> Philippe Leuckx, Lumière nomade

Philippe Leuckx, Lumière nomade

Par |2018-03-28T21:19:39+00:00 2 septembre 2014|Catégories : Critiques|

« Rome, me disait un ami éru­dit, est un grand esto­mac qui peut tout digé­rer, parce que son suc pro­fond est baroque. »

Philippe Leuckx aus­si, à sa manière, est un éru­dit. Lecteur pro­li­fique, ciné­phile, chro­ni­queur, ensei­gnant, et sur­tout poète, il déploie depuis tou­jours une acti­vi­té cultu­relle rare. Rare mais jamais pesante, car Philippe mène tous ses tra­vaux tam­bour bat­tant, mû par l’enthousiasme du par­tage. Comme celui qui écrit ces lignes et qui a eu le bon­heur d’y séjour­ner en sa com­pa­gnie, notre poète est un Romain de cœur, d’esprit et de fou­lées. Il marche abon­dam­ment dans cette ville étrange, avide d’y ren­con­trer par­tout ces « par­ti­cules de beau­té » que seules peut-être Rome ou Stockholm par­viennent à sor­tir du fatras et à uni­fier dans la splen­deur de leurs lumières res­pec­tives.

La lumière de Philippe Leuckx est bel et bien nomade. On ne doit pas seule­ment ce constat au beau titre de ce recueil, mais à la façon d’abord, dont ces poèmes à la pro­so­die simple, glissent savam­ment sur les rues romaines, sur les Romains eux-mêmes, sur la pous­sière de Rome. S’il ne fuit pas les sites de pres­tige, l’intime de la Ville éter­nelle sait aus­si qu’il trou­ve­ra plu­tôt le génie de la cité dans la lumière biai­sée des petites rues peu fré­quen­tées par les tou­ristes. « On quitte la ville. On en perd très vite les traces. Les rues deviennent sèches… » et voi­là que ces poèmes rendent compte aus­si d’une cer­taine misère des ban­lieues.

« Peu importe, écri­vait pour sa part André Dhôtel, un auteur fami­lier de Philippe Leuckx, qu'on trouve ou non l'espérance au-delà des mers.  Il faut la sai­sir d'abord le long de ces immeubles mono­tones. Alors on sera sûr qu'elle est par­tout répan­due. » Et ledit Philippe Leuckx serait peut-être sur­pris que je le range par­mi les écri­vains du spi­ri­tuel. Car de tous temps, les mys­tiques se méfient du sen­sible. Ils cherchent la lumière par­tout pré­sente. Mais le para­doxe de cette quête est que la lumière ne se voit pas. Elle donne à voir. Elle vient le matin et s’estompe quelques heures plus tard. Elle témoigne de ce qu’elle n’est pas, comme le poème, dont la voca­tion, sous la plume géné­reuse de notre auteur, consiste à la fois à dire l’instant et la fuga­ci­té  qui lui est inhé­rente : Les jar­dins ont ver­sé avec leurs fruits d’ombre, leurs arbres dépeu­plés. On reste là dans une demi-lumière douce, presque frui­tée tant l’air nous couvre (…) » (p. 29)

On reste là, dans ce livre aux beau­tés mul­tiples, aux beau­tés qui, comme celles de la musique se révèlent en s’estompant… On reste là, un peu pan­tois, muet. Certes, la vie est dif­fi­cile, mais le bon­heur existe. Certes on avale la pous­sière, mais la lumière per­pé­tue un don. Certes, les pages tournent, mais la poé­sie reste. Merci, Philippe Leuckx.

 

Lumière nomade de Philippe Leuckx a reçu conjoin­te­ment avec D’être et de tête de Nicolas Grégoire le pres­ti­gieux PRIX GOFFIN en 2014. Preuve qu’un bon jury peut récom­pen­ser conjoin­te­ment deux livres d’esthétiques très dif­fé­rentes, mais de valeur et de forces égales.

 

 

 

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