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Jean Sénac, l’éclat du jour au poing d’un centenaire franco-algérien

Par |2018-10-16T16:28:52+00:00 2 mars 2014|Catégories : Blog|

 

JEAN SÉNAC, L’ÉCLAT DU JOUR
AU POING D’UN CENTENAIRE FRANCO-ALGÉRIEN

       

       Le vil­lage est cer­né sans issue de secours
       des sol­dats aux jambes de sang
       des­cendent des mon­tagnes

        Jacques Simonomis

       (La Villa des Roses, édi­tions Librairie-Galerie Racine, 2009).

 

 

     Poète se pro­cla­mant ouver­te­ment plus algé­rien que n’importe qui, Jean Sénac récla­mait la révo­lu­tion, certes, mais non sans amour, à l’instar du poète et cinéaste ita­lien Pier Paolo Pasolini, l’un des intel­lec­tuels et créa­teurs les plus sul­fu­reux de son époque, qui devait connaître un sort iden­tique au sien. Deux ans séparent son assas­si­nat (dans la nuit du 29 au 30 août 1973) de celui du poète ita­lien (dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975). Dans les deux cas, le pou­voir s’accommoda d’une issue dou­teuse, en se gar­dant bien de mettre en œuvre les moyens néces­saires pour ten­ter de per­cer la véri­té, et que jus­tice soit faite. La poé­sie les unis­sait, l’amour, la liber­té, le feu du lan­gage et du désir, les ani­maient. Pasolini et Sénac se ran­geaient tous les deux du côté du peuple. Leur poé­sie est ponc­tuée d’accents intimes, lyriques et d’engagements : « Je ne quit­te­rai jamais en lâche ce pays où j’ai tant don­né de moi-même », écrit Sénac, un an avant sa mort. La vie fut âpre pour lui. Dans les deux cas, qu’il soit friou­lan ou ora­nais, c’est bien le soleil que l’on assas­sine. Il y a qua­rante ans, en ce qui concerne Jean Sénac. Les termes de « célé­bra­tion » et de « fête », me paraissent donc par­ti­cu­liè­re­ment incon­grus et dépla­cés. En qua­rante ans, Jean Sénac n’a jamais été oublié, car il a tou­jours pu comp­ter sur la fidé­li­té sans faille d’une poi­gnée d’amis his­to­riques, fran­çais et algé­riens, pour entre­te­nir le feu et de sa mémoire et de son œuvre. Avec le temps, il a même gagné davan­tage d’amis et de lec­teurs, auprès des nou­velles géné­ra­tions. Ses œuvres ont conti­nué à paraître, à repa­raître et non des moindres, si l’on pense aux Œuvres poé­tiques (Actes Sud, 1999) et Pour une terre pos­sible  (Marsa, 1999), jusqu’à Jean Sénac, le for­ge­ron du soleil (2003), un film docu­men­taire d’Ali Akikabeau film, et bien sûr le superbe film, tour­né en Algérie, du réa­li­sa­teur fran­co-algé­rien, Abdelkrim Bahloul, Le Soleil assas­si­né (2004). La chose est peut-être lente et labo­rieuse, mais indé­niable : d’un côté comme de l’autre de la Méditerranée, on redé­couvre enfin l’un des plus grands poètes du XXe siècle.

