> Le ruisseau, l’éclair, de Laurent Albarracin

Le ruisseau, l’éclair, de Laurent Albarracin

Par |2018-08-21T00:58:43+00:00 10 février 2014|Catégories : Blog|

Ce qui pulse à l'immobilité du lézard
renfle aus­si la gorge de l'éclair

On ne sait pas qui parle. Et à qui ? L'affirmation, là, comme une borne gra­vée.

Certes le papier de Rougerie porte les marques archaïques des plombs de la page oppo­sée. Mais la page n'est pas de marbre, elle s'enfle et se retourne.

Alors conti­nuons. L'une après l'autre, lisons ces pages. Certains recueils inhibent toute envie de gla­ner, d'aller et venir… Suis mon souffle tor­tueux, mur­mure le texte. Se lais­ser por­ter dans un seul sens, cela va bien au ruis­seau. Et l'éclair ? Je fais confiance, Laurent Albarracin res­pecte le pro­gramme annon­cé par le titre, il n'est ques­tion tout au long que du ruis­seau et de l'éclair. Inutile de se creu­ser la tête à cher­cher le rap­port entre le titre et une secrète inten­tion de l'auteur :

Le ruis­seau court
à sa perte dans les herbes

fait pen­dant à :

L'éclair est l'hôte de la hâte

Qu'y a t'il encore à écrire sur cela ? Pas très actuel de faire du ruis­seau ou de l'éclair des objets, presque des êtres ani­més, puisque de ces météores depuis long­temps les sciences que les igno­rants disent exactes ont pré­ten­du fixer le sort. De même que paraît ana­chro­nique l'invocation d'un grand flair qui pré­side à toutes (ces) choses prises de trem­ble­ments. De même que le lec­teur est trou­blé d'être sou­mis au désuet règne de la déter­mi­na­tion (l'orage du ruis­seau ; le puits du bruit ).

Mais, l'air de rien, énon­cées sans autre musique, fusent des for­mu­la­tions comme :

Fondation d'un lieu
par son enra­ci­ne­ment aérien

Il faut se méfier des poètes qui ont l'air de reprendre les anciennes voies.

Ici, le repère, c'est l'instable, l'écou­le­ment des causes. Les rares bêtes, pas­sé le miné­ral lézard du début, sont le sau­mon et le papillon. Explication :

Toute fêlure
a son assise
dans le très-cer­tain

Il n'est pas besoin de bous­cu­ler la syn­taxe, la pré­sence ou l'absence, à pre­mière vue (à pre­mière vue seule­ment) aléa­toires, de la ponc­tua­tion, suf­fisent, et des vers comme ceux-là : Patiemment le ruis­seau mouille/​la petite eau devant lui. Lors pen­ser à un autre faux-simple, Guillevic, qui écri­vait ain­si : « un ruis­seau et sa prai­rie ».

Les deux météores len­te­ment écorchent le monde dont la Description s'était depuis long­temps arro­gée notre vision et nos mots. Le poème s'attaque à ce maté­riau. Il ne le brise pas cepen­dant, il lui tend de déran­geants miroirs :

L'éclair emporte avec lui l'éclair.

Cet écor­chage lent et cruel n'a-t-il pas com­men­cé par l'élimination des sen­ti­ments et des rêves du poète ? Comme s'il se pri­vait de dire « je ». Une pos­ture pas si habi­tuelle. Au point que de nom­breux poèmes font pen­ser à des emblèmes, à des adages. Vérités géné­rales que l'auteur ne ferait que trans­mettre, comme le licen­cié Verrière, ce per­son­nage d'un conte de Cervantès dont l'esprit devient comme du verre et ne s'exprime que par pro­verbes. Absence de pré­ten­tion ? Transparence ?

Quand le ruis­seau acquiert /​la trans­pa­rence sur les cailloux, l'éclair s'allume/à sa vision. C'est ain­si, subrep­ti­ce­ment, que dans cette écri­ture imper­son­nelle, l'humain fait son entrée. Mais à la péri­phé­rie, loin de la toute puis­sance roman­tique.

Regardez…

… mais sans point d'exclamation. Une invite, regar­dez comme le papillon roule et tangue…, que l'on dirait à un enfant, en chu­cho­tant de crainte d'abolir le spec­tacle du monde sous une voix trop forte. Il faut attendre la page 42 pour lire « je ».

Si l'énonciation confine à l'effacement, le spec­tacle, pour qui lit avec atten­tion, est sans repos, ton­nant de para­doxes comme les masses d'air qui forment l'orage :

Ce qui zèbre l'éclair c'est son hési­ta-
tion impla­cable, sa vel­léi­té pure.

Comme, dans un temps qui ne paraît long qu'au seul regard de l'homme jus­te­ment mis à sa minus­cule place, les affron­te­ments oro­gé­niques qui ont for­mé le ruis­seau :

Le ruis­seau n'est pas moins inéluc-
table que l'éclair. Il a seule­ment ses
berges plus chan­tantes.

Là, un sou­ve­nir, un affect consen­ti (cet adverbe sou­ve­rain, seule­ment ) à notre petite huma­ni­té, si petite com­pa­rée à ce lézard étoi­lé sur la pierre/​ comme tom­bé de l'immémorial.

Rarement, on ter­mine un recueil avec le sen­ti­ment d'avoir long­temps médi­té.

 

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