> A l’heure de la décolonisation de l’esprit

A l’heure de la décolonisation de l’esprit

Par | 2018-02-23T17:46:05+00:00 5 avril 2012|Catégories : Critiques|

Ce livre, une réfé­rence dans le monde entier, a mis vingt-cinq ans à nous par­ve­nir en fran­çais. Pourquoi ? Il s’agit pour Ngugi wa Thiong’o d’expliquer les rai­sons d’un choix poli­tique et radi­cal por­té au cœur même de la langue : le choix de renon­cer défi­ni­ti­ve­ment à l’anglais. Et d’écrire en kikuyu, du moins en ce qui concerne ses écrits fic­tion­nels. Ainsi, Ngugi réfute les choix de la Négritude type Senghor autre­fois ou bien ceux plus récents des roman­ciers de la fran­co­pho­nie pour affir­mer la néces­si­té, de son point de vue, du retour à la langue natale en vue de déco­lo­ni­ser l’esprit, la langue, l’imaginaire, la vie. La poé­sie du lan­gage. Ngugi est le pre­mier écri­vain afri­cain à avoir adop­té cette posi­tion radi­cale, vio­lente même ; il est le pre­mier a avoir reje­té la pré­misse de la domi­na­tion colo­niale, et de la conti­nui­té de cette domi­na­tion dans notre pré­sent, la domi­na­tion par la langue. Choix radi­cal donc, sur le plan poli­tique et lit­té­raire, humain. Choix radi­cal aus­si, véri­table choix d’engagement quand la publi­ca­tion de ses fic­tions en kikuyu revient à choi­sir de se cou­per du lec­to­rat mon­dia­li­sé. Pouvoir lire main­te­nant en fran­çais cet adieu à la langue anglaise écrit dans la langue consi­dé­rée comme langue de domi­na­tion par son auteur est salu­taire, cela montre que peut-être nous com­men­çons à com­prendre que la venue d’une langue dans le cadre colo­nial n’est pas venue d’un don, bien plu­tôt sub­ti­li­sa­tion de langues au pro­fit d’une autre. Et ce point de départ est aus­si entame d’une dis­cus­sion, pour nous lec­teurs, sur le rap­port entre langues et lit­té­ra­ture, langue domi­nante et poé­sie à l’échelle du « vil­lage glo­bal ». Il reste un zeste de Tintin au Congo dans la défer­lante de l’anglais. Sauf que nous sommes tous deve­nus des congo­lais.