            En 2013,  une fois n’est pas cou­tume (l’effet des qua­rante ans ?), de nom­breux articles, y com­pris sur inter­net, ont paru. Trois livres ont accom­pa­gné ce sinistre anni­ver­saire : Jean Sénac, poète et mar­tyr (éd. du Seuil, 2013), une bio­gra­phie de Bernard Mazo ; la réédi­tion (col­lec­tion Point, éd. du Seuil, 2013) en for­mat poche des poèmes de Pour une terre pos­sible, qui avait paru aux édi­tions Marsa en1999 ; ain­si que, Citoyen du vol­can. Épitaphe pour Jean Sénac (Atelier de créa­tion liber­taire, 2013), de Max Leroy ; sans oublier l’ouvrage col­lec­tif, sous la direc­tion d’Hamid Nacer-Khodja, Tombeau pour Jean Sénac (édi­tions Aden, 2013). De ces livres, découle un constat : On ne res­sort pas indemne de la lec­ture de Jean Sénac, ce « poète algé­rien de gra­phie fran­çaise », ain­si qu’il se défi­nis­sait lui-même et qui fut assas­si­né à l’âge de qua­rante-six ans, dans sa cave-vigie d’Alger, frap­pé par cinq coups de cou­teau en pleine poi­trine ; vingt ans avant que Tahar Djaout et Youcef Sebti, deux poètes de ses amis, soient à leur tour, vic­times du ter­ro­risme isla­miste ; le pre­mier, tué de deux balles dans la tête le 26 mai 1993 ; le deuxième, égor­gé dans la nuit du 27 au 28 décembre 1993. Jean Sénac fut le pre­mier mar­tyr d’une hor­rible liste. Les Français ne lui par­don­naient pas d’avoir été membre du F.L.N. pen­dant la guerre d’indépendance et d’avoir choi­si l’Algérie ; et le pou­voir algé­rien sup­por­tait mal ses posi­tions très cri­tiques à l’égard du sys­tème bureau­cra­tique en place. Jean Sénac était un homme par­fai­te­ment indé­si­rable, en somme, mais pas seule­ment pour le pou­voir. Il déran­geait beau­coup plus de monde. Il était un scan­dale per­ma­nent. Son audience auprès de la jeu­nesse, sa vie, sa vie sexuelle sur­tout, sa liber­té de parole en matière poli­tique ou cultu­relle, les réper­cus­sions à l’étranger de ses juge­ments sur l’Algérie… Il y a plu­sieurs per­sonnes ou groupes à qui le crime pou­vait pro­fi­ter. Cette mort, il l’a sen­tait rôder : Pourquoi suivre cette trace – d’avance tout est conclu – quand vous lave­rez ma face – le soleil n’y sera plus.

            Quarante ans plus tard, on s’aperçoit que cet homme, qui gar­da jusqu’à la fin l’Algérie au cœur, consti­tue une indis­pen­sable char­nière dans les rap­ports fran­co-algé­riens, et pas seule­ment sur le plan cultu­rel et intel­lec­tuel. Rarement une exis­tence aura autant col­lé à la poé­sie et à un pays. C’est qu’à tra­vers Jean Sénac, il ne s’agit pas seule­ment de « réha­bi­li­ter » un poète, jugé paria par les uns et mar­tyr héroïque par les autres. Il ne s’agit pas seule­ment de débattre de son œuvre poé­tique. Non, der­rière Jean Sénac sub­siste et demeure « l’Affaire colo­niale » ; une crise de conscience vite refer­mée et mal digé­rée. Sénac et l’Algérie n'ont pas fini de nous han­ter. Ce fut d’ailleurs le cas de Bernard Mazo qui, à l’instar d’autres jeunes Français, eût « vingt ans dans les Aurès » (où il reste vingt sept mois), en pleine guerre et sous l’uniforme. Bernard Mazo avouait volon­tiers qu’il por­tait l’Algérie et les Algériens dans son cœur, comme une bles­sure jamais tout à fait refer­mée et cela depuis plus de cin­quante ans. Bernard Mazo est décé­dé le 7 juillet 2012, à l’âge de soixante treize ans, sans avoir vu paraître ce livre qui lui tenait à cœur. En écri­vant une bio­gra­phie de Sénac, il n’a pas seule­ment salué un poète dont il admi­rait l’œuvre et l’engagement ; il a éga­le­ment fait la paix avec sa conscience.

           

