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La vie bon train d’Etienne Faure

Par |2018-10-17T14:03:18+00:00 15 mars 2014|Catégories : Blog|

Depuis une ving­taine d'années les amou­reux de poé­sie suivent, au fil des revues puis des livres, une voix insis­tante et sin­gu­lière. Vagabonde pré­cise, elle nous emmène vers des pay­sages d'où l'extraordinaire et le sublime sont absents ; chan­tant, elle les recom­pose avec une sim­pli­ci­té savante grâce à quoi l'oeil effleure une diver­si­té d'objets — talus d'herbe, outils désuets, fenêtres, planches de théâtre… —  qui tous nous guident vers de vies humaines, pré­sentes ou abo­lies, pour nous patiem­ment réin­ven­tées. Aujourd'hui, Etienne Faure publie un qua­trième livre ; des proses. Sur un thème d'allure uni­ver­selle (qui ne prend ou n'a pris le train?) et qui se prê­te­rait aux sym­bo­lismes faciles, il répar­tit son maté­riau en quatre blocs nom­més par les sai­sons, les ponc­tuant à chaque fois d'un poème.

Aux grands aînés qui prirent le train en poé­sie fran­çaise il y a cent ans, l'auteur n'oppose aucune réfu­ta­tion ; il se situe ailleurs, dans un lyrisme sobre, conquis sur une obser­va­tion minu­tieuse du proche et du quo­ti­dien. Juste un coup de cha­peau joueur dans le sous-titre, évo­quant à la fois la Prose du Transsibérien et la lit­té­ra­ture dite de gare. L'écriture s'attache au frag­ment, au détail (mains, bagages, mots d'adieu…). Il sera ques­tion du voyage, mais plu­tôt moins que de ce qui l'entoure, zones du départ (retar­dé par­fois pour cause de grève) et de l'arrivée. Le pro­pos ne se limite pas à l'humain : il est ques­tion de végé­tal, d'oiseaux (moi­neaux, pigeons), de météo­ro­lo­gie (« Solstice d'hiver, sol­stice d'été »). Autant qu'aux voya­geurs, on s'intéresse à ceux qui ne partent pas : les familles, ami(e)s, amant(e)s, les ser­veurs de bar, les men­diants, « ces ramas­seurs d'écailles » (p. 56) ; une des plus belles pages, dans sa sym­pa­thie libre de toute miè­vre­rie, parle de ceux qui vivent et couchent dans les gares (« Une fois replié, leur domi­cile peu fixe en effet peut se dépla­cer de plu­sieurs mètres (…) »).

La prose ici invente sa propre construc­tion. Souvent des phrases courtes s'enchaînent, le texte peut s'ouvrir sur une ques­tion, jouer de l'accumulation pour décrire ; un mot seul, « repos », « silence », « oubli », « cym­bales »… se fera phrase, vers le milieu d'un texte qu'il aide à rebon­dir ou, plus rare­ment, à la fin, accé­lé­ra­tion ramas­sant la mise : « mou­ve­ment » ; « san­té ». L'allure rap­pelle par­fois les poèmes : pré­do­mi­nance de l'impair, moins nette ici mais sou­te­nue ; textes s'ouvrant sur une cir­cons­tance pour mener au cœur du pro­pos (« Du fin fond de la nuit, fin décembre » ; « Et puis le train n'arrivant pas ») ou s'achevant comme en mineur, en un léger gau­chis­se­ment du pro­pos, refu­sant le coup de trom­pette conclu­sif. Parfois gare ou voyage deviennent image d'autre chose. C'est rare, dis­cret, jamais atten­du. L'image fami­lière du fais­ceau des rails est ain­si vue comme un « arbre généa­lo­gique » (p. 82) ; plus loin, à la toute fin du recueil, c'est une « étoile » qui peut être « mau­vaise » (p. 116) : nous sommes là dans un texte très dense, mul­ti­ple­ment allu­sif, qui nous fait éprou­ver brus­que­ment tout le poids de l'histoire récente (les gares, atroce enton­noir) tout en s'interrogeant sur l'usage des méta­phores. Le poème final, « Voici l'hiver », reprend l'image généa­lo­gique, mais cette fois du point de vue de l'individu ; et l'on referme le recueil sur la vision du corps comme un

  wagon sans attache
  sans des­cen­dance, ni hoirs, ni rien d'approchant.

Mesdames et mes­sieurs les lec­teurs, en voi­ture !

