> Liliane Wouters, Derniers feux sur terre

Liliane Wouters, Derniers feux sur terre

Par |2018-03-28T21:19:38+00:00 28 décembre 2014|Catégories : Critiques|

 

On connait Liliale Wouters, son allant, sa façon de plan­ter le poème comme un tra­cé méta­phy­sique, tout dru, tout nu, d’une lim­pi­di­té incroyable : « Pharaon, si j’étais Moïse /​ Je serais res­té près du Nil. /​ Je connais la Terre Promise. /​ C’est un autre pois­son d’avril, écrit-elle par exemple au com­men­ce­ment de « La marche for­cée », et vlan ! Liliane ne s’en cache pas, sa connais­sance pro­fonde de la poé­sie fla­mande, la longue fré­quen­ta­tion des mys­tiques de cette terre grasse et rude a fait rou­ler son sang dans le réel. Son poème parle en véri­té et sonne juste, le plus sou­vent carillon­né par un usage vir­tuose et per­ti­nent de la rime. Mais on ne ver­ra ici aucun archaïsme pro­so­dique ou spi­ri­tuel. Liliane Wouters n’a ni à se fier aux modes, ni à s’en défier. Sa liber­té de ton la place sou­vent au-des­sus du lot. Et, si Le style est l’homme même  (ou la femme), comme aurait dit Buffon, on peut être assu­ré, en lisant ces der­niers poèmes publiés, qu’on a affaire, ici, à l’expression d’une huma­ni­té remar­quable.

L’aveu que fait elle-même le poète, d’avoir com­men­cé ce long texte en cli­nique, et le titre même de ce livre, seraient de nature à inquié­ter ses amis. Mais, s’il s’agit bien d’un adieu à la vie, celui du Capitaine Nobody, on trou­ve­ra pour­tant, ici même, de fortes rai­sons de vivre et de vivre encore. La mys­tique de l’auteure s’exprime dans ce « Je » trans­po­sé : il crée à la fois un décen­tre­ment tout en per­met­tant aux choses de se dire.

Et quelles choses ! Le Capitaine médite, par exemple, sur le signe de la croix, et sa médi­ta­tion est tout, sauf dévo­tion­nelle : « Je le ferai pour la der­nière fois /​ tou­chant le front, le cœur et les épaule. /​ D’abord le front, mon­tant vers la lumière, /​ puis la poi­trine au fond de l’être et puis /​ à gauche, à droite ceux qui m’entourèrent /​ et comme moi par la mort seront pris. » Mais il médite aus­si sur le sur­gis­se­ment tar­dif d’un grand amour.

Voilà bien la sur­prise : la déglingue du corps (décrite dis­crè­te­ment mais sans conces­sion) et la mon­tée des mélan­co­lies sont comme fouet­tées par le sur­gis­se­ment amou­reux. Qui est Margaretha ? Ni l’auteure des poèmes ni son per­son­nage de nar­ra­teur ne pré­cisent les contours de cette pré­sence vivi­fiante. De ce fait, un mys­tère cir­cule, entre Nobody, Wouters et vous, leur lec­teur. Et cette cir­cu­la­tion de poèmes, d’amour et de vivre, place peut-être Margaretha au rang des méta­phores. Au moment de lar­guer les amarres, le vieux capi­taine sent encore l’appel du large. Cet appel prend la forme d’un désir.

Là où d’autres plon­ge­raient au néant, Liliane Wouters parie sur un sur­saut de vie. Car la fin de la vie ouvre peut-être une vie nou­velle. C’est ce que sug­gère, avec un tact infi­ni, ce très beau livre.

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