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Le Lieu secret d’Edwin Muir

Par |2018-11-21T09:00:19+00:00 22 octobre 2013|Catégories : Blog|

Alors venait la ques­tion per­pé­tuelle,
Qu’est-ce que la fuite ? Et qu’est-ce que l’envol ?
Comme un dia­logue dans un rêve sinistre
Où le bien est le mal, où le mal est le bien

Edwin Muir

 

À l’aube des incises de cet immense poète écos­sais qu’est Edwin Muir, de l’avis per­son­nel de T.S. Eliot, l’éditeur explique cette réédi­tion : « En col­la­bo­ra­tion avec Richard Ober et les édi­tions de L’Improbable, nous avons donc entre­pris une reprise du Lieu secret, aug­men­tée de quatre nou­veaux poèmes. L’organisation ini­tiale de ce cor­pus a été modi­fiée afin d’évoquer l’itinéraire spi­ri­tuel d’Edwin Muir, depuis l’enfance ber­cée de légendes dans les Orcades jusqu’aux éblouis­se­ments amou­reux « au dia­pa­son de la Création », après avoir tra­ver­sé le Labyrinthe et mené le com­bat dans « le domaine de l’ennemi ». C’est une excel­lente nou­velle, qui nous met en pré­sence d’une œuvre majeure, au contexte lit­té­raire, poé­tique et his­to­rique fixé en fin de volume par un texte d’Anne Mounic. Texte accom­pa­gné d’un autre essai, signé du traducteur/​poète Alain Suied. Ce der­nier posait les bonnes ques­tions, au moment de sa tra­duc­tion, mais ce moment n’est guère dif­fé­rent du nôtre. Citons ample­ment Alain Suied : « Babel n’est pas tom­bée ou peut-être vivons-nous dans ses ruines. La Poésie est la quête d’une parole per­due mais vivante, irré­fu­table et impos­sible, pré­sente et vir­tuelle. Traduire les poètes d’une autre langue, ce n’est pas « tra­hir », dimi­nuer, réduire, chan­ger leurs œuvres, leurs cris, c’est retrou­ver – au fond de soi – la même parole, oubliée, dif­fé­rente, inac­ces­sible. C’est affron­ter la même énigme (…) en res­tant à l’écoute des échos pro­duits par le mes­sage sym­bo­lique du poème. » Et plus loin, Alain Suied tou­jours : « Autant la démarche d’André du Bouchet, dès les années 60, confron­tait le poème à sa propre limi­ta­tion spa­tiale comme à son arbi­traire – qui est celui du sens lui-même, autant cer­taines des démarches s’inspirant de ce fort tra­vail sur le manque fon­da­men­tal du lan­gage et sur­gies dans les années 70 ont peu à peu oublié l’interrogation vivante du poète, ont peu à peu rogné la force sym­bo­lique de l’expression poé­tique pour lais­ser le devant de la scène au com­men­taire ou à la déri­sion – sans sou­ci du vrai « moteur » à l’œuvre ici : la trans­mis­sion, celle du Réel et de son moyen d’accès, le sym­bo­lique ». Ainsi, tra­duire et don­ner à lire Edwin Muir, cela n’était pas ano­din aux yeux de Suied, comme il n’est pas ano­din, de la part de l’éditeur, de réédi­ter ce volume. Et l’on com­pren­dra que cela ne laisse pas indif­fé­rent Recours au Poème. Le Lieu secret n’est pas seule­ment la réédi­tion d’une antho­lo­gie de Muir, c’est un acte. Et cet acte est acte de com­bat en faveur de l’authentique poé­sie des pro­fon­deurs, celle qui vient de loin comme l’on dit par­fois. Car ici, comme par­tout en terres de poé­sie pro­fonde, tout est sym­bole. Et ces terres sont nôtres.

Nous sommes, en cette poé­sie, pré­sents à la poé­sie, ce che­min de l’impossible retour vers « le Lieu ori­gi­nel », ain­si que l’écrit Suied, ce lieu appe­lé de ses vœux par Muir et que nous nom­mons Poème. Et en effet les pre­miers mots de cette antho­lo­gie, le poème for­mant ouver­ture, inti­tu­lé Le poète, dit beau­coup :

 

Et dans la stu­pé­fac­tion
ma langue racon­te­ra
ce que l’esprit n’a jamais signi­fié
ce que la mémoire n’a jamais conser­vé.
La para­bole de l’Amour
fut envoyée au monde
pour que nous puis­sions bégayer son nom.

(…)

 

C’est que, ain­si que le dit Richard Ober, « Sans relâche la poé­sie nous répète que nous ne sommes pas au monde, que nous vivons dans un som­meil sans repos bous­cu­lé de brusques réveils qui nous placent devant l’ininstallation et l’intranquillité ». Et les veilleurs alors se trans­forment par­fois en éveilleurs, ce sont ces poètes, ceux de la trempe d’Edwin Muir. Des poètes qu’il nous plaît de nom­mer « poètes des pro­fon­deurs ».

Voici donc une poé­sie qui connaît le Poème, cette parole per­due sans laquelle nous demeu­rons en exil du réel, exil en nous-mêmes, de nous-mêmes, et dans le monde des appa­rences, plon­gés dans une image que nous ima­gi­nons vraie. C’est pour­quoi il convient de ne pas confondre « ima­gi­naire », « ima­gi­na­tion » et « quête de sens », comme cela paraît par­fois en divers milieux dits lit­té­raires. Et dans cet état de l’être-là, com­ment ne serions-nous pas des moments de souf­france ?

Voici donc une poé­sie de la vision, où l’on retrouve les Transparents chers à Breton, Daumal, Gilbert-Lecomte, Gracq ou Char. On connaît pire filia­tion. C’est donc cela qui se trans­met, la trans­pa­rence, irri­guant comme secrè­te­ment la grande poé­sie moderne.

 

Ils ont dis­pa­ru. Et nous, nous sommes les Autres,
Nous mar­chons, incon­nus à nous-mêmes, dans le soleil
Qui brille pour nous et pour nous seuls.
Eux, ils ont dis­pa­ru.
Et Ils se font connaître de nous dans cette grande absence
Qui s’étend sur nous et entre nous.
Depuis qu’Ils ont dis­pa­ru.
À pré­sent, dans notre royaume d’été insou­ciant,
Où nous rêvons, exta­siés de soleil, où nous errons
Dans l’oubli pro­fond de la clar­té
Et où nous nous dis­si­pons dans l’air
C’est l’absence qui nous accueille
Nous ne nous attei­gnons pas ;
nos âmes s’exhalent dans l’absence
Qui s’étend sur nous et entre nous,
Car nous sommes les Autres.

 

Egarés der­rière la tapis­se­rie, il nous arrive de nous prendre pré­ten­tieu­se­ment pour son motif colo­ré.
Lire Edwin Muir c’est lire un immense poète, et lire, entre autres, le poème épo­nyme de ce volume, Le Lieu secret, convain­cra sans peine. 

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