            Il existe une lit­té­ra­ture abon­dante sur Sénac. Mais hélas, de nom­breux titres sont épui­sés. Bernard Mazo a tout lu, tout com­pul­sé : livres, articles, témoi­gnages. Il a, après bien d’autres, ren­con­tré les amis du poète et consul­té ses archives à Alger et à Marseille. Durant six années, ce fut comme une quête d’absolu. Le résul­tat est à la hau­teur. Le bio­graphe est évi­dem­ment en totale empa­thie avec son sujet, mais sans déra­per dans l’admiration aveugle ou l’hagiographie. Il n’hésite pas à évo­quer les contra­dic­tions, les excès, les doutes et les angoisses du per­son­nage comme du poète. En France, écrit Hamid Nacer-Khodja, si des cercles retiennent prin­ci­pa­le­ment l’approche éro­tique d’un poète, d’aucuns le fus­tigent pour son com­bat natio­na­liste qui le condui­sit à rompre avec son « Père impos­sible » Albert Camus et ses « frères pieds-noirs » ; en Algérie, la part « mau­dite »  de l’homme-poète est occul­tée et celui-ci réduit à sa por­tée poli­tique uni­voque : un chantre indé­pen­dan­tiste en temps de guerre dou­blé d’un ani­ma­teur cultu­rel excep­tion­nel en temps de paix, et même bien avant 1954, période mécon­nue ici mise en valeur et élar­gie. Bernard Mazo, comme le dit encore Nacer-Khodja a su se défaire de cette ambi­va­lence en ne rédui­sant pas l’unité de Sénac à une figure iso­lée que la tor­ture lit­té­raire a recon­nue à double titre de part et d’autre de la Méditerranée.

 

            Max Leroy, pour sa part, écrit : « L’Algérie a fêté le cin­quan­te­naire de son indé­pen­dance en 2012 et on célèbre cette année le cen­te­naire de la nais­sance d’Albert Camus. Les céré­mo­nies laissent tou­te­fois dans l’ombre un des témoins incon­tour­nables de ce pas­sé aux plaies ouvertes : son nom ? Jean Sénac. Écrivain et poète, pied-noir et indé­pen­dan­tiste, chré­tien et révo­lu­tion­naire. Caillou dans les sou­liers de la France et de l’Algérie, Sénac bous­cule les deux rives et les eaux troubles de la Méditerranée. Il serait temps, qua­rante ans après son assas­si­nat, de tendre l’oreille. » C’est que, cin­quante et un an après que l’Algérie soit deve­nue indé­pen­dante ; les bles­sures ne sont pas encore refer­mées. Sénac est aus­si là pour nous le rap­pe­ler. On n'oublie pas si faci­le­ment plus de cent soixante-dix années de colo­ni­sa­tion, de drames, de pas­sions et de dés­illu­sions.

 

            De 1973 à 2013, soit qua­rante ans après son assas­si­nat ; Jean Sénac demeure à lui seul une pierre angu­laire des rap­ports fran­co-algé­riens. Visionnaire, n’avait-il pas écrit (cf. Lettre à un jeune Français d’Algérie in Esprit, mars 1956), deux ans après le déclen­che­ment de la guerre d’indépendance : « Ton cœur souffre de l’injustice quand elle brise un visage fran­çais, mais s’ouvrira-t-il à la peine de tous les hommes ? (..) Depuis plus d’un siècle l’Europe vit sur cette terre sans se sou­cier des neuf dixièmes de ses habi­tants. Il est juste que ceux-ci retrouvent enfin leurs droits… L’Algérie se fera avec nous ou sans nous, mais si elle devait se faire sans nous, je sens qu’il man­que­rait à la pâte qui lève une mesure de son levain… La réa­li­té, c’est que ce pays est ara­bo-ber­bère et musul­man et que nous sommes, avec les Israélites entre autres, une mino­ri­té qui, comme telle, risque d’avoir une place mino­ri­taire. La réa­li­té, c’est que sur cette terre indé­pen­dante, un mil­lion d’Européens devra aban­don­ner ses pri­vi­lèges pour par­ti­ci­per, dans la pro­por­tion de un pour neuf, à l’édification d’un ordre éga­li­taire. La réa­li­té, c’est que nous per­drons un peu de notre confort de sei­gneurs et de nos immenses pro­prié­tés. La réa­li­té, c’est que si nous le vou­lons, dans l’égalité des droits et des devoirs, et la jus­tice retrou­vée, après une période où l’esprit de revanche nous aura cer­tai­ne­ment fait souf­frir, il sera pos­sible, en pre­nant appui sur nos dif­fé­rences, de don­ner au monde un visage géné­reux de l’homme. Ce sera une expé­rience dif­fi­cile et unique… Mais accep­te­rez-vous de lâcher quelques pré­ju­gés pour le salut de tous ? »

