> Les deux raisons de la pensée chinoise de Léon Vandermeersch

Les deux raisons de la pensée chinoise de Léon Vandermeersch

Par | 2018-05-25T20:23:17+00:00 8 décembre 2013|Catégories : Blog|

  Avec Les deux rai­sons de la pen­sée chi­noise, dont le sous-titre (Divination et idéo­gra­phie) forme à n’en pas dou­ter le titre véri­table, Léon Vandermeersch, spé­cia­liste des civi­li­sa­tions chi­noises et par ailleurs auteur de l’excellent Le Nouveau Monde sini­sé, offre un livre qui d’emblée fait date. Et ce livre est loin d’être sans rap­port avec la poé­sie, ou plu­tôt avec ce que nous nom­mons ici le Poème. Composé en deux grandes par­ties (De la divi­na­tion à l’idéographie et de l’idéographie à la divi­na­tion ; La culture man­ti­co­lo­gique dans la pen­sée chi­noise), l’opus, en même temps somme sur son pro­pos et mer­veille d’érudition autant que de finesse de la pen­sée, pose une thèse bien plus pro­vo­cante qu’on ne peut le pen­ser de prime abord, au regard du contexte concer­né : au 13e siècle avant JC, l’idéographie chi­noise n’a pas été inven­tée pour noter ou conser­ver des dis­cours mais des divi­na­tions. Ce n’est qu’au cours des cinq cents années sui­vantes que ce sys­tème est deve­nu une langue gra­phique, ce que nous appe­lons l’écriture, en grande par­tie indé­pen­dante du lan­gage par­lé. C’est ain­si au cœur de la culture ori­gi­nelle de l’Est (vu depuis l’Europe) que Vandermeersch nous conduit, ouvrant une pers­pec­tive fas­ci­nante sur cet autre che­min pos­sible que l’humanité pen­sante et écri­vante a pu ou pou­vait suivre, un che­min en lien direct et concret avec le sacré (et non le reli­gieux car ce n’est pas de concep­tion théo­lo­gique dont il s’agit ici).

Laissons un ins­tant la parole au pen­seur :

« La pro­fonde dif­fé­rence entre la culture chi­noise et la culture occi­den­tale, qui divergent l’une de l’autre d’autant que l’écriture idéo­gra­phique s’éloigne de l’écriture alpha­bé­tique, a son ori­gine dans l’opposition entre, en milieu chi­nois, une pen­sée pri­mi­ti­ve­ment gui­dée par une forme très sophis­ti­quée de divi­na­tion, et, en milieu gré­co-latin et judéo-chré­tien, une pen­sée pri­mi­ti­ve­ment gui­dée par des croyances reli­gieuses.

L’écriture chi­noise ori­gi­nelle, unique en son genre de langue gra­phique, est un sys­tème de signes écrits inven­té sous le règne de Wu Ding (1250-1192) pour noter, non pas des énon­cés de langue par­lée comme le font tous les autres sys­tèmes d’écriture, aus­si bien idéo­gra­phiques qu’alphabétiques, mais, dans les formes d’une sorte de langue scien­ti­fique, les pro­to­coles d’opérations de divi­na­tion ».

La forme ori­gi­nelle de départ de cette écri­ture consiste en des ins­crip­tions gra­vées sur des omo­plates de bovi­dés et des écailles de tor­tues, ins­crip­tions appa­rues près de deux mille ans avant que les sumé­riens ne com­mencent à écrire pour comp­ta­bi­li­ser les grains d’orge. Ces ins­crip­tions, l’auteur les nomme par le terme d’équa­tion divi­na­toire, mon­trant par là-même qu’elles appar­tiennent à une forme de ratio­na­li­té, quand bien même cette forme échap­pe­rait en grande par­tie au monde clos occi­den­tal.

Ainsi, l’écriture ne pro­cède pas ici de la langue par­lée, pas plus donc la lit­té­ra­ture ou la poé­sie. Tout au contraire. C’est un ren­ver­se­ment de pers­pec­tive pro­pre­ment fas­ci­nant. Et l’écriture n’est pas, ici, née pour com­mu­ni­quer mais bel et bien pour conver­ser avec l’invisible. Cette pro­po­si­tion peut sem­bler ano­dine ou spé­cia­li­sée… Qu’on s’y arrête un ins­tant, cepen­dant : elle com­porte en elle-même la néga­tion même des sou­bas­se­ments de notre concep­tion moderne ou contem­po­raine de l’écrit deve­nu, comme par nature, outil de com­mu­ni­ca­tion. Ici, en Chine, écrire paraît plu­tôt outil d’être.

C’est pour­quoi : « La lit­té­ra­ture de langue par­lée ne s’est éta­blie que comme une lit­té­ra­ture de second ordre, consa­crée à des genres de diver­tis­se­ment, tan­dis que la langue gra­phique res­tait seule admise dans les genres nobles de la lit­té­ra­ture d’idées et de la poé­sie tra­di­tion­nelle. Il a fal­lu la révo­lu­tion cultu­relle du « Mouvement du 9 mai 1919 » pour que, vouée aux gémo­nies par la fré­né­sie ico­no­claste d’occidentalistes radi­caux, elle finisse en quelques décen­nies par tom­ber en désué­tude »

La charge est forte, face à notre monde.

Voilà un livre qui bous­cule son lec­teur, l’obligeant à ces­ser de pen­ser en « réseau » pour retrou­ver l’âme même de l’écriture, autre­ment dit la poé­sie : cette façon d’être en concor­dance avec le tout du Poème, cela même qui vit et agit der­rière le voile des appa­rences dans les­quelles nous sem­blons être englués. Si jamais le corps ensei­gnant du secon­daire pre­nait connais­sance de l’existence d’un tel ouvrage, il serait salu­taire qu’il par­vienne entre les mains des futures « têtes pen­santes » de nos socié­tés. On peut tou­jours rêver.  

 

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