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Laure Cambau : Ma peau ne protège que vous

Par | 2018-02-19T05:19:29+00:00 11 novembre 2015|Catégories : Critiques|

 

Je pense que per­sonne n’écrit comme Laure Cambau, avec la fan­tai­sie de Laure Cambau, la mai­trise de Laure Cambau, la liber­té, la jubi­la­tion, le désordre exu­bé­rant de Laure Cambon, la pro­fon­deur sereine, la cra­vache du mot juste, la joie, les larmes, et, en tout cela, bien plus encore, la proxi­mi­té de chaque seconde poé­tique, qui vient cueillir l’onirisme déca­lé du lec­teur. Je pense, donc, que peu de poètes, aujourd’hui, atteignent à cette véri­té-là.

La véri­té, ici, n’est, évi­dem­ment, pas de l’ordre de la sen­tence, ou de la sagesse, ou de l’aphorisme, ou de l’alignement. Chez ce poète, ce qui tient lieu de vrai coule et roule, se défait, se recons­truit, abso­lu­ment sans idée pré­con­çue, abso­lu­ment comme la vie, si vous vou­lez. Et, si on admet que le poème donne à cette flui­di­té désor­don­née, quelque chose comme un cours, comme un lit, comme un tra­cé, on entre dans une séman­tique nou­velle : celle qui se fait en allant son che­min. Mais je parle à tort de nou­veau­té : c’est le des­tin du poème, c’est son rôle, même, et sa force, de ne dire que ce qui advient.

On nous apprend que Laure est pia­niste.

Si, comme moi, vous aimez peser le monde dans le flux et le flot musi­cal, vous conce­vrez, peut-être, que la beau­té, comme le sens échappent à qui veut les tenir entre ses mains. La pia­niste sait que tout ce qui donne du sens à son art s’efface à mesure qu’il s’affirme. En cela, la musique nous épouse : elle n’est poi­gnante que de s’effacer.

Or, ici même, dans ce livre que j’ai aimé par-des­sus tout ; ici, donc, on ne cesse de nous empoi­gner. On nous serre le corps, on nous relâche : l’emprise est ailleurs. À la fin, vous sor­tez meur­tri, endo­lo­ri, vivant et ravi. Car Laure Cambau ne s’est pas conten­tée de vous don­ner une heure ou deux de lec­ture. Elle vous a empor­té dans une aven­ture cabos­sée, cabos­sante et, mine de rien, ce petit livre de poèmes vous aura peut-être trans­for­mé.

Comment cela peut-il se faire ?

D’abord, par la flui­di­té d’une langue par­fai­te­ment mai­tri­sée, aux images à la fois féroces et intimes : Ayant per­du le fil de l’histoire /​je suis tom­bée dans un puits d’encre /​ et ne suis jamais reve­nue /​ du foie de la terre (p. 35).

Mais l’œuvre tient aus­si par son sens du récit. Les poèmes de Laure Cambau s’habillent de contes bien connus : Cendrillon, les Chimères, mais ils opèrent cette visite avec une fan­tai­sie qui les déhanchent et les pro­pulsent à nos portes, tout cela sans jamais perdre le sens de la construc­tion.

Les poèmes de Laure Cambau ouvrent, donc, par­fois des portes absurdes, tou­jours fan­tai­sistes, sou­vent éba­his­santes. Ils n’y par­viennent que parce que leur auteure est une femme libre et rigou­reuse, une véri­table artiste, un poète, au sens fort ; au sens où quelque chose de neuf se fait, grâce à elle, sous nos yeux.

 

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