            On le sait, nom­breux sont les colons fran­çais qui n’accepteront pas et n’acceptent tou­jours pas d’avoir dû lâcher leurs pri­vi­lèges. L’indépendance de l’Algérie fut offi­ciel­le­ment pro­cla­mée le 3 juillet 1962. Le 30 octobre, Jean Sénac était de retour à Alger, alors que de nom­breux Pieds-Noirs fai­saient le voyage inverse vers la France ; mais pas tous. Car les Pieds-Noirs ne furent pas tous de riches colons racistes ; ils ne bas­cu­lèrent pas tous dans le camp de L’Organisation Armée Secrète, ou dans celui de l’Algérie fran­çaise. Contrairement à un cli­ché fai­sant une règle abso­lue du départ pré­ci­pi­té en1962, il y eut le choix et les Pieds-Noirs res­tés en Algérie fai­saient masse : 200.000, d’après l’ambassade de France, à la fin de l’été 1962 et 100.000 encore, en 1963. Ces Pieds-Noirs connais­saient ce pays qu’ils consi­dé­raient comme le leur, aux côtés de leurs frères algé­riens. Ils en connais­saient les ten­sions et les failles, et, tout en défen­dant leur légi­ti­mi­té à trou­ver leur place dans la nation deve­nue indé­pen­dante, ils savaient que ce ne serait pas facile ; le F.L.N. étant lui-même tiraillé entre diverses concep­tions de l’identité algé­rienne, des plus ouvertes à la diver­si­té, aux plus repliées sur sa com­po­sante ara­bo-musul­mane. Durant toute cette période, Jean Sénac a fait coha­bi­ter au sein de sa poé­sie, et le mili­tan­tisme huma­niste révo­lu­tion­naire et la beau­té, l’amour ou les élé­ments, car : Si nos poèmes ne sont pas eux aus­si des armes de jus­tice dans les mains de notre peuple, – Oh, tai­sons-nous. Cependant, point de dog­ma­tisme chez Sénac : N’immobilisez jamais un poète dans son vers. – Le poète est mobile – Et son éclat baroque va de la lyre aux tripes. Ou encore : L’amour n’adhère à aucun par­ti.

 

            Cette période ; il a bien fal­lu l’appeler par son nom : la « Guerre d'Algérie », avec son cor­tège de mas­sacres, de tor­tures, de viols, d'atrocités. Tout cela se passe  neuf ans à peine, après la chute du nazisme. Le géné­ral Paul Aussaresses, avec la béné­dic­tion du pou­voir poli­tique fran­çais et de ses supé­rieurs, avait adop­té les méthodes plus vraies que nature de Klaus Barbie, alors que dans le même temps, Larbi Ben M’Hidi œuvrait dans l’ombre, comme l’avait fait Jean Moulin, pour libé­rer son peuple.  Larbi Ben M’Hidi est cet ami que Jean Sénac aimait et qui, arrê­té le 23 février 1957 par les para­chu­tistes fran­çais, refu­sa de par­ler sous la tor­ture, avant d’être assas­si­né sans pro­cès, ni juge­ment, ni condam­na­tion, par Aussaresses, dans la nuit du 3 au 4 mars 1957. Aussaresses le tor­tion­naire « sans remords, ni regrets » est mort le 3 décembre 2013, à l’âge de 95 ans. Que la terre lui soit lourde. Dans son livre La Vérité sur la mort de Maurice Audin (édi­tions Équateurs, 2014), qui vient de paraître, le jour­na­liste Jean-Charles Deniau raconte, dans un récit à la pre­mière per­sonne, com­ment Aussaresses, alors au cré­pus­cule de sa vie, a consen­ti à lui avouer ce qui consti­tue un crime d’État : non, le mili­tant com­mu­niste Maurice Audin ne s’est pas éva­po­ré dans la nature après son éva­sion en juin 1957, mais a été assas­si­né à l’âge de 25 ans au cou­teau par l’un des sous-fifres d’Aussaresses, puis enter­ré de nuit dans l’une des fosses de la loin­taine ban­lieue algé­roise régu­liè­re­ment uti­li­sées par les hommes du géné­ral Massu ; le tout avec « la cou­ver­ture pleine et entière du pou­voir poli­tique ». Nous tou­chons là le fond du pro­blème, écrit Jean-Charles Deniau. Paul Aussaresses a pas­sé sa vie à obéir, pour le meilleur et pour le pire. Le temps pas­sant, il n’a plus fait de dif­fé­rence entre les deux. Sa car­rière, qui a sou­vent été ins­crite dans la clan­des­ti­ni­té, l’illégalité, par­fois même la lutte à mort, a été mar­quée par la vio­lence. Hannah Arendt n’avait-elle pas écrit dans d’autres cir­cons­tances : « Il s’est consa­cré à son devoir sans pen­ser à la fin de son action : il n’aurait eu mau­vaise conscience que s’il n’avait pas exé­cu­té les ordres. » Dans le poème (in Espoir et parole, poèmes algé­riens, antho­lo­gie, 1963) qu’il a consa­cré à son ami Larbi Ben M’Hidi (Jean Amrouche lui dédie aus­si son poème « Ébauche d’un chant de guerre ») et à Ali Boumendjel, Jean Sénac a écrit : Pieds et poings liés, – ils se sont pen­dus ? – ils se sont jetés des hautes ter­rasses ? – Feu sur vos men­songes… Vous avez « sui­ci­dé » nos volon­tés de vie… Mais le chanvre a pous­sé pour que lui soit ren­due sa –terre véri­table. – De vos cordes de mort – nous tres­sons nos fouets. – Le der­nier souffle des héros – ali­mente nos forges.

