> Le don furtif, de Jean-Marie Barnaud

Le don furtif, de Jean-Marie Barnaud

Par |2018-03-28T21:19:38+00:00 16 novembre 2014|Catégories : Critiques|

 

Je l’ai déjà écrit, ici ou ailleurs : une vie de lec­ture com­porte des sur­prises rou­gis­santes. Cela fait long­temps que Jean-Marie Barnaud publie de la poé­sie et Le don fur­tif est le pre­mier livre de lui qu’il m’est don­né de lire. C’est déso­lant. C’est magni­fique. C’est magni­fique, en effet, car pour toutes les rai­sons qui sui­vront ce pré­am­bule, la décou­verte, même tar­dive, d’un poète de cette haute qua­li­té irrigue le cœur et la conscience. C’est déso­lant, aus­si, et cela me place dans une pos­ture modeste. Quelqu’un d’autre, qui connai­trait mieux cette œuvre, en par­le­rait assu­ré­ment bien plus habi­le­ment que moi.

Tout cela est secon­daire. Car Jean-Marie Barnaud com­mence par le com­men­ce­ment. Son recueil s’ouvre par une médi­ta­tion sur son art, une médi­ta­tion qu’il tire des pro­fon­deurs, mais qui remonte à la sur­face par le tru­che­ment d’un ques­tion­ne­ment essen­tiel : Que cherche-t-on /​ qu’on n’ose plus nom­mer /​ de peur de se men­tir /​ ou d’agiter les dépouilles /​ d’un simu­lacre (p. 11). Le fond du pro­blème est posé, qui est aus­si le fon­de­ment du poème. Et c’est une ques­tion.

Là où va le poème importe, c’est cer­tain. Car le long pra­ti­cien de la poé­sie qu’est Barnaud : auteur, cri­tique et direc­teur de col­lec­tion, doit savoir l’importance de la poé­sie. Mais il en sait d’autant mieux la fra­gi­li­té. Le simu­lacre est aux aguets. D’emblée, le poète l’avoue et cet aveu le rend cré­dible.

La cré­di­bi­li­té poé­tique de Jean-Marie Barnaud tient, aus­si, au fait que ce poète connait son métier. Je sais qu’il parait obso­lète de s’attarder sur ce point. Et pour­tant, voi­ci sep­tante pages de poé­sie qui tombent dans la bouche avec aisance. Sans aucune faci­li­té, Jean-Marie Barnaud donne à lire des poèmes qui scandent le rythme et passent la langue par le corps. Tout sonne bien et juste, dans ce recueil, que je me suis sur­pris à chu­cho­ter, à lire à voix haute, tant la pro­so­die en est ferme et assu­rée.

Rien ne vient rompre, d’ailleurs, entre les pre­miers textes qui regardent le geste poé­tique et ceux qui, ensuite, dénoncent cer­taines bar­ba­ries de notre temps, l’allant de cette langue mai­tri­sée et cepen­dant fra­gile. La vio­lence peut habi­ter l’auteur, qui nous place, sans ména­ge­ment aucun, par­mi (…) les effa­rés les naïfs /​ pen­chés une fois de plus /​ au-des­sus de l’horreur /​ ayant sta­tué contre toute rai­son /​ que plus jamais l’horreur (…) (p.20)

J’admire, donc, l’engagement de ces poèmes. Ils ne militent pas (Dieu mer­ci). Ils font mieux. Ils croisent et ras­semblent l’effarement poé­tique avec la prise de conscience poli­tique. Ils ne pro­posent ni ana­lyses, ni solu­tions. Ils font ce que peut faire la poé­sie : convo­quer, aux sources d’une impos­si­bi­li­té de dire, un cri de révolte. Ils ras­semblent. Ils font feux. Ils délient les poètes du nom­bri­lisme. Ils veulent une « vraie vie », même impos­sible – parce qu’on ne peut tout de même pas se conten­ter de lire et d’écrire des poèmes, ou de s’y réfu­gier, quand la souf­france parle et risque de se perdre au sac /​ de la mémoire…

 

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