> Armand Dupuy, Sans franchir

Armand Dupuy, Sans franchir

Par |2018-03-28T21:19:37+00:00 26 avril 2015|Catégories : Critiques|

 

« On » n’est pas for­cé­ment un pro­nom mal­hon­nête.

Armand Dupuy en use, certes, avec obs­ti­na­tion, mais cet entê­te­ment ne signi­fie pas d’abord un effa­ce­ment du « Je ».

« On » pour­rait lais­ser croire qu’une pré­sence tuté­laire sur­plombe ses poèmes, mais cela ferait contre­sens. Chez ce poète plein de forces, qui nous donne à lire des petits évè­ne­ments ver­baux dont l’équilibre est d’autant plus sub­til, d’autant plus fra­gile, que la pro­so­die s’en révèle solide, nous ne trou­ve­rons aucune trace expli­cite de trans­cen­dance.

Je le répète : les poèmes d’Armand Dupuy remuent des choses vues, des choses sen­ties, des pres­sen­ti­ments, des houles, des miroirs… Ils par­tagent une étrange souf­france ; celle du monde, évi­dem­ment, mais ce serait trop simple. Quelque chose, un malaise, une âcre­té habite notre souffle : « On pour­rait se déta­cher, dis­pa­raître – on mesure ça dans sa bouche. » (p. 14) Les poèmes d’Armand exhalent, inhalent la légère fumée qui tremble entre le fait de vivre et le drame d’exister.Ils nous donnent à par­ta­ger l’expérience d’un corps qui ne reven­dique pas l’identité. Ces poèmes sont d’ailleurs écrits avant le com­merce ordi­naire des humains entre eux. Armand Dupuy se lève tôt. Il écrit tôt. Il peint, aus­si, aux aurores, des petites choses splen­di­de­ment indé­chif­frables, et il parle, en quelque sorte, avant la parole.

Cela donne un court recueil épous­tou­flant. Je n’ai rien lu de pareil depuis Jaques Izoard. Mais atten­dez ! Je ne pré­tends pas qu’Armand se soit mis à la remorque du poète lié­geois. Qu’il l’ait lu ou non m’importe peu, car ses poèmes cla­potent à nos oreilles avec une véri­té de ton qui ne trompe jamais. Et tant mieux, après tout, si le mys­tère de par­ler rejoint d’autres sources. Tant mieux si j’ai aus­si pen­sé à Jean Racine en lisant Armand Dupuy. Racine, éga­le­ment, met­tait notre langue en abyme. Il la por­tait par­fois au remue­ment pro­fond de toutes les hié­rar­chies. « Vous êtes empe­reur, Seigneur, et vous pleu­rez », pro­nonce Bérénice, déployant peut-être le plus beau vers fran­çais dans l’aveu de la dé mai­trise.

Chez Armand Dupuy il n’y a pas d’empire, pas de domi­na­tion, mais un sens de l’effacement. Pas du néant, pour­tant, car cela « tient », comme aime à dire le poète. Sous les men­songes et les empires, quelque chose remue encore, fait entendre son souffle ou son râle, per­dure, insiste, plante, comme eût dit Bauchau, « une objec­tion dans le mal­heur ». Quelque chose tient.

Et c’est pour­quoi on tient à ce poète.

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