col­lec­tif de théâtre “Vibra­tions algéri­ennes” (1995–2000), lab­o­ra­toire de créa­tion, de dif­fu­sion, de ren­con­tres, de débat et d’échange sur les écri­t­ures algériennes.

L’artiste a égale­ment créé le théâtre “Mémoire et citoyen­neté” (1997–2003) sur les thé­ma­tiques des mémoires colo­niales, post­colo­niales et de l’immigration. Salah Ouda­har a organ­isé de nom­breux événe­ments cul­turels, créé des spec­ta­cles dont Dia­logues d’Alsace et d’Algérie de Joseph Schmit­biel, Mar­i­anne et le Marabout de Sli­mane Benaïs­sa, Vibra­tions algéri­ennes, qui est un mon­tage de textes d’auteurs algériens (Kateb Yacine, Matoub Lounès). 

Il a dirigé l’ouvrage col­lec­tif Tomber la fron­tière (L’Harmattan 2007) pour le Fes­ti­val Stras­bourg-Méditer­ranée de la même année, dont il est mem­bre fon­da­teur et directeur artis­tique. Salah Ouda­har est prési­dent de la “Cie Mémoires vives” (théâtre).

Par Ali Bedri­ci pour babelio.

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Cécile Oumhani

Poète et roman­cière, Cécile Oumhani a été enseignant-chercheur à l’Université de Paris-Est Créteil. Elle est l’auteur de plusieurs recueils dont Passeurs de rives, Mémoires incon­nues et La ronde des nuages, paru chez La Tête à l’Envers en 2022. Elle a pub­lié plusieurs romans dont L’atelier des Stre­sor, Les racines du man­darinier, ou encore Tunisian Yan­kee chez Elyzad. Elle a reçu le Prix européen fran­coph­o­ne Vir­gile 2014 pour l’ensemble de son œuvre.

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