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LE TIGRE DE L’ŒIL

Par | 2018-02-22T06:03:07+00:00 1 novembre 2014|Catégories : Blog|

 

Et que der­rière un voile, invi­sible et pré­sente,
                                              J'étais de ce grand corps, l'âme toute-puis­sante.

                                                                                                      Jean Racine

 

Au-des­sus des eaux mugis­santes et gla­cées du fleuve des morts,
il existe un pont entre le visible et l'invisible ; à peine un léger pont,
étroit et tran­chant comme un yata­gan, tout au plus une fra­gile  
pas­se­relle rouge et noire que l'on fran­chit, le temps d'une vision.  
Cette vision par­tant du visible s'ouvre vers l'invisible.

Or, nous che­mi­nons hen­nis­sant tel Pégase vers le trans­vi­sible. Les êtres visibles me sont sou­vent invi­sibles, alors que je vois, dans mes absences au monde réel, ― les êtres invi­sibles. Lorsque que mon regard trans­perce l'invisible, ils me sont mani­festes dans la trans­pa­rence, ils viennent sourdre du visible pour appa­raître, tout droit venus de l'invisible cou­verts de cette rosée comme sur­gis d'une brume épaisse, connus et incon­nus.

Le beau, et cela n'est guère neuf, est l'expression de l'invisible, même si le mys­tère de ce monde demeure dans le visible, même si les temps où nous vivons refusent de regar­der en face l'invisible, car ils refusent de sor­tir de la matière pour­voir au-delà du corps. Chez eux, l'œil n'écoute plus rien, n'entend plus ni langues rares, ni cou­leurs stri­dentes, ni par­fums empour­prés.

Quand la porte du visible est enfin ouverte, alors dans toute sa splen­deur les formes écla­tantes émergent de l'invisible. Les corps ani­més deviennent musique, théâtre d'ombres por­tées au plus noir, ― têtes ren­ver­sées.

Cependant nous ne sommes plus dans le monde des fan­tômes, dans le monde des fausses appa­rences, nous sommes dans le monde de l'être, ― du deve­nir même aux formes chan­geantes et scin­tillantes, où nous aper­ce­vons l'espace-temps d'un ins­tant, le déploie­ment de ces beau­tés nei­geuses d'éclat qui tou­jours nous sub­juguent. ― Ô Fravarti !

Elles vont ces corps-dan­sant, ces corps fluides, ces corps liquides se déve­lop­pant aux rayons du soleil nais­sant, corps brû­lants entre­vus à la flamme d'une chan­delle, au clair-obs­cur du désir, comme au plus pro­fond de la nuit miroi­tante. Dans un mythe qui n'a pas encore dit son nom, étoile non-visible à l'œil nu, ― ma pré­sence dévoi­lée se révèle dès lors dans l'invisible. ― Non ! Je ne suis pas hors du grand corps, ― mais en plein cœur de la vision.

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