> L’Archipel Nan’Nigi (1)

L’Archipel Nan’Nigi (1)

Par |2018-08-15T03:53:29+00:00 1 mars 2014|Catégories : Blog|

Pourquoi un tel inti­tu­lé de rubrique ? Cela vient de loin. Je fai­sais un long séjour chez les Indiens Apaches, exac­te­ment à White River (Arizona) et ces Indiens m’avait sur­nom­mée ain­si « Nan’Nigi » tra­duc­tion fran­çaise : bou­ton d’or. Ne cher­chons pas pour­quoi… Je vous donne sim­ple­ment une indi­ca­tion sup­plé­men­taire et néces­saire : il faut pro­non­cer « Nan ni[Gu]i ». Imaginez sim­ple­ment les rocs acé­rés sous le ciel immense –les mon­tagnes de Cochise, les canyons puis le désert, à perte de vue et vous com­pren­drez ce choix qui ne com­porte aucune limite à l’imaginaire, aucune fron­tière à la poé­sie… C’est dans ce « vaste » de la langue, de la fran­co­pho­nie –et pas uni­que­ment, que je veux insé­rer ces chro­niques. Il y a la terre puis les hommes aus­si, bien sûr, dif­fé­rents. Cela a son impor­tance. C’est dans cette dif­fé­rence que je m’inscris. Dans les temps obs­curs (pour ne pas dire d’obscurantisme, mais je le pense) et lourds que nous vivons, ici et main­te­nant, dans nos villes, nos cités : accep­ter la dif­fé­rence se veut un impé­ra­tif, sans quoi rien, aucune ana­lyse, même lit­té­raire, n’est pos­sible : Écrire, c’est résis­ter.

 

Ouessant, New York
par­cou­rant le poème

 

C’était au Marché de la Poésie, en juin. Nous déjeu­nions Matthieu Baumier et quelques amis, la table était joyeuse : Matthieu me deman­da une chro­nique sur New York. Je lui pro­mis de l’écrire et voi­là que, quelques mois plus tard (nous sommes en Novembre) je m’exécute, dépla­ce­ments et tra­vail aidant, avec retard mais avec un grand plai­sir.
 

Un poète ne voyage pas pour se dépla­cer, pour cou­rir le monde, pour aller d’un point à un autre de la pla­nète sans but, appa­reil pho­to en ban­dou­lière. Il part et sa vie en dépend. De tout son corps et de tout son esprit, chaque fibre, chaque cel­lule avi­vées (au sens de vivi­fier, de rameu­ter le vivant) il marche. Il est pris en entier dans le par­cours des pla­nètes, aus­si courte que soit son errance car il y a de la soif à com­bler, tel­le­ment de soif de connaître, de voir, de vivre, de par­ta­ger en allon­geant le pas. Faire le tour du jar­din proche ou tra­ver­ser les océans sont un même com­bat, une même action divi­na­toire et nour­ri­cière. Là, pré­ci­sé­ment, vient se loger, s’expliquer le sous-titre de cette chro­nique : Ouessant, New York, par­cou­rant le poème. Sans la connais­sance entière et pleine de l’île d’Ouessant, le désir de New York n’aurait pas eu lieu et la poé­sie vient accen­tuer ce lien.

Le mot, la vie sont au cœur du voyage. Une même quête de soi et de l’écriture se tresse. J’ai décou­vert sur l’île d’Ouessant –cela fait bien long­temps, en 1976, alors que le porte-contai­ners : l’Olympic Bravery se cas­sait sur les roches de Yuzin, c’était en février, une autre dimen­sion de l’écrit, de mon iti­né­raire d’écrivain et le mot est juste. Il colle au voyage. J’y ai écrit un pre­mier recueil : Éclats de sel puis un second : Ouessanes, là l’île venait vers moi autant que j’allais vers elle :

 

L’île silen­cieuse
marche
vers le des­tin
que j’ai choi­si
 

Accoste
aux feux lourds
des bras de mer
 

Passante véné­rée
 

Métamorphose, déjà. Tandis que je décou­vrais ses landes, son péri­mètre, sa mesure d’échos je la fai­sais bou­ger, évo­luer à mon rythme, au sien que j’épousais. Double méta­mor­phose, je me trans­for­mais, la quête avan­çant, de même le mot, de même la vie. Et je pour­sui­vais arpen­tant les sentes côtières, les failles des rocs. Le soir, je me lais­sais ber­cer par la lumière des phares. La nuit sur la mer n’est jamais noire. Cette mer, cette lumière ouvraient sur le monde –le rail d’Ouessant voit pas­ser des mil­liers de car­gos qui filent droit vers Valparaiso, Montevideo, Buenos Aires, New York. D’abord, je les sui­vais du regard puis je pris le large. L’île est le lieu le plus clos et le plus ouvert qui soit.

