> José Carlos Becerra, La Venta précédé de Parole obscure

José Carlos Becerra, La Venta précédé de Parole obscure

Par |2018-10-20T17:06:38+00:00 17 février 2015|Catégories : Critiques|

 

Au fond du soir il y a ma mère morte.
La pluie chante à la fenêtre comme une étran­gère qui pense avec tris­tesse
à son pays loin­tain.
Au fond de ma chambre, dans la saveur du repas,
dans le bruit loin­tain de la rue, je garde ma morte.
Je regarde par la fenêtre ;
quelques mots vacillent dans l'air
comme les feuilles d'un arbre qui ont bou­gé
en flai­rant l'automne. (Parole obs­cure)

 

On voit, on sent, on touche et, au moyen de fort pré­cises indi­ca­tions spa­tiales, on cir­cule dans la mai­son de la mère qui vient de mou­rir. Comme plus loin dans le livre on est pré­sent dans le bar de « la garce » : je me sou­viens du pro­jec­teur sur la chan­teuse et le pia­niste. Et cepen­dant on évo­lue dans ce décor avec le sen­ti­ment qu’il s’agit de l'architecture pro­fonde, — ou suprême —, du monde. Ce qui fait dire à l'éditeur de ce poète mexi­cain dis­pa­ru à 34 ans dans un acci­dent de voi­ture (1936-1970) qu'il fait coha­bi­ter « le tri­vial et le sublime ».

Cette médi­ta­tion sur la mère morte et la mai­son de l’enfance débouche, au terme d’un usage assez trou­blant, — j’ai envie de dire « quan­tique » —, du para­doxe, sur une réunion des affects (la psy­cha­na­lyse est pas­sée par là) et du cos­mos :

 

Ton por­trait me regarde d'où tu n'es pas,
d'où je ne te connais ni ne te com­prends pas.(sic)
(…)
Elles mentent, les choses qui parlent de toi,
ton visage ultime m'a men­ti quand je me suis incli­né sur lui,
parce que ce n'était pas toi et que j'étreignais seule­ment ce que l'infini ôtait (…)

 

Un registre bien absent de cette conscience tra­gique, c'est bien celui de la plainte. Quelque chose de baroque porte cet allant, cette ala­cri­té même,  par­mi les motifs d'ordinaire asso­ciés au pathos et ici for­mant un uni­vers à la fois ten­du et fami­lier. C'est dans la nuit qu'on y voit et ce men­songe des choses est bien l'unique condi­tion qui nous est offerte en ce monde : per­sonne ne peut enfreindre les règles de cette table de jeu à laquelle nous sommes assis (…) D'autres motifs comme le nau­frage sont ain­si trai­tés sans rien de pathé­tique (que l'on pense, à l’inverse, à ceux de Lautréamont). Naufrages qui semblent être à la fois des spec­tacles, le résu­mé de nos vies et la condi­tion de la parole.

 

On tient là une œuvre rare et de haut vol, très agréa­ble­ment ren­due en fran­çais et, il faut le signa­ler aus­si, pré­fa­cée avec briè­ve­té et per­ti­nence dans un style qui rap­pelle qu'écrire sur, c'est d’abord écrire : « (…) un poète fon­da­men­ta­le­ment noc­turne, un lycan­thrope dont même les évo­ca­tions solaires appar­tiennent à la nuit, ne nous par­viennent qu'à la manière de rêves remé­mo­rés (…) »

Songe non pas mys­tique mais chas­sant sur des terres proches du mys­ti­cisme, cette poé­sie fait de la nuit un ter­ri­toire d'expérimentation et de connais­sance. Mais une connais­sance qui ne res­semble pas à ce que la moder­ni­té euro­péenne croit connaître du noc­turne. Du bout des mots, très concrets, emprun­tant l’ardu sen­tier de la nuit obs­cure et de la docte igno­rance, Becerra touche des liens secrets, entre la vio­lence du mythe et l'anéantissement escha­to­lo­gique.

 

(…) peu à peu, comme tombe par­fois le rideau au théâtre,
et nous sommes alors quelques spec­ta­teurs à ne pas com­prendre que le spec­tacle est ter­mi­né
et qu’il faut sor­tir dans la nuit plu­vieuse.

 

Étrange théâtre que cette mai­son ! Comme dans la suite de poèmes de La Venta : des autels olmèques déclenchent une médi­ta­tion qui a de quoi nous sur­prendre, abreu­vés pour­tant que nous sommes du culte des ruines : en ces lieux que la rai­son n'a tou­jours pas déterminés/​ sur la place inté­rieure de la Place Publique (…) depuis les lieux basiques du pou­voir : le crime et la nécessité./ Où sont les hommes qui pous­sèrent ce cri de guerre et cri de rêve ?

Loin d'être la maraude mor­bide qu'elle a sou­vent été chez les roman­tiques, cette fas­ci­na­tion de Becerra montre l'ambivalence pri­mor­diale de la vie :

 

Tout est comme au pre­mier jour pour­tant ;
la forêt guette tout, sa vitesse a la forme d'un puits,
il y a des morts en spi­rale gar­nis­sant sa table.
Tout est comme au der­nier jour pour­tant,
les fleurs du maculí comme une bouche violent et rouge (…)

 

Forte d’une proxi­mi­té de « la forêt » que l’Europe a oubliée depuis long­temps, la voix de Becerra tra­verse l'Atlantique pour nous recon­nec­ter à l’allégresse tra­gique, dans la construc­tion simul­ta­née de la mémoire et de la parole :

 

Et je me sou­viens de tout en fei­gnant de m'en sou­ve­nir.
Je vois ton corps nu,
je vois ton corps lut­tant avec sa nudi­té comme avec un fan­tasme que tu n'arrives pas à défi­nir,
mais dont moi je m'empare, que je sou­mets et que j'impulse,
et que je laisse déli­cieu­se­ment se cacher sous le feu où les yeux trouvent la cadence que le rêve res­ti­tue aux conver­tis. 64

 

Je me sou­viens avoir cité, dans la recen­sion du numé­ro 1026 d’Europe qui consa­crait un dos­sier à Becerra (Recours au poème, octobre 2014), ce com­men­taire de José Manuel Pintado « Une célé­bra­tion dépouillée, où la magni­fi­cence de la vie semble minée à l'avance par sa propre des­truc­tion ». On pour­rait retour­ner ceci en : une célé­bra­tion des ruines phy­siques et men­tales où l’âpreté et la soli­tude sont rehaus­sées par la magni­fi­cence de la vie… sans tra­hir, me semble-t-il, ce poète tra­ver­sé par des voix plus qu’humaines.

 

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