 

 

            Qui pour­rait aujourd’hui contes­ter l’importance de l’histoire algé­rienne et donc de l’œuvre-vie d’un Jean Sénac, dans la (mau­vaise) conscience fran­çaise ?

            La fin de l’amnésie et la récon­ci­lia­tion seront-elles un jour d’actualité ?

 

            Comme l’a écrit Dominique Lagarde (in L’Algérie, la dés­illu­sion, L’Express, 2011), entre la France et l’Algérie, les rela­tions, cin­quante ans après l’indépendance, demeurent dif­fi­ciles. Elles sont d’autant plus pas­sion­nelles que plus d’un mil­lion d’Algériens vivent en France, et les enjeux de mémoire res­tent, de part et d’autre, com­pli­qués, sans par­ler des groupes de pres­sion qui, en France, ne cessent de rap­pe­ler leur peine et leur colère, leur « iden­ti­té » per­due à recou­vrer, leur « com­mu­nau­té » à réha­bi­li­ter. Des mino­ri­tés actives, à juste titre (les har­kis dans le cadre fran­co-fran­çais) ou non (la par­tie des Pieds-Noirs qui vit encore à l’heure de l’Algérie Française), font assaut, cherchent une audience publique et média­tique, poli­tique, cultu­relle et judi­ciaire. Quels seront la sur­vie et l’avenir de notre propre « mémoire » ?, disent-elles, engluées dans leur propre dou­leur. De son côté, l’Algérie a réécrit son his­toire, elle en a fait une épo­pée natio­na­liste dont elle a gom­mé les dis­sen­sions internes qui expri­maient pour­tant le carac­tère plu­riel de sa socié­té. L’ex-puissance colo­niale est aus­si un bouc émis­saire tout trou­vé lorsqu’il s’agit de faire oublier les piètres per­for­mances du régime. Mais la non recon­nais­sance par la France, des crimes com­mis durant la période colo­niale demeure une souf­france. La Loi votée le 23 février 2005, en France, par l’Assemblée natio­nale, dont l’article 4 – abro­gé un an plus tard – évo­quait « le rôle posi­tif de la pré­sence fran­çaise outre-mer, notam­ment en Afrique du Nord », aus­si ignoble qu’inique, témoigne de ce manque de luci­di­té. Nicolas Sarkozy, alors pré­sident Français, parle du bout des lèvres, à Constantine, en 2007, d’« injus­tices », alors que les Algériens attendent tou­jours un acte de recon­nais­sance.           Peut-être faut-il voir un geste encou­ra­geant, dans la lettre que François Hollande a adres­sée le 5 juillet 2012, à son homo­logue algé­rien : « La France consi­dère qu'il y a place désor­mais pour un regard lucide et res­pon­sable sur son pas­sé colo­nial si dou­lou­reux et en même temps un élan confiant vers l'avenir ». Le dia­logue entre États, les tra­vaux des his­to­riens (Vidal-Naquet, Rioux, Stora, Daum, Branche, Akram Belkaïd ou Mohammed Harbi), le dia­logue inter­cul­tu­rel entre peuples, fini­ront par avoir rai­son des non-dits ; mais ne peut-on aus­si se dire que Jean Sénac et la poé­sie algé­rienne de gra­phie fran­çaise res­tent et demeurent le plus beau et le plus sûr des ponts, qui enjambent tou­jours la Méditerranée ?

