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La langue fraternelle de Le Men

Par | 2018-02-20T14:33:51+00:00 3 mai 2013|Catégories : Critiques|

 

     Qui peut pré­tendre connaître vrai­ment un poète ? N’est-il pas for­cé­ment entou­ré d’un halo de mys­tère, lui dont les mots semblent sur­gis d’ailleurs, même s’ils prennent sou­vent leur source dans le ter­reau humain ? Que dire, en par­ti­cu­lier, lorsqu’il s’agit d’un poète « à plein temps » comme Yvon Le Men ? C’est le livre d’entretien, quand il est bien mené, qui per­met sou­vent la meilleure approche, comme dans cet exer­cice d’introspection pro­po­sé aujourd’hui  au poète bre­ton par l’éditeur Cypris Kophidès :  le récit sans fard d’un par­cours de vie. 

     « Vie » : le mot inau­gu­ral qui donne son titre au pre­mier livre d’Yvon Le Men (Oswald, 1974). « Vie » : le mot autour duquel s’ordonne toute une concep­tion de l’existence, ou, pour le moins, un bail de qua­rante ans en poé­sie (Le Men a aujourd’hui 60 ans). C’est donc  l’heure d’un pre­mier bilan,  l’objet de ce livre dans lequel Cypris Kophidès s’efforce d’atteindre le « noyau dur » de son inter­lo­cu­teur.

    Yvon Le Men s’était déjà confié dans plu­sieurs ouvrages : à Christian Bobin en 1994 (Une rose des vents, édi­tions Parole d’aube), à Michel Le Bris en 1995 (Fragments du royaume, Parole d’aube), à Claude Vigée en 2007 (Tout finit dans la nuit, Parole et Silence), à Jacques Darras en 2010 (À ciel ouvert, La passe du vent). Mais jamais on est allé si loin dans l’introspection, depuis les débuts bal­bu­tiants du poète sur les tré­teaux des fêtes bre­tonnes ou des mee­tings syn­di­caux jusqu’à ses belles ren­contres inter­na­tio­nales autour de la poé­sie, notam­ment dans le cadre du fes­ti­val Étonnants voya­geurs ou sur la scène du Carré magique à Lannion (« Il fait un temps de poème »).

     Le poète bre­ton, on le sait, est du côté de la vie, même si la mort plane sur cha­cune de ses œuvres : mort du père quand il a 12 ans, mort d’amis et d’êtres chers, sou­vent fou­droyés dans leur jeu­nesse. Du côté de la vie, car, par-des­sus tout, il y a l’amour. « L’amour, oui, la célé­bra­tion, oui, l’adhésion à ce que je vois, à ce que je vis, avec qui je suis, c’est l’essentiel », confie-t-il. Plus loin, il dira à Cypris Kophidès : « La poé­sie n’est pas que le tra­vail de la langue. Elle dit quelque chose du monde. Elle éclaire le désordre, la dévas­ta­tion, la mort. Elle par­tage notre com­mune huma­ni­té. Nos mots, par­fois simples ». De bout en bout,  dit-il encore, ses textes « s’incarnent par l’expérience ».

     Incarnation : le mot lui plaît. « Je ne suis pas un concep­tuel ». On com­prend alors qu’il puisse trou­ver sa nour­ri­ture dans des livres de sagesse, dans la Bible, et dans toutes ces œuvres frap­pées du sceau de la spi­ri­tua­li­té. L’incarnation n’empêche pas, en effet, l’élévation voire l’approche mys­tique. Le Men nous dit que Jean de La Croix, Thérèse d’Avila, Maître Eckhart ou Silesius (tout comme Rûmi dans l’islam) ont chez lui une réso­nance par­ti­cu­lière. Il y trouve, affirme-t-il, « des phrases fines comme des lames de cou­teaux ».

    Pas éton­nant, dans ces condi­tions, qu’il reven­dique, l’usage d’une « langue fra­ter­nelle »  (titre de ce livre d’entretien). « Oui, pas mater­nelle, mais fra­ter­nelle. On est tous fils du même père, fils de Dieu, frères. Cette fra­ter­ni­té se par­tage avec le très proche ».

    Conscient de « l’incroyable com­plexi­té du monde », Le Men explique que sa nature « c’est de décou­vrir le ter­ri­toire com­mun » (…), « de trou­ver un endroit où on peut être ensemble, quand même ». À cet égard, il retient des leçons de ses dépla­ce­ments à Sarajevo ou en Palestine. Ainsi veut-il faire entendre, dans ses tour­nées, aus­si bien la voix de Mahmud Darwich que celle du juif Claude Vigée.

       Vivre en poé­sie, explique au fond à lon­gueur de pages Yvon Le Men, c’est être un pas­seur.  « Je veux un lan­gage manuel dont les hommes se ser­vi­ront quand ils seront malades », cla­mait le poète de 20  ans au temps de la coopé­ra­tive Névénoé. Il a gar­dé intacte cette ambi­tion.

 

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