> Eric Piette, L’impossible nudité

Eric Piette, L’impossible nudité

Par | 2018-03-28T21:19:38+00:00 1 mars 2015|Catégories : Critiques|

 

« Il y a un men­songe de l’être, contre lequel nous sommes nés pour pro­tes­ter. »

Depuis le temps que je rumine cette phrase d’Antonin Artaud, en lisant des livres de poèmes, j’ai fini par dou­ter de son énon­cé, voire même de son auteur. Car ce men­songe à pros­crire passe, de poète en poète, para­doxa­le­ment, comme une véri­té cru­ciale dans la cru­ciale poé­sie qui nous appelle.

La phrase pour­rait venir de Pizarnik (que lit Éric Piette) ou de Michaux (que cite le poète). Elle pour­rait même sur­gir sous la plume d’un écer­ve­lé cocasse de la trempe de Jean L’Anselme ou d’un humo­riste matois, comme Géo Norge. Il y a bel et bien de cela chez notre poète. Il ne craint pas de se prendre en défaut ; il n’a pas peur de racon­ter des expé­riences. Pourtant, où qu’il passe, il opère ce léger déra­page, cette imper­cep­tible clau­di­ca­tion qui ouvrent des béances au mys­tère.

Je n’aime pas flat­ter. J’aime pour­tant dire que les livres de Piette mani­festent, sans osten­ta­tion, une culture poé­tique vrai­ment rare. Piette a lu, énor­mé­ment lu, les poètes.

C’est qu’il y a un men­songe, n’est-ce pas, à dénon­cer, même par la lec­ture. Quel men­songe ? Alejandra Pizarnik s’y brise la fémi­ni­té. Michaux entre en révolte. Éric Piette, sans les imi­ter, et sans qu’il soit besoin, mal­gré toute l’admiration qu’on lui porte, de le poser en génie, pour­suit son che­min dans la langue : non-lieu de l’enfance (…) doré­na­vant j’écris /​ sur rien /​/​ à pro­pos du vent qui souffle /​ dans l’appartement /​/​ par exemple /​/​ avons-nous si peur ? (p. 32)

Dans un pré­cé­dent livre : Voz,  Piette fai­sait du voyage le lieu d’une mise au net… L’humain s’épluche comme un oignon. Et cela conti­nue, ici. Le lec­teur d’Éric Piette est tou­jours dépla­cé : de l’expérience à l’inconnu. Il est comme déli­vré de sa gangue Quoi de plus simple, par exemple, qu’une porte ouverte ? Mais cela change : la porte est ouverte tu sais /​ que l’univers sera clôt /​ sur lui-même… (…) (p.75)

 

Et c’est par­fois un poème brut et sai­sis­sant qui vous retient :

 

            mon sang comme un tableau
            sur le mur pâle (p. 69)

 

Je ne peux rendre compte de tout. Je ne peux tout citer. Pourtant, j’aimerais évo­quer l’audacieuse ten­dresse de ce poète. Son impos­sible nudi­té rejoint, à l’évidence, la dénon­cia­tion du men­songe de l’être. Mais, si on accom­pagne bien sa volon­té de (sur)vivre, on com­prend que le poète Éric Piette, laisse trai­ner, dans ses poèmes, un appel, un accroc, un des­tin triste. Et l’amour manque. Ce manque donne à l’œuvre un lyrisme en creux. C’est trouble, trou­blé, simple. Magnifique.

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