            La nuit fut longue, – innom­mable la haine, – nos phrases en sont toutes gâtées. – Nous allons par­don­ner mais nous nous n’oublierons pas – afin que plus jamais la bête ne sur­gisse. – Nous connais­sons le nom des pierres pour bâtir, – leur place, leur qua­li­té. – Nous allons rendre l’homme à l’homme. – À la place des cris nous allons mettre l’acte. – Le sang nous a bri­sés, le sang nous a sau­vés. – À nou­veau le soleil bronze le corps du peuple… Dans les yeux du soleil plan­tons notre cer­ti­tude, écrit Jean Sénac (extrait du poème « Istiqual El Djezairi »).

 

            Dès lors, la ten­ta­tion est grande de vou­loir oublier Sénac ou alors, à l’inverse, de le sta­tu­fier ; d’en faire une icône, un emblème, un sym­bole. Sénac mérite mieux. Sa per­son­na­li­té est bien plus com­plexe, que celle, réduc­trice, de mar­tyr solaire. La pre­mière quête de Sénac n’est-elle pas celle, jamais assou­vie du père ? Il la redou­ble­ra dans ses rela­tions, sou­vent capri­cieuses et hou­leuses, avec des amis plus âgés, tel Albert Camus, mythi­fiés comme pères sub­sti­tu­tifs puis répu­diés, ou des avant-cour­riers comme Verlaine, avec qui il fini­ra, dans son appa­rence phy­sique, par se confondre. La deuxième pro­blé­ma­tique de la per­son­na­li­té du poète, n’est-elle pas celle de l’identité ? Celle de Jean Comma (de son vrai nom), Pied-Noir pauvre aux ascen­dances espa­gnoles, né de père incon­nu (d’un viol, en fait) qui, ne par­lant pas l’arabe et n'étant pas musul­man, a opté très tôt, avec radi­ca­li­té et luci­di­té, pour une Algérie algé­rienne. Dans sa Lettre d'un jeune poète algé­rien (1950), Sénac écrit : « L'Algérie reste une de ces terres tra­giques où la jus­tice  attend son accom­plis­se­ment. La colère pré­pare les matins géné­reux. Chaque jour dans les rues, l’homme y est humi­lié. Il sent peser sur lui la peur et le désordre, l’inégalité qu’engendre le régime des plus forts… Je salue ceux qui auront vu clair à temps… Que l’exilé s’en aille, mais que celui qui se sent soli­daire des hommes du pays entre sans hési­ter dans l’amitié de son peuple. Là où est l’injustice, l’artiste doit éri­ger la Parole comme une réponse ter­rible à la nuit. Et nous savons que l’injustice a ses bas­tions sur cette terre. Voilà pour­quoi nous ne pou­vons plus refu­ser une action qui nous réclame. »  Et pour­tant, Jean Sénac n’aura jamais pour tout papier qu’une carte d’identité fran­çaise faite à Blois, en 1968. Du conflit d’identité et de recon­nais­sance de Jean Sénac, Hamid Nacer-Khodja, le plus grand des sénac­quiens, nous dit : « Son algé­ria­ni­té sen­ti­men­tale ne pou­vait s’enraciner dans la tra­di­tion du pays. Ses valeurs per­son­nelles étaient trop dif­fé­rentes de celles de la socié­té dans laquelle il vivait. D’où dés­équi­libre, inadap­ta­tion sociale fla­grante, en dépit d’une trou­blante sin­cé­ri­té inté­rieure… Ayant tar­dé à deman­der sérieu­se­ment de son vivant cette citoyen­ne­té, Sénac a cru que pour être Algérien, il suf­fi­sait d’opter pour la nation algé­rienne. Son algé­ria­ni­té était fon­dée sur la nais­sance, la rési­dence en Algérie et l’action patrio­tique pas­sée, et non sur une quel­conque pro­cé­dure juri­dique ou autre. » Sénac ne s'est pré­oc­cu­pé de son sta­tut que lorsqu’il était trop tard — après le coup d’État de Boumediene en juin 1965 —  et que le nou­veau code de la natio­na­li­té — décré­té le 15 décembre 1970 — a ren­du sa natu­ra­li­sa­tion plus dif­fi­cile encore. C’est Mohammed Seddik Benyahia — ren­con­tré en France au sein de l’Union géné­rale des étu­diants musul­mans algé­riens — qui, par ses fonc­tions minis­té­rielles (notam­ment ministre de l’Information, sous Boumediene), aide­ra Sénac à voya­ger à l’étranger avec des papiers en règle. À par­tir d’août 1967, Sénac, qui n’est pas dans la nou­velle ligne poli­tique, qu’il n’hésite pas à cri­ti­quer ou à dénon­cer, est en pleine dis­grâce. On lui jette au visage sa proxi­mi­té avec Ben Bella, sa condi­tion de pied-noir, de poète liber­taire et d’homosexuel.

