> Frédéric Boyer, Dans ma prairie

Frédéric Boyer, Dans ma prairie

Par | 2018-02-18T08:03:46+00:00 6 décembre 2014|Catégories : Critiques|

Frédéric Boyer a déjà publié des poèmes, des essais, des romans, une édi­tion de la Bible, tra­duite par des exé­gètes et des écri­vains com­plices, qu’il a réunis pour une publi­ca­tion mémo­rable chez Bayard. Le voi­ci dans un long texte, sous-titré Western. Le voi­ci dans une prai­rie de l’ouest, que nous connais­sons tous, même et sur­tout si nous n’avons jamais quit­té les lieux de la petite enfance et ses jar­dins. Le voi­ci dans son ins­tant d’ipséité (je m’en explique sous peu), dans l’éternel ins­tant de l’appropriation pure de la vie même, le voi­ci sur la fron­tière ouest de l’Eden, au bord de la grande aven­ture, au lieu des com­men­ce­ments : au wes­tern.

Rejoindre ma prai­rie, je vous en prie, lais­sez-moi.

Chacun a dû connaitre cela, entre quatre et six ans, ce moment lumi­neux et dou­lou­reux où le « soi » émerge d’une rela­tion fusion­nelle avec la nature. Un jour, vous consta­tez que l’arbre n’est pas vous, que vous le regar­dez, que votre consis­tance s’affirme hors des fusions. Le plus étrange est que cette ipséi­té revient. Elle revient un matin à Georges Haldas, alors qu’il tra­verse, comme tous les jours, la petite place de Lausanne et s’en va écrire au café. Elle revient au Julien Green mûris­sant, sur les bords de la Seine. Tout à coup la place suisse ou le fleuve pari­sien retrouvent une consis­tance extra­or­di­naire. Ils existent pour que Green ou Haldas savourent leur propre exis­tence. Pour le grand écri­vain qu’est Boyer, l’affaire se joue dans la prai­rie.

Rejoindre ma prai­rie, je vous en prie, lais­sez-moi.

La méta­phore de la grande plaine her­beuse n’est pas neuve. Tant mieux. On y ren­con­tre­rait Walt Whitman : « Quand vous vous abat­tez sur moi, moments natu­rels, c’est tout de suite, c’est main­te­nant, /​ (…) /don­nez-moi la vie à cru et sai­gnante (Feuilles d’herbe). On y ren­con­tre­rait Cooper mais aus­si les cow-boys. Plantés sur les che­vaux qu’ils ont domes­ti­qués, ils tra­versent la sau­va­ge­rie de la prai­rie. L’évangile de Marc le sug­gère : l’humain siège entre l’ange et la bête (Mc 1, 13b), mais ici, dans la che­vau­chée des mots, le poète tra­verse la prai­rie sau­vage. C’est elle qui accou­che­ra de l’ange et qui fera de lui un homme. Dans cette che­vau­chée, Boyer nous emporte.

Rejoindre ma prai­rie, je vous en prie, lais­sez-moi.

Frédéric Boyer ne cir­cons­crit pas son domaine inté­rieur. Il est aus­si bien seul comme un petit sca­ra­bée noir, qu’agrandi et enivré d’espace, au point de dis­pa­raitre dans l’immense. Son livre est ample (quoique court), lumi­neux (quoique gor­gé de mys­tère), super­be­ment écrit (quoique voué à l’oralité). Sa pro­so­die de poète vous tient la main. Sa prai­rie devient vôtre et elle donne, sinon des rai­sons de vivre, au moins le sen­ti­ment intense d’être vivant.

 

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