Autres ouvrages d'Etienne Faure aux édi­tions Champ Vallon :

 

Légèrement frô­lée, poèmes, 2007

Vues pre­nables, poèmes, 2009

Horizon du sol, poèmes, 2011.

 

On pour­ra lire aus­si l'entretien très éclai­rant et très com­plet de l'auteur avec Tristan Hordé sur le site de poe­zi­bao :

http://poezibao.typepad.com/poezibao/2009/11/un-entretien-avec-etienne-faure-par-tristan-hordé.html

Ce texte a paru, sous une forme légè­re­ment plus courte, dans le n° 24 (juin 2013) de la revue N4728

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Serge Meitinger

Serge MEITINGER, né en 1951 en Bretagne. L’universitaire. Thèse de 3ème cycle sur le poète de sa ville natale : Tristan Corbière dans le texte, une lec­ture des Amours jaunes (sou­te­nue à Rennes II en 1978) ; thèse d’État : Une dra­ma­tur­gie de l’Idée, esquisse d’une poé­tique mal­lar­méenne (sou­te­nue en Sorbonne en 1992). En poste à Madagascar (École Normale Supérieure de Tananarive) de 1980 à 1988 ; à l’Université de La Réunion depuis 1988, maître de confé­rences puis pro­fes­seur de langue et lit­té­ra­ture fran­çaises. Nombreuses études sur la poé­sie et la lit­té­ra­ture fran­çaises et fran­co­phones contem­po­raines dans des revues uni­ver­si­taires et des col­loques inter­na­tio­naux. Pratique volon­tiers une approche d’inspiration phé­no­mé­no­lo­gique. Ouvrage : Stéphane Mallarmé (Hachette Supérieur, Portraits lit­té­raires, 1995) ; direc­tion d’ouvrages : Océan Indien, Madagascar – La Réunion – Maurice, une antho­lo­gie de fic­tions et de récits de voyage en col­la­bo­ra­tion avec Carpanin Marimoutou (Omnibus, 1998) ; Henri Maldiney, une phé­no­mé­no­lo­gie à l’impossible (Le cercle her­mé­neu­tique, 2002) ; Jean-Joseph Rabearivelo : Œuvres com­plètes, tomes I et II (Éditions du CNRS, 2010 et 2012). Prépare l’édition en un livre de poche de Chants d’Iarive pré­cé­dé de Snoboland de Jean-Joseph Rabearivelo. L’écrivain et poète. Commence par des récits qui ont été réunis en 2008 dans le volume L’Homme de désir (Le Chasseur abs­trait, Mazères) et vient de publier, en octobre 2013, un second volume de proses chez le même édi­teur, inti­tu­lé Au fil du rasoir. A dis­per­sé de la poé­sie, des études et des notes sur de nom­breux recueils et poètes dans de mul­tiples revues au fil des années : Alif, Le Journal des Poètes, Arpa, Estuaires, Sources, Europe, Poésie Bretagne, Phréatique, SUD, Autre SUD, Revue de Belles-Lettres, Scherzo, Nu(e), Carnets de l’exotisme, Solaire, Voix d’eau, Cahiers de Poésie-Rencontres, Cahiers de La Baule, La Rivière échap­pée, Cadmos, La Dérobée… et sur inter­net, depuis moins long­temps, sur­tout sur les sites À la lit­té­ra­ture, Les Rencontres de Bellepierre, Œuvres ouvertes, remue​.net, La revue des res­sources et celui de la RAL,M… Sur la sug­ges­tion de Patrick Cintas, a regrou­pé ses divers ensembles poé­tiques en trois volumes parus entre 2008 et 2009 : Un puits de haut silence, Les œuvres du guet­teur et Miroir brû­lé, miroir des ana­logues aux­quels s’ajoute un recueil d’essais sur la matière poé­tique Bornoyages du champ poé­tique [qu’à la poé­sie il ne sau­rait être ques­tion de can­ton­ner], le tout dans la col­lec­tion Djinns, Le Chasseur abs­trait, édi­teur (Mazères, lien : ser​ge​mei​tin​ger​.ral​-​m​.com). A eu les hon­neurs de la petite col­lec­tion « Poésie en voyage » de La Porte (Laon) en 2000 avec Caïn et Abel, en 2009 avec 18 Grains de Noces et en 2012 avec Rondeaux de la nais­sance.

            Prépare un recueil de récits de voyages Des jar­dins écrits sur l’eau, un recueil d’essais Cerveau d’Europe et essaie de mener à son terme une triple cen­tu­rie poé­tique : La Centurie de l’archer, La Centurie de la nais­sance, La Centurie de fine folie

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