 

            Jean Sénac demeure un aîné mer­veilleux, et je suis fier d’appartenir au groupe de poètes qui l’a sou­te­nu et édi­té à une époque où en France comme en Algérie, à l’exception de rares amis, tout le monde lui tour­nait le dos. C’est en effet, outre l’admirable tra­vail de Jean Subervie  (édi­teur de Matinale de mon peuple en 1961 et de Citoyens de beau­té en 1967), le groupe des Hommes sans Épaules, alors recons­ti­tué autour de la revue Poésie 1, qui publia la fameuse Anthologie de la nou­velle poé­sie algé­rienne (n°14, 1971) de Jean Sénac, puis, en 1972, tou­jours sous la hou­lette de notre aîné Jean Breton, le der­nier ouvrage du poète vivant, Les Désordres (éd. Saint-Germain-des-Prés, 1972), puis, le pre­mier livre post­hume de Sénac, A-Corpoèmes sui­vi de Les Désordres dans Jean Sénac vivant, essais, témoi­gnages, docu­ments, (éd. Saint-Germain-des-Prés, 1981).

 

            Mais, la dis­grâce ne touche pas que Sénac. Les dévia­tions et les débor­de­ments du régime de Boumediene pousse de nom­breux artistes et intel­lec­tuels, ce que Sénac refuse, à s’exiler en France, et non des moindres : Mohamed Dib (mort dans le silence et l’oubli et enter­ré au cime­tière de la Celle Saint-Cloud, le 2 mai 2003) ; Rabah Belamri (mort dans un hôpi­tal à Paris, en 1995, non sans avoir décla­ré : « Voilà plus de qua­rante ans que la lit­té­ra­ture algé­rienne de langue fran­çaise a acquis une légi­ti­mi­té en Algérie et hors de l’Algérie. Imposée par l’histoire, elle est, qu’on le veuille ou pas, une réa­li­té natio­nale. Vouloir chas­ser de notre mémoire lit­té­raire Amrouche ou Sénac, Kateb ou Mammeri : un com­por­te­ment d’automutilation. L’anathème jeté sur cette part de notre culture est fran­che­ment scan­da­leux. Il consti­tue une atteinte à la liber­té d’expression et de créa­tion. » L’absence de dif­fu­sion de ces œuvres algé­riennes en Algérie le révol­tait) ; Jamel Eddine Bencheikh (qui s’était impo­sé un « exil » volon­taire, pour pro­tes­ter contre les res­tric­tions de liber­tés impo­sées par le régime de Houari Boumediene, est mort et enter­ré en France, en 2005). Parmi ces poètes de l’exil, Kateb Yacine ne fut pas le moins grin­çant. C’est donc au secret que Jean Sénac écrit Le Mythe du Sperme Méditerranée, un ensemble de poèmes qu’il ne sou­haite pas publier de son vivant : Tout est fou­tu – les comi­tés de ges­tion, le rire, nos érec­tions… – Il nous reste la mort pour mettre debout une vie. – Même secouée de bre­loques – Qu’elle était belle la Révolution en cha­leur ! La sexua­li­té se fond dans la révo­lu­tion et en assure le relais. Le poète clame sa dif­fé­rence. Le sexe va com­bler la décep­tion poli­tique. La révo­lu­tion sera aus­si sexuelle. La poé­sie devient « cor­poème », un corps éro­ti­sé, et le poème jaillit de sa semence.

