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Godeau

Par |2018-10-17T11:43:49+00:00 21 décembre 2016|Catégories : Essais & Chroniques|

 

Les cri­tères per­met­tant à un poète de fran­chir le cap de la recon­nais­sance publique, ou même sim­ple­ment celle des experts, semblent plus aléa­toires qu’irréfutables, et dépendent pro­ba­ble­ment davan­tage des phé­no­mènes de mode que de la valeur « intrin­sèque » des textes pro­duits par les uns et les autres.

C’est ain­si que, si nous sommes quelques-uns à consi­dé­rer Follain comme l’un des deux ou trois très « grands » du XXe siècle (avec Reverdy et Apollinaire), alors que la large majo­ri­té des « ama­teurs de poé­sie » le tiennent pour un poète de deuxième ordre, le cas de Georges-Louis Godeau est encore plus stu­pé­fiant, je dirai même affli­geant : presque per­sonne ne le lit, son nom lui-même ne disant rien à la plu­part des « connais­seurs » pré­su­més.

Godeau est un cas. Il a publié, dans des condi­tions sou­vent peu valo­ri­santes, peut-être à compte d’auteur (je n’ai jamais osé le lui deman­der), des poèmes d’une jus­tesse, d’une ful­gu­rance, d’une évi­dence poé­tique qui devrait en faire l’un des pas­sages obli­gés de tout appren­tis­sage de la poé­sie contem­po­raine.

C’est avec humour, sin­gu­la­ri­té, finesse qu’il parle de ces « choses de la vie » que le public n’a aucun mal à dis­cer­ner et appré­cier au ciné­ma ou dans la fic­tion roma­nesque, mais qu’il semble ne pas per­ce­voir, dès lors que ce sont de simples mots et des situa­tions faus­se­ment « ordi­naires » qui les délivrent en des textes courts, tableau­tins qu’on situe­rait volon­tiers entre les frères Le Nain et Daumier.

Quand on les donne à lire aux enfants nor­ma­le­ment délu­rés et pas trop défor­més par l’imbécillité ambiante, ils y adhèrent d’emblée. Mais la cri­tique, pas plus que les direc­teurs de col­lec­tions de l’édition natio­nale (à une ou deux excep­tions près, dont le cou­ra­geux Dé Bleu), n’a jamais dai­gné lui consa­crer une étude digne de ce nom. Il fal­lut le bien­veillant, pers­pi­cace et géné­reu­se­ment atten­tif Jacques Réda pour lui consa­crer un fron­ton de la NRF.

Ainsi « les gens », si prompts à voir de la poé­sie par­tout (dans un par­fum, un défi­lé de mode, une âne­rie voci­fé­rée par des illet­trés sans talent), semblent ne pas la voir quand elle crève les yeux, c’est-à-dire quand on sait lire.

Mais com­ment ne pas s’étonner de la céci­té des « spé­cia­listes » devant les écrits de ce leveur de lièvres capables de faire sor­tir de la poé­sie du cha­peau de la vie ordi­naire ?

Sans doute faut-il remar­quer que Godeau ne fit aucun effort pour se faire « remar­quer ». Bien qu’il ait publié sa pre­mière mince pla­quette chez Gallimard, dans une col­lec­tion dédiée à la « jeune poé­sie » d’alors (au début des années cin­quante me semble-t-il), il ne trou­va plus jamais pre­neur dans l’édition « pres­ti­gieuse » (Réda ni moi ne réus­sîmes à le faire appré­cier par deux ou trois édi­teurs de nos amis !). Et, sans doute du fait de cette inso­lente et stu­pé­fiante négli­gence, il se replia sur sa soli­tude « lit­té­raire », pré­fé­rant les splen­deurs amphi­bies du marais poi­te­vin à l’angoissante atmo­sphère des bureaux d’édition.

Toujours est-il que, depuis sa mai­son de Magné, près de sa com­pagne, où il culti­va le retrait dans la digni­té, il s’employa à gla­ner sans se pres­ser ces pous­sières d’instants, qu’il trans­for­mait aus­si­tôt en épi­pha­nies, dont l’émotion était bien rare­ment absente.

Pour la san­té de ses artères, peut-être aus­si pour ne pas son­ger aux rai­sons qu’il aurait d’éprouver quelque ran­cœur à l’égard du si inat­ten­tif petit « monde des lettres », il sort de temps en temps avec son chien, prend sa voi­ture, salue au pas­sage ces femmes à la pous­sette, ces hommes à la pelle ou au sac rem­pli de cour­rier à dis­tri­buer, qui tous trou­ve­ront place dans ses ful­gu­rants tableaux de genre ; puis il va à pied s’enfoncer dans l’épaisseur odo­rante de son cher marais, pareil à une ombre fur­tive par­mi toutes les ombres stag­nantes que viennent trouer de ci de là le scin­tille­ment des feuilles de peu­pliers.

