Ce livre ouvre ample­ment une porte sur une lit­téra­ture mécon­nue en France et dans toute la fran­coph­o­nie européenne, en général.

Mais peut-on par­ler de lit­téra­ture quand il s’agit seule­ment de poésie ?

Quand Dany Lafer­rière, déjà doté d’un pres­tigieux Prix Médi­cis, mais pas encore Académi­cien français, prési­da la Bien­nale de la poésie à Liège, en 2012, il se pré­ten­dit hon­oréd’être reçu par des poètes. Ce n’était pas langue de bois, car, pré­cisa Dany : « Dans mon pays, ce qui compte avant tout, c’est la poésie… et je ne suis que romanci­er. J’espère que votre invi­ta­tion m’apportera un peu de pres­tige en Haïti. » Sous l’évident humour, perçait aus­si une vérité cul­turelle, car la poésie sem­ble reine en Haïti, comme elle pour­rait rede­venir reine, un peu partout, si, du moins, cha­cun y met­tait les moyens.

Et encore, l’auteur de L’énigme du retourn’évoquait-il pas la poésie créole, à laque­lle se con­sacre la présente antholo­gie. La langue créole, qui servit, au quo­ti­di­en, à la résis­tance aux Duva­lier, et qui con­tin­ue son par­cours d’impertinence et d’humour, sous des régimes guère plus fameux, est, ici, hon­orée. Le créole sem­ble, en effet, de plus en plus respec­té, répan­du, écrit, lu et chan­té… et cette lampe sem­ble bruler pour la démocratie.

 

Antholo­gie bilingue de la poésie créole haï­ti­enne de 1986 à nos jours, Actes Sud, Les ate­liers du jeu­di soir, Arles, 2015, 188 pages., 22 €.

 

‘On aime que les antholo­gies soient bilingues. Non seule­ment parce que l’œil peut mesur­er, de la page de gauche (où siège le poème orig­inel), à la page de droite (où s’esquisse la tra­duc­tion), le voy­age lin­guis­tique, tou­jours incer­tain, qu’ont dû effectuer les tra­duc­teurs, mais aus­si parce que, ici, en l’occurrence, la langue créole procède d’une oral­ité jubi­la­toire, que tout usager du françaispeut, au moins, percevoir : Ant lapli ak soleyi (entre la pluie et le soleil) / Ant domi ak je klè (entre le som­meil et la veille) (…) / Kilès mwen pi pito ? (ce que je préfère ? ) / Mon chè  m pa vlè ni yonne ni lot (mon cher, je ne veux ni l’un ni l’autre /)… (Extrait d’un poème de Ket­tly Mars).

Je n’ai rien du spé­cial­iste de la langue créole et je con­nais mal la lit­téra­ture haï­ti­enne. Je par­le, donc, en ama­teur, en décou­vreur. Je ressem­ble au lecteur que ce livre cherche. Il m’est donc impos­si­ble de dis­cuter le choix des poètes présen­tés. Mais, son proces­sus de con­struc­tion a tout pour me ras­sur­er, puisque ce sont qua­tre lecteurs et tra­duc­teurs qui ont uni leurs forces : de quoi dimin­uer, tout de même, les par­tis-pris et les copinages.

Ensuite, on lira ici des extraits de trente-neuf poètes, pas moins. À l’évidence, cela ouvre un champ large même si (à l’évidence aus­si), on ne peut gouter qu’une bouchée de chaque poète.

À la fin, le lecteur gour­mand et bous­culé sor­ti­ra de cette antholo­gie, avec un appétit de décou­vertes. Cette pléthorique entre­prise, loin de l’avoir sat­uré, le con­duira à aller plus avant. Car la poésie créole d’Haïti est à la fois ter­ri­enne et envolée, mil­i­tante et naïve, tou­jours sur­prenante. Un fameux livre, donc, qui en appelle d’autres, à venir.

 

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Lucien Noullez

Lucien Noullez est né à Brux­elles en 1957. Il a enseigné dans cette ville pen­dant quar­ante ans. Il a écrit une ving­taine de livres de poèmes, qui sont sou­vent d’inspiration musi­cale ou biblique, un réc­it, des cen­taines d’articles de cri­tique lit­téraire… Il a aus­si pub­lié trois tomes d’un Jour­nal, et quelques réflex­ions sur la musique de l’histoire. Il a reçu cer­tains prix lit­téraires, et il en a loupé bien d’autres ! Ses prin­ci­paux livres étaient jadis pub­liés à L’Âge d’homme. Un nou­veau recueil de poèmes sor­ti­ra au print­emps, aux Édi­tions Corlevour.