 

            Le cycle bien à part de ce Soleil – « un talent qui ne doit rien à per­sonne, lumi­neux et sain, avec une vraie bra­voure », nous dit, dès 1953, Albert Camus, dont la ren­contre jume­lée avec celle de Char, fut une sorte de sésame pour l’entrée en lit­té­ra­ture de Sénac -, s’étale sur une ving­taine d’années (1948-1973). Dix-sept recueils de poèmes (« trans­fi­gu­ra­tisme » de ses propres expé­riences : Les mots roulent dans la chair – comme des galets bien ronds – comme des cris polis – une langue de fond) qui font chair avec le lan­gage comme avec la vie ; à ces livres, il faut ajou­ter les inédits ; un roman : Ébauche du père (1989) ; une Anthologie de la nou­velle poé­sie algé­rienne (1971), de nom­breux articles lit­té­raires et poli­tiques, des jour­naux, des textes de confé­rences, des œuvres radio­pho­niques et théâ­trales. Si les écrits de jeu­nesse gardent traces de la foi chré­tienne comme de l’influence de Verlaine, l’écriture de Sénac se forge rapi­de­ment ses propres armes, après avoir subit d’autres influences pri­mor­diales : les poètes arabes clas­siques, Lorca, Artaud ou Char. Immédiatement, le poète chante le soleil, la mer, les citoyens de beau­té, le pay­sage médi­ter­ra­néen et l’Algérie : Tout est ici de peau bron­zée – abri­cot doux comme une fièvre – les regrets ont mis sur mes lèvres – la nour­ri­ture d’un été. Le poète s’éveille au monde et à la vie par la poé­sie. Il demeure cet émer­veillé per­pé­tuel devant la beau­té de la nature, comme devant l’enfance, la véri­té d’une œuvre ou le mer­veilleux d’un corps qui n’est alors qu’effleuré : Je dis que le bai­gneur lègue un corps dési­rable. La poé­sie est abso­lue, elle est la vie accep­tée dans ses moindres détails, et jusqu'à la souf­france, s’il le faut : Ne frappe pas à leur porte – toutes les pierres sont choi­sies – aucune larme n’est assez forte – pour tirer de l’œil un cri. Sénac s’interroge sur la fonc­tion du poète : Porteurs furieux des gerbes mortes, – huma­nistes en la noire fer­raille­rie des livres, – que sommes-nous sinon – les offi­ciants du bavar­dage, – les aèdes au miroir qui se pâment à rayer le tain ? L'amour, l'identité et le lan­gage tra­versent, comme des éclairs ful­gu­rants, sa poé­sie. Sénac, le fait est moins connu, fut éga­le­ment l’auteur de plu­sieurs pièces de théâtre inédites, comme Soleil inter­dit, Les Colombes ou encore La Galerie. Achevée fin 1958, Le Soleil inter­dit est une tra­gé­die qui ren­voie à un amour impos­sible entre un fran­çais, Jérôme, et une algé­rienne, Malika, à la veille de la guerre d’Algérie. Longtemps inédit, publié par la revue Awal, Le Haricot vert fait quant à lui par­tie des Grotesques, un ensemble de trois « tra­gé­dies-bouffes », écrites en 1959.

 

            Aussi mesure-t-on, quatre décen­nies après sa bru­tale dis­pa­ri­tion, l’importance de l’œuvre-vie de Yahia El Ouahrani (Jean l’Oranais, comme il s’est lui-même bap­ti­sé), qui écri­vit : Je n’étais pas né pour ces plaintes ni pour que – La rose se brise à mon chant. – L’éclat du jour je le por­tais au poing – fau­con nubile de mes rêves. Jean Sénac est un phare, non seule­ment de sa géné­ra­tion, de la poé­sie du Maghreb et de la Francophonie, mais aus­si et sur­tout un poète uni­ver­sel. Écrire, c’est tou­jours répondre à quelqu’un quand bien même ce quelqu’un serait le jumeau noir qui se cache en nous et nous per­sé­cute, exi­geant de notre vigi­lance de per­pé­tuelles muta­tions.

 

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