C’est dans ces moments, où il tra­verse le vil­lage, croise des fermes, ren­contre des gens affai­rés ou vacants que, pour lui comme naguère pour Follain « tout fait évé­ne­ment », à moins que, comme pour Bachelard tout ne fasse émer­veille­ment. Il relève les pièges à poé­sie qu’il a posés sur tout le ter­ri­toire du vide char­nu du monde, sem­blable à un de ces moines maté­ria­listes et poètes du t’chan chi­nois, dont il par­tage la pré­di­lec­tion pour les brouillards d’automne et le goût salé de l’eau de pluie.

Là, cer­né par l’eau de mer alliée à l’eau de terre, pro­té­gé de l’enlisement par ces îles mou­vantes de terre tou­jours prête à se déro­ber, et qui met si fort l’attention à contri­bu­tion, il se tient aux aguets, l’œil et l’oreille constam­ment prêts à sai­sir et recon­naître un signe ou un écho. Cette réa­li­té végé­tale, miné­rale, cli­ma­tique, élé­men­taire, il ne la connaît pas seule­ment pour avoir lu beau­coup de livres ; il la sait par cœur à cause de ce métier qu’il pra­ti­qua près de qua­rante années durant : celui d’ingénieur des eaux et forêts et de spé­cia­liste de la construc­tion de châ­teaux d’eau.

 

Chez lui, la poé­sie a tou­jours cou­lé de source. A quoi bon des lacs arti­fi­ciels dans un pays de rivières et de ruis­seaux, d’étangs et de mares, de fon­drières et de canaux tout pleins de nénu­phars ?

Du fond de sa retraite, récem­ment inter­rom­pue par l’inéluctable rap­pel à l’ordre ter­restre, il aura lais­sé les heures pro­pices inter­rompre leur cours, savou­rant les rapides délices des plus beaux de ses jours. Il en vécut près de trente mille, de ces jours de jubi­la­tion lacustre.

 

(Godeau que per­sonne n’attendit jamais. Octobre 2009)

 

 

© Eric Pistouley


 

choix de poèmes :

 

Jean Renaud

 

 

J’ai huit ans. Mon père est mort.

Le soir, à la mai­son, je suis seul, j’apprends mes leçons à voix haute en atten­dant ma mère.

Quand elle tarde, je pré­pare le feu, je dîne et je me couche.

Les yeux ouverts, j’écoute les bruits de la nuit.

Parfois, les voi­sins inquiets ouvrent la porte sur la pointe des pieds. Ils me prennent pour un enfant.

°°°°°

 

Dans cette mai­son

 

Dans cette mai­son pas plus mal qu’une autre, j’avais une femme, deux enfants, un chien et un tas d’ustensiles. La nuit, dans mon lit, je lisais Platon. Le jour, je tra­vaillais, je cou­rais et je buvais​.Je n’étais pas heu­reux.

Pour chan­ger la vie, un soir, je me suis sau­vé avec ma valise. Le chien en est mort et les enfants sont deve­nus des hommes. Ils ont des tics qu’ils portent sans se plaindre. Je n’ei rien pour ma défense.

°°°°°

 

Dieu

 

Parfois quand j’ai pêché pour rien tout l’après-midi, je mur­mure sous ma visière : « Dieu, donne-moi un bro­chet ». En géné­ral, Dieu est ailleurs, ou il estime que les deux d’hier suf­fisent. Il sait que mon congé­la­teur est plein, que je suis là avec deux bras, deux jambes en bon état et que dans ma musette j’ai des petits cigares qui fument bien. Et puis il est aus­si le dieu des bro­chets. Alors il s’amuse à me voir lan­cer entre les arbres, les her­biers. Si je n’accroche pas, c’est peut-être encore lui. Car nous sommes com­plices, et les seuls à le savoir.

°°°°°

 

Le ter­ras­sier

 

Je tra­vaille à la tâche. C’est mon droit de poser ma pioche, de dire aux cama­rades : « A demain, car je suis fati­gué. »

Inquiets, ils se redres­se­ront ; « C’est vrai, ça se voit que tu es fati­gué. »

A mesure que le vent fouet­te­ra mon visage, sur la bicy­clette, le souffle revien­dra. Je cas­se­rai la croûte en arri­vant. Assis à ma fenêtre, je fume­rai la pipe en regar­dant tom­ber le jour, jusqu’au bout.

Ca doit être beau, un jour qui tombe.

 

(Premier et qua­trième texte publiés chez Gallimard en 1962 ; les deux autres au Dé bleu, en 1988)

 

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