J’accostais à New York :

Pour une sur­prise, c’en fut une […] Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, abso­lu­ment droite. New York, c’est une ville debout. On en avait déjà vu des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux même. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont cou­chées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le pay­sage […] tan­dis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas bai­sante du tout, raide à faire peur. Céline, Voyage au bout de la nuit.

Le choc est assu­ré, c’est exact. L’émerveillement aus­si. Sur cette plate-forme de car­go, étroite, dres­sée, levant ses cen­taines et cen­taines de flèches vers le fir­ma­ment, orgueilleuse et pour­tant plu­rielle, le monde entier cir­cu­lant dans ses canyons à ciel ouvert, ses ave­nues plan­tées entre les tours. C’est une évi­dence, plus d’un mil­lion six cent mille habi­tants sur l’île de Manhattan, le cœur de la cité, pour une sur­face infé­rieure à soixante kilo­mètres car­ré, soit presque trois fois moins que l’île d’Oléron (175km car­ré), moins que Belle-île en mer, autant que Ré. Je vous laisse ima­gi­ner plus de trois mil­lions de rési­dents sur Oléron… Un pari fou, c’est celui de l’architecture de New York : « On achète l’air au-des­sus » ont cou­tume de dire les New-Yorkais ! La vie new-yor­kaise s’inscrit dans cette déme­sure, bruyante, rapide, épous­tou­flante. On y fait des  ren­contres incon­grues et pas­sion­nantes dans cette ville qui ne dort jamais. La plu­part des maga­sins sont ouverts 24H/​24H. On peut faire ses courses en sor­tant du théâtre, d’une boite de nuit… Son mou­ve­ment vous emporte, vous dérive telle la houle… Si vous deman­dez votre che­min dans New York, on vous répon­dra « allez au sud puis à l’ouest » non à gauche ou à droite. La mer, les fleuves sont là. On y revient constam­ment. L’espace est véri­ta­ble­ment marin, le vent siffle. Quatre des cinq boroughs de New York sont des îles. Seul le Bronx est rat­ta­ché au conti­nent, à l’État de New York.

Donc sa beau­té, sa mul­ti cultu­ra­li­té, sa puis­sance –la richesse y côtoie l’extrême pau­vre­té, par­fois avec inso­lence, New York fas­cine, vous hor­ri­fie, vous séduit. Les poètes et les écri­vains qui l’ont chan­tée, l’ont bien com­pris. Cette dif­fé­rence assu­mée, ils l’ont inté­grée dans leurs phrases, leurs vers mais aus­si leurs corps : pas­sants broyés ou sau­vés. Walt Whitman, en tout pre­mier :

 

MANNNAHATTA

J’ai com­pris que c’était ce mot ancien qui conve­nait à ma cité

… Qu’il est riche qu’il est tout entou­ré d’une dou­blure de voiles et de voi­liers de vapeurs que c’est une île de seize milles en lon­gueur à socle com­pact

… Qu’elle a des rues innom­brables pleines de monde de hautes struc­tures de fer pou­trelles gra­ciles et solides qui montent en légè­re­té dans les hau­teurs claires du ciel

… La cohue sur les trot­toirs, les véhi­cules dans Broadway, les femmes, les bou­tiques, les spec­tacles

Un mil­lion de per­sonnes – quelle liber­té magni­fique dans les manières – quelles voix déga­gées – quelle hos­pi­ta­li­té – ce sont les jeunes gens les plus cou­ra­geux les plus ami­caux que je connaisse

… Cité douillet­te­ment au creux de ses baies ma cité ! Feuilles d’herbe, tra­duc­tion de Jacques Darras

 

Puis Federico García Lorca :

 Cet endroit n’est pas étrange pour la danse, je le dis.
… Mais ce ne sont pas les morts ceux qui dansent
… Ce sont les autres qui dansent avec le masque et sa gui­tare ;
ce sont les autres, les hommes ivres d’argent, les hommes froids,
ceux qui poussent au croi­se­ment des cuisses et des flammes dures,
ceux qui cherchent le ver dans le pay­sage des esca­liers,
ceux qui boivent dans la banque des larmes d’enfants morte
ou ceux qui mangent dans les recoins les petites pyra­mides de l’aube.

