> Christian Prigent, cuirasse dehors

Christian Prigent, cuirasse dehors

Par |2018-11-19T04:35:44+00:00 25 mai 2014|Catégories : Blog|

La véri­té poé­tique comme scan­dale, rup­ture, impos­si­bi­li­té de clore, de conclure ou encore de réus­sir… Dans ses essais, et notam­ment dans Ceux qui merdRent (P.O.L), Christian Prigent tord le cou à la post­mo­der­ni­té. Né en 1945, il est l’auteur d’une qua­ran­taine de livres de poé­sie, de fic­tion et de cri­tique qui n’ont jamais cédé aux modes édi­to­riales, aux pro­duits pré­pen­sés. Il fut, avec Jean-Luc Steinmetz, res­pon­sable de la revue et de la col­lec­tion TXT (1969-1993) qui publia des poèmes mons­trueu­se­ment voués, mal­gré tout, à l’inouï. Des écrits d’Artaud, Cummings, Gadda, Ponge, Denis Roche… ont voi­si­né avec ceux d’écrivains tels que Claude Minière, Pierre Le Pillouër, Alain Frontier. La lit­té­ra­ture ne se rédui­sant pas aux reflets des choses est, pour Prigent, un sur­croît de sens abou­ti et gref­fé. Elle apprend à décom­po­ser la langue pour impo­ser une autre phy­sique de la lec­ture. La poé­sie atone, le mag­ma ana­lo­gique, les méta­phores liantes, le roman à effet de réel, bref toutes les ten­ta­tives de ren­du lim­pide du réel sont vouées aux gémo­nies.

D’un livre à l’autre, Prigent part de ces constats : la réac­tion triomphe, elle fait régner l’ordre du bons sens et de la mesure. Ses chantres ont tout inté­rêt à négli­ger les visions contraires à l’idéologie récon­ci­lia­trice, à confor­ter la pen­sée abs­traite, en négli­geant les expé­riences sin­gu­lières. L’Espèce ? Elle croit dur comme fer à son pro­grès et à son salut. L’humanisme clai­ron­né ? Un crime géné­ra­li­sé sous le masque de la soli­da­ri­té et des droits de l’homme. La reli­gion de notre temps ? Un pathos mater­no-social. Autrement dit, Il suf­fit d’une mère /​ pour que l’univers /​ vienne vous traire ou encore, Ils vaquent /​ à des per­sé­cu­tions /​ inti­tu­lées actions (dans Ecrit au cou­teau, P.O.L)

Prigent est un de ceux qui résistent le mieux, aujourd’hui, au bric-à-brac de la pen­sée kitch. Et qui en sont réduits à nous res­sas­ser quelques véri­tés que nous fai­sons sem­blant d’ignorer : il n’y a pas de socié­té entre les hommes et contrai­re­ment à ce que pensent les méta­phy­siques du lien, la loi n’est pas la rela­tion réus­sie mais sa neu­tra­li­sa­tion. Enfin, il suf­fit de consta­ter que l’unanimité ou le délire asso­cia­tif se font tou­jours autour de pul­sions lyn­cheuses. Il s’agit donc d’arracher au reli­gieux (l’athéisme comme reli­gion sociale) toute cré­di­bi­li­té. Les écrits de Prigent déson­to­lo­gisent le lien. Car la recherche d’une adé­qua­tion a pour consé­quence de trans­for­mer le réel en images men­son­gères. L’original étant un chaos, com­ment la copie – autre­ment dit les effets de repré­sen­ta­tion – pour­raient-ils être le contraire de cette réa­li­té mar­quée par le non-sens ? D’où la néces­si­té de s’affranchir des enchaî­ne­ments, d’étudier au plus près les ratés de nos vies, de déchif­frer les symp­tômes, de diag­nos­ti­quer la mala­die logée au cœur même des choses.

La connais­sance du pire qui accom­pagne une vision infor­mée ne se prive pas d’une cer­taine allé­gresse. L’écriture de Prigent s’inscrit dans un cou­rant tra­gi­co-jubi­la­toire : Le savoir du monde /​ vient de l’immonde. Réduire les textes de cet écri­vain à une pul­sion-voix, c’est man­quer la pen­sée qui les tra­verse. Bien enten­du, ses écrits sont des gestes d’excès ryth­miques et sonores, mais ils ne répu­dient pas à don­ner du sens. Les effets de répé­ti­tion, les tours et les détours, les rimes, les paro­no­mases, les scan­sions, les rythmes, les reprises de sché­mas syl­la­biques, bref les croi­se­ments du son et du sens ne marquent pas seule­ment l’inadéquation entre les expé­riences sen­sibles et les dis­cours (le propre de la gran­di­lo­quence est de croire à cette adé­qua­tion), mais montrent sur­tout que l’écriture peut prendre l’initiative sur le chaos du réel – le dévoi­ler – et s’extraire des illu­sions qui mènent le monde. Et pour se moquer du par­lé mas­ti­qué plat, il faut cette sorte de bon­heur dans la manière de jouer avec les mots, ce plai­sir de tirer la langue à la dévo­tion : Zappe l’halluciné dit spi­ri­tua­li­té ! Raidis-toi gosier ! Va au creux de ton cru ner­vé ! Trouve le trou où t’as peur de tout ! Calcine tes bouts ! Debout !

Il y a chance d’avant-garde chaque fois que c’est le corps et la voix qui écrivent et non les idéo­lo­gies.

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