Le poète à New York, tra­duc­tion Guy Levis Mano.

Puis Blaise Cendras, deux vers seule­ment mais si expli­cite :

La rue est dans la nuit comme une déchi­rure,
Pleine d’or et de sang, de feu et d’épluchures.
 

Les Pâques à New York

Enfin (et pour ter­mi­ner, aujourd’hui) Langston Hughes :

The night is beau­ti­ful
So the faces of my people
 

The stars are beau­ti­ful
So the eyes of my people.
 

Beautiful, also, is the sun
Beautiful, also, are the souls of my people.
My People

 

Ici, dans ces mots lus, tra­ver­sés réside le royaume ou l’enfer. New York est une ville exem­plaire, le tour­noie­ment, le feu, un non-lieu, une non-ville, notre absence, notre visage, son exact deve­nir, sa demeure froide et somp­tueuse. Le risque, l’effroi du 11 sep­tembre 2001 n’y sont-ils pas déjà sou­pe­sés dans ces lignes, ces évo­ca­tions. Reste l’espoir, je l’écrivais dans Le Chant de Manhattan :

 

Le souffle, c’est à cela que tient le dire, la scan­sion, buée sur les vitres, le germe, l’oasis, cette égé­rie noire, entre les mains de l’huile de cade, le bleu qui divise et tranche, seule une petite quan­ti­té d’hosties, de plein air, le visage fouet­té, les météores, le biseau d’une flûte, appa­raître et dis­pa­raître avec le prin­temps, les fermes, les foyers, les enfants nus, la découpe le soir sur le ciel, un nuage cor­rom­pu, une leçon qui traîne sa vapeur, la pla­nète, le mythe, le bras, l’amante, son torse, le chant du coq, les nuées, la chas­te­té, la mélan­co­lie, des restes frais de viande sur la lumière, le tout ensemble et le lien : le poème.

… New York is black, New York is red, New York is yel­low

mm

Max Ponte

Max Ponte est né en 1977. Il vit et tra­vaille à Turin. Son pre­mier recueil de poé­sie s’intitule Eyeliner (Bastogi 2010). Il a publié en 2015 un essai sur le futu­risme, Potere Futurista, et en 2016 le livre 56 poe­sie d’amore.

Il col­la­bore à un blog lit­té­raire : La Poesia e lo Spirito. Il a conçu et diri­gé L’Angelico Certame (cham­pion­nat ita­lien de poé­sie-per­for­mance) et Poeticilibri (cycle de ren­contres poé­tiques à la Libreria Belgravia de Turin). Il est direc­teur de la nou­velle col­lec­tion de poé­sie des édi­tions Paginauno (Milan).

Actif dans le milieu des mani­fes­ta­tions lit­té­raires en Italie, Max Ponte a éga­le­ment orga­ni­sé des expo­si­tions de poé­sie visuelle à Turin, en par­ti­cu­lier dédiées aux oeuvres d’Arrigo Lora Totino.

Ses recherches portent sur la poé­sie orale et le poe­try slam en Italie, mais il s’intéresse aus­si au futu­risme, à la poé­sie contem­po­raine, à la poé­sie visuelle et à la per­for­mance. Max Ponte a par­ti­ci­pé aux col­loques : Génération 80, poètes et poé­sie en France et en Italie, à la Sorbonne, le 12 juin 2015 ; Les poètes et la publi­ci­té, à la Sorbonne Nouvelle, le 15 jan­vier 2016.

Blog en fran­çais http://​max​ponte​.unblog​.fr/

Blog en ita­lien http://​max​ponte​.blog​spot​.it/

Page FB http://​www​.face​book​.com/​m​a​x​p​o​nte

Email : pontemx@​gmail.​com

 

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